Asseyons-nous pour la route (Milaïa Frantsia / Douce France)

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron.

Première partie de leur périple: « Asseyons-nous pour la route».

Me voici, à une demi-heure de route de la frontière qui sépare la Biélorussie de la Pologne, à l’extrémité d’un embouteillage long de dix kilomètres. Derrière l’appareil-photo : Artiom, mon éternel coéquipier. Notre carte SIM européenne achetée à la sauvette ne fonctionnant pas, nous sommes dans l’impossibilité de contacter l’ami polonais qui a proposé de nous héberger et nous attend depuis douze heures déjà. L’air boisé s’épaissit sous la lumière stroboscopique des gyrophares de la police. Loin devant s’élèvent les hurlements convulsifs d’une disqueuse. Mon regard est braqué sur le terrible accident de voiture dont le responsable a probablement passé le poste-frontière en même temps que nous. Mon t-shirt me colle à la peau, la première rosée d’août se pose sur l’herbe du bas-côté. J’inspire par le nez l’odeur grasse du goudron encore chaud et, enfin, je comprends : tout ça, c’est du sérieux.

Embouteillage en Pologne, sur la route de Varsovie. Crédits : Artiom Sergueïev

« Alors ? interroge notre futur patron avec un regard bienveillant mais sérieux, encore illuminé par la victoire de l’équipe de France, la veille, lors de la finale de la Coupe du monde.

D’un air conspirateur, Artiom me donne un coup de coude et, étouffant un rire, indique le plafond, où un soutien-gorge en dentelle est coquettement suspendu à un tuyau. Je pouffe de rire et me mords la lèvre devant l’absurdité de la situation.

« Pourquoi voulez-vous aller en France ? » répète le directeur du journal.

Enfoncés dans un canapé, Artiom et moi nous jetons un regard perplexe. En face de nous se trouve une Belge qui, par un heureux hasard, a traduit mes deux précédents reportages. Elle nous adresse un sourire encourageant, façon première de la classe qui essaie de souffler la bonne réponse aux deux cancres appelés au tableau.

 

« Ainsi, sous ce soutien-gorge évoquant le gui de Noël, la question de notre voyage imminent semble résolue. Il ne reste plus qu’à régler quelques détails. »

 

La bonne réponse n’existe pas. Pour être honnête, nous ne savons tous les deux strictement rien de la France et, qui plus est, sommes incapables d’aligner deux mots en français. Toutefois, il y a quatre ans, lorsque je me suis rendu pour la première fois en Europe en autostop, je me suis retrouvé à Paris et les dix jours agités que j’y ai passés ont été les plus importants de mon voyage. Les poches vides, ne trouvant pas ma place parmi les hordes de touristes, je me suis enivré de ma solitude et, tel un fantôme importun, j’ai erré jusque tard dans la nuit en suivant les pas de mes écrivains favoris : l’émigré russe Gaïto Gazdanov et le franco-canadien Jack Kerouac. Le premier, à l’instar de nombreux Russes après la révolution, a trouvé un nouveau foyer et une certaine forme de reconnaissance dans ces contrées étrangères, tandis que le second, au contraire, y a cherché les lointaines racines de sa famille. Avant de quitter Paris, je me suis surpris à ressentir une émotion qui m’était inconnue : à croire que la ville tout entière m’était déjà devenue, je ne sais pourquoi, aussi familière que mon Saint-Pétersbourg natal. Même si j’aime voyager, je me languis toujours de lui quand je suis loin de chez moi. J’aurais pu, semble-t-il, pu rester sous ce ciel bas flegmatique sans devoir m’y acclimater. Je me suis promis d’y revenir un jour. C’est pourquoi, lorsqu’après la publication de mes reportages à Barentsburg et en Islande, on m’a proposé d’écrire sur la France, je n’ai pas hésité une seconde.

Ainsi, sous ce soutien-gorge évoquant le gui de Noël, la question de notre voyage imminent semble résolue. Il ne reste plus qu’à régler quelques détails.

