Le Courrier de Russie

Milaïa Frantsia / Douce France : Lost in Google Translate

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron.

Je me réveille le premier. Après être sorti le plus discrètement possible de la voiture, je m’étire sous la bruine. Le brouillard de la nuit a rafraîchi l’air, des mouettes poussent des cris mélancoliques dans le ciel pâle de cette fin de matinée.

Inconsidérément, je fais claquer le coffre à bagages : Artiom se retourne sur le siège avant et se renfrogne dans son sommeil. À moitié endormi, je me traîne en direction de la flottille chancelante des mâts et traverse un vieux pont tournant pour rejoindre l’autre côté du port. Grâce aux rares passants et aux longues baguettes qu’ils portent sous le bras, je repère l’emplacement de la boulangerie. Je me glisse dans la file. Au même titre que « se brosser les dents » et « s’habiller », manger des viennoiseries fraîches fait ici partie du rituel matinal. Alors que j’hésite entre quatre sortes de croissants, il commence à pleuvoir. J’attends la fin de l’averse sous l’auvent, en compagnie des autres clients. Souhaitant écrire un peu, je me dirige ensuite vers le bar dans lequel Artiom et moi sommes entrés hier. M’apercevant depuis le comptoir, Jovahny, barman maigrichon de quarante ans aux tempes dégarnies, me fait signe en souriant et indique la machine à café : « Un expresso ? » Je lui offre une viennoiserie et m’assois à côté de la fenêtre.

Nous sommes arrivés à Dieppe la veille. En quête d’un endroit où je pourrai travailler à mon article, nous entrons dans le premier bar que nous croisons : une ardoise accrochée à l’entrée porte l’inscription « We speak English ». Après nous avoir poliment écoutés, Jovahny prend son téléphone et, rechaussant ses lunettes, écrit dans le traducteur automatique : « Quoi ? ». Son jeune coéquipier, un solide gaillard prénommé Johan, pince d’abord les lèvres, un mélange de méfiance et de curiosité dans le regard, puis, lorsqu’à l’aide de gestes et de Google Translate nous réussissons enfin à nous faire comprendre des deux hommes, leurs visages s’éclairent et ils nous installent à la meilleure table. Leur duo est un peu caricatural : le veston cintré, les manières affectées, Jovahny invite de temps à autre avec enjouement des femmes âgées à valser près du comptoir, […]