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Affaire Youri Dmitriev : la mémoire en question

Affaire Youri Dmitriev : la mémoire en question

L’historien et activiste des droits de l’homme Youri Dmitriev est connu en Russie pour son travail de recherche des noms et lieux d’exécution des victimes de la Grande Terreur. À la fin de l’année 2016, il est arrêté dans son appartement de Petrozavodsk, pour « diffusion de pornographie infantile ». Après plus d’un an et demi d’enquête, un tribunal de la ville le disculpe. Mais cette décision est annulée en juin dernier, et Youri Dmitriev est de nouveau envoyé derrière les barreaux. Retour sur une affaire à rebondissements.

Les enquêteurs qui arrêtent Youri Dmitriev en décembre 2016 qualifient de « pornographie infantile » les photographies de sa fille adoptive, Natacha, qu’il conservait sur son ordinateur. Après une perquisition à son domicile, le défenseur des droits de l’homme est incarcéré. Sa fille adoptive est envoyée chez sa grand-mère biologique dans un village éloigné. L’historien est également accusé de port d’arme illégal (les enquêteurs ont découvert un fusil de chasse dans son appartement).
Le parquet de Carélie reçoit du Centre indépendant d’expertises socioculturelles la confirmation que les photographies qu’il juge douteuses sont pornographiques. Le dossier est transmis au tribunal de Petrozavodsk, qui accuse M. Dmitriev de produire et de diffuser de la pornographie.
Le Centre indépendant d’expertises socioculturelles est une organisation considérée comme proche du pouvoir, déjà impliquée dans plusieurs procès contre des opposants russes. Ses conclusions ont notamment servi à fonder l’accusation d’offense aux sentiments des croyants dans laquelle ont été impliquées, il y a quelques années, les Pussy Riot. Les experts du Centre ont également qualifié les Témoins de Jéhovah d’extrémistes, à la suite de quoi l’organisation religieuse a été interdite en Russie.
Pour Lev Chtcheglov, chercheur et président de l’Institut national de sexologie, les photographies trouvées sur l’ordinateur de M. Dmitriev n’ont aucun caractère pornographique ou pédophile. Le comportement des enquêteurs à l’égard de ce dernier rappelle au chercheur la tactique employée par la justice soviétique vis-à-vis des dissidents : « Pour les autorités soviétiques, condamner quelqu’un n’était pas suffisant : il fallait en plus compromettre sa réputation. »

Youri Dimitriev en Sandamorkh, Carélie. 2013. Crédits : wikimedia
Youri Dimitriev en forêt de Sandamorkh, Carélie. 2013. Crédits : wikimedia

Chasseur de bourreaux

À partir du milieu des années 1990, Youri Dmitriev, originaire de Petrozavodsk, se lance dans la recherche des lieux d’inhumation des victimes du régime stalinien en Carélie. Il dirige depuis de nombreuses années les bureaux caréliens de l’Organisation non gouvernementale (ONG) Memorial.
En 1997, dans le massif forestier de Krasny Bor, près de Petrozavodsk, une expédition à laquelle participe l’historien découvre des fosses communes sur près d’un demi-hectare. D’après des archives déclassifiées, en 1937 et 1938, 1 196 personnes ont été fusillées à cet endroit, principalement des Finnois et des Caréliens.

« Visiblement, des individus haut placés ont estimé inutile, voire néfaste, le travail de M. Dmitriev sur la divulgation des crimes du régime stalinien. »

En cette même année 1997, M. Dmitriev et des employés de l’antenne pétersbourgeoise de Memorial, Benyamin Ioffé et Irina Fligué, trouvent un autre lieu d’exécution et d’inhumation dans le massif forestier de Sandarmokh, près de Medvejiegorsk, en Carélie. Dès les premiers jours de fouilles, près de quarante fosses sont mises au jour. Plus tard, le parquet du district des Rives de l’Onega confirme la tenue, à cet endroit, de fusillades massives par le NKVD, la police politique. En 1999, Youri Dmitriev publie le recueil Lieu d’exécution : Sandamorkh.
Pour les collègues de M. Dmitriev, son arrestation est directement liée à ces recherches : « M. Dmitriev s’est principalement occupé de retrouver les lieux d’inhumation des victimes des répressions staliniennes et a établi la liste des bourreaux, explique Anatoli Razoumov, directeur du centre Noms restitués, près la Bibliothèque nationale de Russie, et collègue de longue date de M. Dmitriev dans la recherche des noms des personnes fusillées. Manifestement, ce travail a déplu à quelqu’un au sein de l’administration carélienne. » M. Razoumov est lui-même persuadé que « M. Dmitriev est en prison pour sa découverte à Sandarmokh » ‒ un avis partagé par Victor Anoufriev, avocat de Youri Dmitriev : « Visiblement, des individus haut placés ont estimé inutile, voire néfaste, le travail de M. Dmitriev sur la divulgation des crimes du régime stalinien. »

