Milaïa Frantsia / Douce France : Paris est une fête

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron.

Deuxième partie : Paris est une fête

Sur le bleu du panneau frontalier, à une dizaine de mètres d’un petit village belge, les étoiles entourant le nom « France » ont fait place à douze ombres décolorées. Nous profitons d’une pause sur le bas-côté, à l’abri du soleil, pour échanger les rôles : Artiom prend le volant et je fais défiler les stations de radio. Au son lointain des chansons françaises, la voiture s’emplit brusquement de toutes les senteurs de la France profonde : à la puissance boisée d’une forêt centenaire succède la sèche odeur des foins, rehaussée des notes acidulées d’une fromagerie voisine et contrebalancée par les exhalaisons terreuses, vivifiantes, des terres labourées ; et par-dessus, les effluves légèrement sucrés, reconnaissables entre tous, des pâturages.

Étourdis par la richesse d’un tel bouquet, nous sortons nous plonger dans la contemplation d’un vieux moulin à vent dressé au bord de la route. La porte de derrière est ouverte, et nous nous hissons jusqu’en haut par une échelle délabrée. Sous les combles, un groupe de pigeons s’agite en tous sens : déboussolés par l’arrivée d’hôtes imprévus, les volatiles se cognent dans les poutres avant de se carapater fissa par les petites lucarnes. Nous réprimons un pas de danse et redescendons à la voiture, ivres de tant d’impressions nouvelles.

J’ai fait la connaissance d’Adrien à Paris, à la fin d’une soirée arrosée, il y a quatre ans. Ses manières et son discours formaient un contraste étonnant avec la folie environnante. Tel un ange gardien, il était apparu au matin dans la pénombre d’un bouge rempli de types louches, m’avait aimablement offert le petit-déjeuner et indiqué le chemin de l’aéroport. Nous avions discuté une quinzaine de minutes seulement, mais elles avaient visiblement été suffisantes pour que, quatre ans plus tard, il se souvienne immédiatement de moi et accepte sans hésiter de nous héberger.

« La tradition orthodoxe a ancré le souci du prochain dans le réflexe naturel de conservation. »

Une des premières vertus inculquées par mes parents, l’hospitalité, occupe une place importante dans la mentalité russe. Historiquement, elle est liée au climat pour le moins rude de nos contrées : en Russie, si on laisse quelqu’un dehors livré à lui-même, il risque tout simplement de crever de froid. La tradition orthodoxe a ancré le souci du prochain dans le réflexe naturel de conservation, et je sais avec certitude qu’en cas de besoin, je peux toujours me tourner vers mes plus anciennes connaissances et mes parents les plus éloignés. Mais ici, dans un climat tempéré, ramolli par le catholicisme, où aucune raison évidente ne justifie une philanthropie aussi désintéressée, une telle convivialité de la part d’un représentant d’une culture radicalement étrangère m’a considérablement surpris.

Adrien a 40 ans. Il utilise encore un téléphone à touches et des plans imprimés, […]

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Alexandre Nikitine (texte), Artiom Sergueïev (photos)

Dernières nouvelles de la Russie

Société

Milaïa Frantsia / Douce France : La recette simple d’un patriotisme sain

« Si je devais choisir un endroit où vivre en France, ce serait ici », rêve à voix haute Artiom, au volant de notre diligence, tandis que nous tournons en rond à la recherche d’une place de stationnement, entre le Rhône et la Saône. Des sondages d’opinion confirment ses propos : Lyon est la ville française la plus agréable à vivre.

