Le Courrier de Russie

Milaïa Frantsia / Douce France : L’art français de profiter de l’instant présent

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron.

Quatrième étape : L’art de profiter de l’instant présent

Je finis par céder : j’enlève mes baskets et, après en avoir noué les lacets, je les suspends à mon cou. Mes pieds s’enfoncent dans le sable chauffé par le soleil. Je lève la tête en soupirant : la plage s’étend à perte de vue. Des dizaines de millions de mètres-cubes de sable. Lorsque Artiom a proposé de faire un détour par les dunes, je m’imaginais un simple rivage vallonné, à l’image de notre golfe de Finlande, mais le paysage surréaliste qui s’offre à mes yeux me désoriente complètement. Je connaissais Paris bien avant de venir en France, grâce aux livres et aux films, et je savais plus ou moins qu’attendre de la Normandie et de la Bretagne. Toutefois, cabrée entre une forêt de pins et un golfe, la dune du Pilat tranche à ce point sur l’image que je m’étais faite de la France qu’une fois arrivés à son sommet, nous nous figeons et jetons des regards alentour, tels des pionniers égarés. Au coucher du soleil, des nappes de pique-nique parsèment soudain le versant. En entendant parler espagnol autour de nous, nous jetons un coup d’œil à la carte : n’aurions-nous pas, d’aventure, traversé la frontière ?

« En Russie, plusieurs jours de trajet sont souvent nécessaires pour apercevoir un changement de paysage un tant soit peu significatif : si une telle étendue libère l’âme, elle est également épuisante. »

Ce soir-là, je traîne avec un groupe de mecs dans un skatepark situé à côté d’une plage d’Arcachon. En apprenant d’où je viens, ils ouvrent Google Maps : leurs visages s’allongent quand ils s’aperçoivent que la Russie est si grande qu’elle ne peut s’afficher en entier sur l’écran de leurs téléphones. Un des gars, vêtu d’un t-shirt XXL qui lui arrive aux genoux, me demande combien de temps il faut pour parcourir tout le pays. Je lui parle du transsibérien et, me surprenant moi-même, je commence à comparer la Russie à son t-shirt : démesurément grande pour l’homme de la rue, elle semble avoir été taillée pour un gabarit extraordinaire et, si une tache ou une déchirure apparaît à un endroit, on ne la remarque pas tout de suite. […]