Activiste portant le portrait de Youri Dimitriev. Juin 2017. Crédits : wikimedia
Activiste portant le portrait de Youri Dimitriev. Juin 2017. Crédits : wikimedia

Acquitté et de nouveau emprisonné

Le procès de Youri Dmitriev démarre en juin 2017. Son avocat obtient la tenue de nouvelles expertises. À la demande de l’accusation, l’une d’entre elles est conduite par le Département fédéral d’expertises judiciaires indépendantes de Saint-Pétersbourg. Selon ses conclusions, les photographies de M. Dmitriev ne sont pas pornographiques et n’ont pas été prises à des fins sexuelles.
La procureur Elena Askerova exige alors la tenue d’une nouvelle expertise, non seulement des photographies mais également un examen psychologique judiciaire complet de M. Dmitriev lui-même. Les éminents experts de l’Institut Serbski reconnaissent que Youri Dmitriev est sain d’esprit, qu’il ne souffre d’aucune déviance sexuelle et que les photographies n’ont aucun caractère criminel. À la fin du mois de janvier 2018, M. Dmitriev est relâché et s’engage à ne pas quitter la ville.

« Les enquêteurs et le parquet ne veulent pas reconnaître l’acquittement prononcé par le tribunal de Petrozavodsk parce que, s’ils le font, ils devront justifier leurs accusations illégales. »

Le 3 avril 2018, le tribunal de Petrozavodsk disculpe M. Dmitriev de toutes les accusations relatives à la production et à la diffusion de pornographie, mais maintient celle portant sur la possession illégale d’une arme, qui lui vaut une peine d’emprisonnement avec sursis.
L’histoire ne s’arrête toutefois pas là. Le 14 juin 2018, la Cour suprême de Carélie annule le verdict du tribunal de Petrozavodsk et demande à ce que l’affaire soit réexaminée par un nouveau jury « en raison de nouvelles circonstances ». Ces « circonstances » sont le témoignage de la grand-mère de Natacha, aujourd’hui sa représentante officielle. La grand-mère évoque une conversation entre Natacha et un psychologue, datant d’après le verdict et comprenant des éléments qui établiraient la culpabilité de M. Dmitriev.
Deux semaines plus tard, Youri Dmitriev est de nouveau arrêté. Deux jours après, il est accusé d’attentat à la pudeur à l’égard de sa fille adoptive mineure. Une nouvelle expertise psychologique judiciaire est commandée.
Pour Victor Anoufriev, les actions des enquêteurs et du parquet ne font que confirmer l’innocence de son client : « Les enquêteurs et le parquet ne veulent pas reconnaître l’acquittement prononcé par le tribunal de Petrozavodsk parce que, s’ils le font, ils devront justifier leurs accusations illégales. »

Inauguration d'un buste de Staline en Iakoutie, le 9 mai 2005. Crédits : kprf.ru
Inauguration d’un buste de Staline en Iakoutie, le 9 mai 2005. Crédits : kprf.ru

Restalinisation rampante

Si le procès de Youri Dmitriev est effectivement lié à ses activités de recherches historiques sur les crimes staliniens, son arrestation est l’un des symboles les plus éloquents du retour en grâce de la figure de Staline ces dernières années en Russie. Sa stature de « vainqueur de la Grande Guerre Patriotique » éclipse dans la mémoire officielle les répressions des années 1930 et 1950. Depuis le début des années 2000, une quarantaine de bustes de Staline sont apparus dans différentes villes de Russie, le plus souvent associés à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Il en est ainsi du buste inauguré en Iakoutie en 2005, « de la part des vétérans de la Grande Guerre Patriotique » ; de celui installé dans le « Parc des 70 ans de la Victoire » dans la ville de Krasnogor en Ossétie du Nord, ou à Moscou de la sculpture de bronze le représentant au cœur du Musée de la Grande Guerre Patriotique.

« En juin 2017, une enquête du centre Levada montrait que les Russes plaçaient, à 38 %, Staline à la première place des « personnalités les plus importantes de l’histoire mondiale. »

Toujours à Moscou, en 2009, lors de la restauration d’une station de métro, des activistes s’étaient émus de voir reproduit, sur la coupole de la station, un poème à la gloire de Staline. En septembre 2017, le film La mort de Staline a été interdit dans toutes les salles russes, deux jours avant sa sortie, sous prétexte qu’il « insultait des symboles nationaux ». Tout récemment, le 2 août dernier, des habitants de Kaspiïsk, au Daghestan, ont voté à la quasi-unanimité pour que leur rue soit renommée « rue Staline ».
Cette réhabilitation rampante porte ses fruits. En juin 2017, une enquête du centre Levada montrait que les Russes plaçaient, à 38 %, Staline à la première place des « personnalité les plus importantes de l’histoire mondiale ».