Biélorussie, dans la banlieue de Minsk. Crédits : Artiom Sergueïev

Pour la première fois, je suis véritablement triste à l’idée de partir. Je viens juste de retrouver un semblant de vie sédentaire et j’ai, enfin, quelque chose à perdre : je fréquente une fille, travaille comme barman dans un bon endroit et loue une mansarde dans le voisinage d’un ami malchanceux : depuis six mois, nous nous croisons presque tous les matins à la cuisine, lorsque je reviens de mon service de nuit et que je cogne contre sa tasse de café ma bouteille de bière achetée dans le magasin situé au coin de la rue et dont le sympathique vendeur azerbaïdjanais me connaît déjà. Mais « voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination », et la suite, vous la connaissez. C’est ainsi qu’Artiom et moi collons une carte d’Europe sur un mur et y esquissons notre prochain itinéraire. Pendant qu’il calcule le budget, j’essaie d’assembler ces milliers de kilomètres de façon à ce que notre parcours soit le plus cohérent possible, et aussi pour que nous ne finissions pas par nous prendre de bec. Après l’Islande, nous nous étions jurés de ne plus jamais voyager ensemble : nous sommes trop différents, presque opposés, mais, malheureusement, c’est aussi ce qui explique pourquoi nous formons une si bonne équipe. J’ai beau avoir des amis qui me sont beaucoup plus proches, c’est Artiom qui est devenu mon coéquipier. Or les coéquipiers, c’est comme la famille, on ne les choisit pas.

Au matin du 2 août, je fourre à la hâte le reste de mes affaires dans mon sac à dos Decathlon usé par endroits, que j’enfile sur mes épaules. Bizarrement, au lieu de son poids, je ressens une soudaine légèreté. Deux pigeons, qui ont pris l’habitude de venir manger à ma fenêtre, picorent sur mon toit des miettes rescapées de mon repas d’adieu de la veille. Dans la cage d’escalier, je croise mon voisin. Vêtu d’une chemise chiffonnée, il me dit au revoir avec un sourire triste et avance une chaise afin que nous puissions nous « asseoir pour la route ». Cette importante tradition russe, avant de partir pour un long voyage, il faut s’asseoir et demeurer quelques instants silencieux. Nous nous asseyons donc sans rien dire. Il se détourne pour laisser échapper une larme, je ris : « Mec, je ne m’envole pas pour Mars, arrête ! » Ma copine m’accompagne jusqu’à la voiture. La veille au soir, elle m’a pris en photo dans la pénombre de la cage d’escalier pour ma « carte de presse » qui porte l’inscription « Alexander Nikitin, journaliste ». Tandis que nous nous enlaçons, Artiom prend sa guitare sur le siège arrière du véhicule et, moqueur, commence à jouer avec impatience un morceau romantique.

 

Voyage nocturne. Biélorussie, sur la route de Minsk. Crédits : Artiom Sergueïev

 

Nous ne sommes pas de véritables journalistes. Artiom a étudié à l’académie navale et moi à la faculté de philosophie. Nous avons tous les deux abandonné nos études. Moi, après avoir été gavé d’Henry David Thoreau, lui, après son premier stage pratique à bord d’un bananier transatlantique. Nous avons tous les deux fait différents boulots plus ou moins ingrats, avant de nous rencontrer, il y a deux ans, sur un bateau de croisière, où nous sommes devenus barmen.

« On nous a donné carte blanche, un peu comme dans les contes russes : « Va là-bas, je ne sais où, trouve quelque chose, je ne sais quoi. »

Artiom a fabriqué ces fausses cartes de presse pour le cas où nous devrions passer pour des mecs sérieux et, par mesure de précaution, nous avons collé le logo du journal sur chaque côté de la Skoda achetée à crédit. Notre chef nous a donné carte blanche, un peu comme dans les contes russes : « Va là-bas, je ne sais où, trouve quelque chose, je ne sais quoi. » Tout ce qui est exigé de nous, c’est l’envoi ponctuel de mes impressions hebdomadaires illustrées de photographies prises par Artiom. Notre plan (si on peut appeler cela un « plan ») : rallier directement Paris en passant par la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, puis, de là, sillonner la France pendant un mois, et, dormant chez des connaissances, des personnes rencontrées sur place, ou, s’il le faut, nous blottissant dans notre tente plantée au bord de la route (ou dans notre voiture), épier la vie secrète des vrais Français, bref, selon une pratique remontant à l’époque tsariste, apprendre quelque chose à l’étranger. Je pense que la mentalité française est très proche de l’âme russe, et l’histoire des échanges culturels entre nos deux pays, en particulier dans le contexte de l’émigration postrévolutionnaire, le confirme : c’est précisément en France que beaucoup d’esprits russes se sont épanouis. En suivant ce lien, ou ce qu’il en reste, nous réussirons peut-être à mieux comprendre notre propre identité nationale.

