Le Courrier de Russie

Moscou en guerre contre les cartes SIM étrangères

Le ministère russe des Télécommunications recommande aux opérateurs de téléphonie mobile de ne vendre que des cartes SIM approuvées par les services spéciaux du pays. D’après le ministère, les cartes produites à l’étranger pourraient menacer la sécurité des citoyens russes.

Le projet de décret du ministère des Télécommunications propose d’obliger les opérateurs de téléphonie mobile à fournir à leurs abonnés des cartes SIM approuvées par le Service fédéral de sécurité (FSB). Autrement dit, les clés de cryptage des cartes SIM des opérateurs russes seront désormais directement remises au FSB. De cette façon, les réseaux de téléphonie mobile du pays seront à l’abri de tentatives d’« accès non autorisé », notamment les « informations circulant sur les réseaux », affirme le ministère.

Le FSB lance un concours de chiffrement

Ces mesures s’inscrivent dans le cadre de la « loi Iarovaïa », un paquet polémique de dispositions anti-terroristes entrées en vigueur au mois de juillet mais partiellement mises en place du fait de leur complexité technique et de leur coût.
Selon le quotidien Kommersant, les opérateurs russes achètent aujourd’hui leurs cartes SIM à deux producteurs étrangers qui y installent leurs propres systèmes de protection cryptographique. Les autorités craignent qu’à la demande de services de renseignement étrangers, ces fabricants leur transmettent les clés de cryptage des cartes.
L’obligation d’utiliser des systèmes de protection nationaux sur les cartes SIM renforcera la sécurité des utilisateurs, affirme le ministère des Télécommunications. Seul bémol : ces systèmes n’existent pas encore sur le marché russe.
La situation pourrait toutefois changer très rapidement. Une des structures du FSB, l’unité n° 43753, a lancé, sur le site fédéral des marchés publics, un concours de mise au point d’algorithmes de chiffrement pour les cartes SIM…
Par ailleurs, les principaux opérateurs russes (MTS, VimpelCom, Megafon et Rostelecom) participent aux discussions sur la « nationalisation » du chiffrement des cartes.

Des utilisateurs de smartphones dans le métro de Moscou. Crédits : TASS

Hausse des prix pour les consommateurs

Si le projet de décret du ministère des Télécommunications est entériné, l’introduction d’un nouveau modèle de cartes SIM sur le marché sera extrêmement coûteuse pour les opérateurs de téléphonie mobile.
Aujourd’hui, 260 millions de cartes SIM sont enregistrées dans le pays. Même si leur remplacement n’est pas envisagé, les mesures souhaitées par le gouvernement devraient entraîner des dépenses colossales pour l’ensemble des acteurs du marché, estime VimpelCom.
Selon l’Institut de mécanique de précision et d’informatique Lebedev, les opérateurs devront acheter des systèmes de protection cryptographique pour un montant estimé à 3,2 millions de roubles (41 200 euros) l’unité. Si, d’après le ministère des Télécommunications, 80 unités devraient permettre de couvrir l’ensemble du territoire, le principal opérateur du pays, Megafon, avance d’autres chiffres : une unité sera nécessaire pour 10 000 abonnés. Sachant que Megafon compte près de 80 millions d’abonnés, le nombre d’unités requises pourrait s’élever à plusieurs milliers.
En outre, le renforcement de la cryptosécurité exigera des dépenses supplémentaires évaluées à 700 millions de roubles (9 millions d’euros).
« Pour les opérateurs de téléphonie mobile, le projet de loi du ministère des Télécommunications signifie la destruction de toute l’ancienne architecture pré-vente. Il s’agit d’énormes dépenses qui, naturellement, frapperont de plein fouet le consommateur et se traduiront par une hausse du prix des services de télécommunication », explique Sarkis Darbinian, juriste chez Roscomsvoboda, une association de défense des droits des usagers sur internet.
« Les craintes du FSB concernant un éventuel accès des services de renseignement étrangers aux clés de chiffrement des cartes en Russie n’ont aucun fondement solide. C’est de la paranoïa !, juge l’expert. L’algorithme de chiffrement, aujourd’hui utilisé sur la majorité des cartes SIM, n’a pas encore connu de défaillance », assure encore M. Darbinian.