Toute l'équipe du Courrier de Russie fait une pause pour les fêtes. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et une bonne année 2021

Milaïa Frantsia / Douce France : Paris est une fête

Milaïa Frantsia / Douce France
Paris est une fête

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron.

Deuxième partie : Paris est une fête

Sur le bleu du panneau frontalier, à une dizaine de mètres d’un petit village belge, les étoiles entourant le nom « France » ont fait place à douze ombres décolorées. Nous profitons d’une pause sur le bas-côté, à l’abri du soleil, pour échanger les rôles : Artiom prend le volant et je fais défiler les stations de radio. Au son lointain des chansons françaises, la voiture s’emplit brusquement de toutes les senteurs de la France profonde : à la puissance boisée d’une forêt centenaire succède la sèche odeur des foins, rehaussée des notes acidulées d’une fromagerie voisine et contrebalancée par les exhalaisons terreuses, vivifiantes, des terres labourées ; et par-dessus, les effluves légèrement sucrés, reconnaissables entre tous, des pâturages.

Étourdis par la richesse d’un tel bouquet, nous sortons nous plonger dans la contemplation d’un vieux moulin à vent dressé au bord de la route. La porte de derrière est ouverte, et nous nous hissons jusqu’en haut par une échelle délabrée. Sous les combles, un groupe de pigeons s’agite en tous sens : déboussolés par l’arrivée d’hôtes imprévus, les volatiles se cognent dans les poutres avant de se carapater fissa par les petites lucarnes. Nous réprimons un pas de danse et redescendons à la voiture, ivres de tant d’impressions nouvelles.

Un moulin de Picardie. Crédits : Artiom Sergueïev
Un moulin de Picardie. Crédits : Artiom Sergueïev

J’ai fait la connaissance d’Adrien à Paris, à la fin d’une soirée arrosée, il y a quatre ans. Ses manières et son discours formaient un contraste étonnant avec la folie environnante. Tel un ange gardien, il était apparu au matin dans la pénombre d’un bouge rempli de types louches, m’avait aimablement offert le petit-déjeuner et indiqué le chemin de l’aéroport. Nous avions discuté une quinzaine de minutes seulement, mais elles avaient visiblement été suffisantes pour que, quatre ans plus tard, il se souvienne immédiatement de moi et accepte sans hésiter de nous héberger.

« La tradition orthodoxe a ancré le souci du prochain dans le réflexe naturel de conservation. »

Une des premières vertus inculquées par mes parents, l’hospitalité, occupe une place importante dans la mentalité russe. Historiquement, elle est liée au climat pour le moins rude de nos contrées : en Russie, si on laisse quelqu’un dehors livré à lui-même, il risque tout simplement de crever de froid. La tradition orthodoxe a ancré le souci du prochain dans le réflexe naturel de conservation, et je sais avec certitude qu’en cas de besoin, je peux toujours me tourner vers mes plus anciennes connaissances et mes parents les plus éloignés. Mais ici, dans un climat tempéré, ramolli par le catholicisme, où aucune raison évidente ne justifie une philanthropie aussi désintéressée, une telle convivialité de la part d’un représentant d’une culture radicalement étrangère m’a considérablement surpris.

Adrien a 40 ans. Il utilise encore un téléphone à touches et des plans imprimés, mais la nature l’a doté de rares capacités de survie dans les conditions ultra-urbaines du Paris contemporain. Sur le chemin menant à son squat, porte de Clignancourt, il trouve le temps de saluer un groupe de Noirs baraqués près d’un parking et une SDF sur son banc, puis d’échanger quelques mots avec le brasseur local, qu’il fournit en houblon de qualité depuis son balcon. Champagne et tourte maison de la maman nous accueillent dès notre arrivée : « Santé ! » Nous abandonnons là nos baluchons, et c’est parti pour une balade nocturne dans un Montmartre désert avec le meilleur guide de la ville. Bon, sa salopette en jean et son t-shirt sont un peu fatigués, mais avec son foulard négligemment apprêté, ce grand flâneur nous mène par de mystérieuses ruelles jusqu’au Sacré-Cœur. Là, sur les marches, après un marchandage de haute volée faisant passer la note de dix à quatre euros, il nous procure à chacun une bouteille de bière issue de la besace d’un épicier arabe.

« L’interdiction de posséder un coq tient toujours intra-muros : le cocorico matinal romprait la tranquillité et agresserait l’oreille sensible des Parisiens. »

En chemin, il déplore sincèrement la transformation de la vie parisienne. Les horaires d’accès aux lieux publics ont été modifiés à cause des mesures antiterroristes. Les élégantes allées arborées du jardin du Palais-Royal sont maintenant fermées la nuit. Les mœurs libres de Pigalle font depuis longtemps partie du passé. Et un des secteurs du marché aux Puces va être remplacé par un centre d’affaires. Haussant la voix pour couvrir les cris de réfugiés se disputant une bouche d’aération en face d’un restaurant chic, et les basses vrombissantes d’une voiture passant à proximité, il explique en riant que l’interdiction de posséder un coq tient toujours intra-muros : le cocorico matinal romprait la tranquillité et agresserait l’oreille sensible des Parisiens.