 

Crédits : Artiom Sergueïev
Biélorussie, sur la route de Brest. Crédits : Artiom Sergueïev

 

Premier arrêt : Minsk. Après avoir franchi la frontière ‒ plus un élément de décor qu’autre chose ‒ et son « contrôle » des passeports, nous nous retrouvons dans la capitale biélorusse bien après minuit. Quand on a connu les nuits blanches de Saint-Pétersbourg et ses rues animées vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant la Coupe du monde, la ville paraît inhabituellement sombre et déserte. Dans un recoin obscur, nous sortons nos sacs de couchage du coffre de la voiture et nous effondrons, sans forces, sur le plancher d’un ami de notre ami : nous le voyons pour la première et la dernière fois lorsqu’il nous enjambe de grand matin, après nous avoir laissé du gruau d’avoine à la banane pour le petit-déjeuner. Le même jour, nous le remercions chaleureusement par téléphone de son hospitalité alors que nous sommes déjà en route pour la Pologne, où nous prévoyons d’arriver, vers une heure du matin, chez un étudiant avec lequel nous avons fait la plonge dans un estaminet islandais l’été dernier. Arrivés à la ville frontalière de Brest-Litovsk, nous nous arrêtons pour dîner et, tandis que nous errons dans de calmes ruelles provinciales, nous tombons soudain sur un rassemblement près d’un parc. Sans parvenir à identifier l’objet de leur intérêt, nous tournons dans une nouvelle allée sombre : un homme âgé de belle prestance, en uniforme, s’avance à notre rencontre, une petite échelle à la main. Il l’appuie contre un réverbère, la gravit à pas mesurés, allume la mèche de la lampe à pétrole et, une fois redescendu, pose la main sur la tête d’un bambin, sous le murmure attendri de la foule. Nous prenons congé de l’allumeur de réverbères et mangeons les meilleurs draniki [galettes de pommes de terre] de notre vie à la terrasse d’un bistro situé à l’écart des lieux touristiques. À la table voisine, deux dames âgées boivent de la vodka en grondant gentiment leurs maris au téléphone.

 

Pique-nique au bord de la route. Pologne, sur la route de l’Allemagne. Crédits : Artiom Sergueïev

 

« Les racines slaves du russe mutent d’une manière fantasque au fur et à mesure de notre progression au cœur de l’Europe : en Biélorussie, le cyrillique rural se hérisse soudain de caractères latins polonais et perd ses voyelles et son sens habituels. »

Nous n’arrivons chez notre ami polonais que le lendemain matin. Dans la queue de voitures qui attendent au poste-frontière, nous avons passé quatre heures à fixer d’un regard endormi la forêt épaisse derrière la barrière de sécurité, sous les stridulations incessantes des sauterelles. Illuminées par des projecteurs de mille watts, elles ont testé les limites du contrôle en franchissant librement, d’un bond, les limites inventées par certains hommes pour d’autres. Presque aussitôt après la frontière, nous nous sommes retrouvés coincés dans l’embouteillage monstre évoqué plus haut. Vêtus de Marcels tachés de graisse, des routiers discutaient à mi-voix en russe, attroupés devant les portes grandes ouvertes de leurs véhicules polonais et biélorusses, d’où les ondes radio des deux pays leur faisaient écho dans un mélange de voix confus. Les racines slaves du russe mutent d’une manière fantasque au fur et à mesure de notre progression au cœur de l’Europe : en Biélorussie, le cyrillique rural se hérisse soudain de caractères latins polonais et perd ses voyelles et son sens habituels. Il est d’autant plus étrange d’écrire cet article en russe qu’il sera publié en français : c’est comme de régler la lumière pour une prise de vue en studio et de prendre les photos après avoir complètement modifié l’éclairage.

 

Frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Crédits : Artiom Sergueïev

 

Nous faisons un peu les fous avec notre ami polonais dans sa petite ville d’Europe de l’Est – du troisième étage de son immeuble barbouillé de graffitis défraîchis s’échappent des airs d’accordéon enivrés, tandis qu’à une fenêtre du rez-de-chaussée, une vieille dame à l’air maussade fume une cigarette fripée –, et filons vers Berlin, où nous arrivons le 5 août.

Le mur de Berlin. Crédits : Artiom Sergueïev

C’est dans l’atelier d’un éclairagiste rencontré, à Saint-Pétersbourg, au comptoir de mon bar, une semaine à peine avant notre départ, que je termine de coucher ces mots. Artiom poursuit son reportage-photo dans Berlin. Avant de sortir, il a demandé à notre connaissance allemande ‒ qui a passé la journée dans son garage à bricoler son vélo en compagnie de sa fille de trois ans ‒ quels endroits il conseillait. Vissant le guidon du vélo, celui-ci lui a répondu que, quand lui-même se trouvait dans une ville étrangère, il choisissait en général un endroit au hasard, s’y asseyait et attendait.

Demain, nous entamerons notre dernier tronçon vers Paris.

Nous nous assiérons pour la route.

 

Artiom Sergueïev et Alexandre Nikitine. Crédits : Artiom Sergueïev

Alexandre Nikitine (texte), Artiom Sergueïev (photos)

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