7 septembre 2018
Société

Milaïa Frantsia / Douce France : L’art français de profiter de l’instant présent

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron. Quatrième étape : L’art de profiter de l’instant présent Je finis par céder : j’enlève mes baskets et, après en avoir noué les lacets, je les suspends à mon cou. Mes pieds s’enfoncent dans le sable chauffé par le soleil. Je lève la tête en soupirant : la plage s’étend à perte de vue. Des dizaines de millions de mètres-cubes de sable. Lorsque Artiom a proposé de faire un détour par les dunes, je m’imaginais un simple rivage vallonné, à l’image de notre golfe de Finlande, mais le paysage surréaliste qui s’offre à mes yeux me désoriente complètement. Je connaissais Paris bien avant de venir en France, grâce aux livres et aux films, et je savais plus ou moins qu’attendre de la Normandie et de la Bretagne. Toutefois, cabrée entre une forêt de pins et un golfe, la dune du Pilat tranche à ce point sur l’image que je m’étais faite de la France qu’une fois arrivés à son sommet, nous nous figeons et jetons des regards alentour, tels des pionniers égarés. Au coucher du soleil, des nappes de pique-nique parsèment soudain le versant. En entendant parler espagnol autour de nous, nous jetons un coup d’œil à la carte : n’aurions-nous pas, d’aventure, traversé la frontière ? « En Russie, plusieurs jours de trajet sont souvent nécessaires pour apercevoir un changement de paysage un tant soit peu significatif : si une telle étendue libère l’âme, elle est également épuisante. » Ce soir-là, je traîne avec un groupe de mecs dans un skatepark situé à côté d’une plage d’Arcachon. En apprenant d’où je viens, ils ouvrent Google Maps : leurs visages s’allongent quand ils s’aperçoivent que la Russie est si grande qu’elle ne peut s’afficher en entier sur l’écran de leurs téléphones. Un des gars, vêtu d’un t-shirt XXL qui lui arrive aux genoux, me demande combien de temps il faut pour parcourir tout le pays. Je lui parle du transsibérien et, me surprenant moi-même, je commence à comparer la Russie à son t-shirt : démesurément grande pour l’homme de la rue, elle semble avoir été taillée pour un gabarit extraordinaire et, si une tache ou une déchirure apparaît à un endroit, on ne la remarque pas tout de suite. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

31 août 2018
Société

Milaïa Frantsia / Douce France : Lost in Google Translate

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron. Je me réveille le premier. Après être sorti le plus discrètement possible de la voiture, je m’étire sous la bruine. Le brouillard de la nuit a rafraîchi l’air, des mouettes poussent des cris mélancoliques dans le ciel pâle de cette fin de matinée. Inconsidérément, je fais claquer le coffre à bagages : Artiom se retourne sur le siège avant et se renfrogne dans son sommeil. À moitié endormi, je me traîne en direction de la flottille chancelante des mâts et traverse un vieux pont tournant pour rejoindre l’autre côté du port. Grâce aux rares passants et aux longues baguettes qu’ils portent sous le bras, je repère l’emplacement de la boulangerie. Je me glisse dans la file. Au même titre que « se brosser les dents » et « s’habiller », manger des viennoiseries fraîches fait ici partie du rituel matinal. Alors que j’hésite entre quatre sortes de croissants, il commence à pleuvoir. J’attends la fin de l’averse sous l’auvent, en compagnie des autres clients. Souhaitant écrire un peu, je me dirige ensuite vers le bar dans lequel Artiom et moi sommes entrés hier. M’apercevant depuis le comptoir, Jovahny, barman maigrichon de quarante ans aux tempes dégarnies, me fait signe en souriant et indique la machine à café : « Un expresso ? » Je lui offre une viennoiserie et m’assois à côté de la fenêtre. Nous sommes arrivés à Dieppe la veille. En quête d’un endroit où je pourrai travailler à mon article, nous entrons dans le premier bar que nous croisons : une ardoise accrochée à l’entrée porte l’inscription « We speak English ». Après nous avoir poliment écoutés, Jovahny prend son téléphone et, rechaussant ses lunettes, écrit dans le traducteur automatique : « Quoi ? ». Son jeune coéquipier, un solide gaillard prénommé Johan, pince d’abord les lèvres, un mélange de méfiance et de curiosité dans le regard, puis, lorsqu’à l’aide de gestes et de Google Translate nous réussissons enfin à nous faire comprendre des deux hommes, leurs visages s’éclairent et ils nous installent à la meilleure table. Leur duo est un peu caricatural : le veston cintré, les manières affectées, Jovahny invite de temps à autre avec enjouement des femmes âgées à valser près du comptoir, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

24 août 2018