Au matin, notre hôte à peine fatigué nous apporte croissants, gâteau breton et fruits de l’épicier d’en bas, et prépare le café. Nous petit-déjeunons au milieu d’une cuisine spacieuse. Si tous ses meubles et ustensiles de ménage ont été ramassés dans la rue depuis quatre ans qu’il vit là, rien dans son intérieur ne trahit la légalité toute relative de son occupation des lieux. C’est vrai, la baignoire est légèrement branlante et le robinet s’ouvre avec une pince. Mais je connais des logements collectifs de Saint-Pétersbourg bien moins reluisants. Les quatre étages de cette Commune locale à tendance bohème abritent des marginaux de tous les arts, et un charpentier a installé un atelier de serrurerie au sous-sol. Fabian, le peintre que nous avons rencontré la veille dans le bar, occupe l’appartement voisin. Pendant que Tigresse, la chatte qu’ils se partagent, se frotte contre ses jambes maigres et agite la queue, incitant son maître à donner un dernier coup de pinceau à la toile en cours, il nous fait visiter son œuvre avec force détails. Tout ça a quelque chose de clairement anachronique, sorti tout droit de la période glorieuse du Montmartre libertaire des artistes d’antan.

J’observe avec intérêt et envie Artiom qui s’imprègne de la ville. En ce qui me concerne, j’avais déjà compris lors de mon dernier séjour que je me sentais ici presque comme chez moi, mais il m’avait fallu plusieurs jours pour en prendre conscience. Aujourd’hui, je souris simplement avec jubilation en reconnaissant certains endroits et, de ma mémoire, émergent les itinéraires complexes du métro. Artiom a été jusqu’à sauter l’étape de la reconnaissance des lieux et de la visite des sites touristiques en plongeant, un soir, tête la première dans les profondeurs obscures du 18e arrondissement, où il a immédiatement été confronté à un mélange détonant et indéfinissable de mœurs disparates et de curieux personnages. Alors que nous nous dirigeons vers le centre, je vois pour la première fois dans son regard l’envie de participer à ce qui se passe autour de nous. Tout en se plaignant, par réflexe, de la saleté des rues, de la foule de mendiants et de l’éclectisme général du paysage urbain, sans s’en rendre compte, il se lève pour la troisième fois du siège qu’il occupe à une terrasse pour ramasser tantôt la canne, tantôt le briquet qu’une vieille dame a laissé tomber à la table voisine. Au moindre moment de distraction de ma part, il commence à fraterniser avec un Libanais, qu’il aide à prendre une photo sur son téléphone portable, et se risque même à manger un kebab acheté près de la gare.

Mon premier séjour à Paris: c’était la folie du Nouvel An, j’avais passé vingt-quatre heures à traîner dans l’humidité de la capitale, insensible au mauvais temps, regardant à droite, à gauche, bouche bée. La part orientale de mon âme eurasiatique m’avait précipité dans les affres d’un syndrome de Paris à la japonaise, doublé du syndrome de Stendhal. Extrait de mon journal d’alors : « Mon Dieu, quelle chance j’ai, pauvre petit aventurier russe mal dégrossi, d’avoir découvert le Sacré-Cœur d’abord en pleine nuit, s’élevant avec noblesse et bienveillance au-dessus des rues vides et sombres » – encore maintenant, lorsque je le vois de loin, je me sens tout drôle. De jour, la basilique fait plus que ressembler à une tourterelle échouée au sommet d’une fourmilière ; elle tend ses ailes en forme de coupoles pour demander grâce, mais l’étau de ces vieux touristes insatiables se resserre toujours plus, et les voilà bientôt, agitant leurs appareils photos comme autant d’antennes à l’affût, qui complotent pour pénétrer dans ses entrailles et grouillent jusqu’à lui sortir par les orbites.

« Ceux qui proclament que les Parisiens sont moroses ne se sont pas promenés depuis longtemps à Moscou en automne. »

Au premier contact, cette ville m’avait effrayé jusqu’à la moelle par l’effervescence impénétrable de sa monstruosité : il me semblait toujours qu’elle allait se désintégrer, déchirée par sa nature contradictoire. Mais c’est comme le vélo : au début, on ne voit pas comment on peut tenir sur un assemblage aussi retors de pédales, chaîne et rayons, on se balance maladroitement de droite et de gauche sans avancer, puis, un jour, l’équilibre est trouvé – et plus jamais on n’oubliera cette triomphale virtuosité. J’ai eu la chance de trouver l’équilibre la dernière fois, et maintenant, appuyé à un réverbère en attendant qu’Artiom ait fini de se triturer les méninges à chercher le bon angle pour photographier le reflet de la tour Eiffel dans une flaque, je me réjouis de revoir, cette fois, un Paris baignant dans une douce torpeur estivale. De la Seine émane une odeur de rivière évoquant plus la campagne qu’une capitale. Accoudé à ses robinets de bière, un barman fatigué écoute d’une oreille le bavardage d’un habitué assis au comptoir, et suit des yeux la moindre mini-jupe passant devant sa porte grande ouverte. Des jeunes-beaux encostumés font les cent pas entre les innombrables bureaux de tabac, où de vieux joueurs à moitié aveugles s’acharnent sur leurs billets de loterie. Ceux qui proclament que les Parisiens sont moroses ne se sont pas promenés depuis longtemps à Moscou en automne.

Je ne suis pas friand de musées mais, pour la forme, nous décidons de jeter un coup d’œil à la partie officielle du patrimoine historique de la France : à l’entrée de l’Hôtel des Invalides, nous sommes accueillis par ces « gens polis » de la légion étrangère, mitraillette en bandoulière (il y a quelques années, le frère d’un de mes camarades de classe s’y était engagé).

« Au fond, Paris n’est pas moins militarisé que la Russie mais, pour je ne sais quelle raison, cela saute moins aux yeux ici. »

Au fond, Paris n’est pas moins militarisé que la Russie mais, pour je ne sais quelle raison, cela saute moins aux yeux ici. Lors des défilés militaires organisés dans mon Saint-Pétersbourg natal, je ne ressens rien, si ce n’est de la honte : je trouve scandaleux, au XXIe siècle, d’afficher ainsi sa puissance militaire sous le slogan « nous pouvons le refaire », au lieu de « plus jamais ça », alors que la moitié du pays arrive à peine à joindre les deux bouts.

En Russie, les serviteurs du peuple sont dispensés de motiver leurs griefs – s’ils ne trouvent rien, ils peuvent toujours invoquer le péché originel. Ici, les militaires qui patrouillent en grand nombre dans les rues, inspirent bien plus confiance. Malgré tout, personne n’a encore réussi à m’expliquer clairement pourquoi, en dépit de tout ce théâtre sécuritaire, ils ne se préoccupent pas comme il se doit du comportement ouvertement irrévérencieux de nombreux migrants.

Je n’ai pas encore fini d’expliquer à la jeune réceptionniste du musée que nous travaillons pour un journal franco-russe, cartes de presse improvisées à l’appui, qu’elle nous a déjà imprimé des tickets d’entrée gratuits. L’exposition principale est fermée, mais le tombeau de Napoléon n’en produit sur moi qu’une impression plus étrange encore : envoûtés par l’austérité majestueuse de la décoration intérieure, nous sommes complètement seuls pour contempler ce sarcophage entouré de lourdes colonnes. Je me fais immédiatement la réflexion qu’un personnage historique d’une stature aussi surhumaine n’a pas besoin d’une armée pour confirmer sa domination. L’enveloppe physique perd ici toute signification. Pour cette raison, Artiom émet l’hypothèse judicieuse que le tombeau pourrait non seulement être vide, mais n’être constitué en réalité que d’un seul bloc de pierre. On raconte que l’empereur Nicolas Ier aurait dit en plaisantant que les Russes trouveraient toujours une pierre pour Napoléon.

« Si le poète Tiouttchev dit de la Russie qu’elle est insaisissable par la raison et qu’elle ne se mesure pas à l’aune communue, cette formule s’applique aussi au microcosme parisien. »

C’est en longeant la Seine et ses maisons flottantes – sur le pont supérieur d’une péniche, une haie protège des regards curieux la maîtresse de maison qui sirote son café du soir en admirant la tour Eiffel – que, tard dans la nuit, nous retournons chez Adrien. Une vie ne suffirait pas pour découvrir ne serait-ce que la moitié de l’héritage culturel de cette ville, et si le poète Tiouttchev dit de la Russie qu’elle est insaisissable par la raison et qu’elle ne se mesure pas à l’aune commune, cette formule s’applique aussi au microcosme parisien.

Artiom maudit chaque rond-point que nous rencontrons – impossible de nous habituer à cette particularité européenne. Vers le soir, les premières notes salées de la mer pénètrent dans notre Lada (immatriculée en Russie). La fatigue de ce voyage en Normandie s’évapore, nous décidons de pousser jusqu’à la mer. Mais, en guise de vaste étendue d’eau, nous tombons sur un ridicule banc de sable. Déçus, nous errons le long du rivage, en quête d’un lieu où planter notre tente, devisant sur les traductions possibles du panneau « zone inondable » Finalement, nous découvrons une jolie prairie, coincée entre falaise et champ de maïs. Nous garons la voiture et, après le dîner, restons longtemps à admirer le ciel étoilé, allongés sur la banquette arrière, avant de monter notre tente.

En pleine nuit, un étrange gargouillement nous réveille. Inquiet, Artiom sort la tête de la tente et éclate de rire. Pendant que nous dormions, la mer s’est approchée pour nous observer de plus près : aussi loin que porte le regard, la marée a recouvert la plage où nous avions d’abord pensé passer la nuit.

Le lendemain, nous rendons à la mer sa visite. Après une vingtaine de kilomètres vers l’ouest, nous coupons le moteur et, d’un pas sautillant, descendons la falaise de craie en traversant des mûriers. J’abandonne mon t-shirt imprégné de sueur sur la plage de galets et me jette à la renverse dans les vagues d’un bleu trouble.

Alexandre Nikitine. Crédits : Artiom Sergueïev
Alexandre Nikitine. Crédits : Artiom Sergueïev