Le Courrier de Russie

Les Russes contre la réforme des retraites

La Douma d’État de la Fédération de Russie a adopté en première lecture le projet de loi sur le relèvement de l’âge de la retraite à 63 ans pour les femmes et 65 ans pour les hommes. Le gouvernement promet que cette mesure permettra d’augmenter les pensions à un taux plus élevé que celui de l’inflation. Il affirme en outre élaborer un programme spécial d’aide à l’emploi pour les personnes âgées. Néanmoins, le président Vladimir Poutine a déjà annoncé que le report de l’âge de départ à la retraite ne lui plaisait pas, comme à la majorité de la population. La décision définitive n’a pas encore été prise, a-t-il souligné.

« La réforme des retraites vole les travailleurs », « Le relèvement de l’âge de la retraite mène tout droit au cimetière », « Cassez la tirelire des oligarques plutôt que celle des retraités » ‒ tels étaient les slogans brandis par les citoyens venus manifester devant la Douma d’État le 19 juillet, jour du vote du projet de loi sur la réforme des retraites. Sergueï Oudaltsov, coordinateur du mouvement Front de gauche, portait quant à lui une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Le relèvement de l’âge de la retraite est un génocide ».

D’autres manifestations contre le projet de loi ont été organisées par Alexeï Navalny, des syndicats, des organisations civiles et politiques. Elles n’ont toutefois pas encore un caractère massif, le nombre de participants allant de plusieurs centaines à quelques milliers de personnes.

« N’adoptez pas ces lois, vos enfants et vos petits-enfants ne vous le pardonneront pas. »

Il faut cependant souligner que même si les Russes ne descendent pas forcément dans la rue, un grand nombre d’entre eux sont fermement opposés au projet.

D’après un sondage mené par le Centre Levada en juillet, 89 % des personnes interrogées sont contre le relèvement de l’âge de la retraite à 65 ans pour les hommes et 90 % contre le report à 63 ans pour les femmes. Par ailleurs, 70 % et 73 % respectivement se disent fermement opposés à cette mesure. Les partisans de la réforme représentent entre 7 % et 8 % des sondés.

Manifestation contre la réforme des retraites à Saratov, le 1er juillet. Crédits : navalny.org

Lors de la séance de la Douma du 19 juillet, plusieurs députés de l’opposition ont également émis des critiques à l’égard du gouvernement. Guennadi Ziouganov, leader du parti communiste, a déclaré qu’il s’agissait d’un « coup porté à la stabilité » de la société et s’est adressé à ses collègues ainsi qu’au ministre du Travail et du Développement social, Maxime Topiline, en ces termes : « N’adoptez pas ces lois, vos enfants et petits-enfants ne vous le pardonneront pas. »

Rien n’y a fait : 328 députés, contre 104, ont voté en faveur du projet. L’initiative a été soutenue par tous les membres du parti du pouvoir, Russie unie, à l’exception de huit personnes absentes lors du vote. La députée Natalia Poklonskaïa, ancien procureur de la république de Crimée, a voté contre.

L’espérance de vie des Russes à la hausse

Le 14 juin, le gouvernement évoque pour la première fois son projet de relever l’âge de la retraite à 63 ans pour les femmes et 65 ans pour les hommes d’ici à 2034 et 2028 respectivement. Cette annonce coïncide avec le début de la Coupe du monde de football, organisée par la Russie. Anton Silouanov, ministre des Finances et premier vice-Premier ministre, déclare dans une interview au journaliste de Pervy Kanal, Vladimir Pozner, qu’il s’agit d’une « pure coïncidence » : « Il n’y a eu ici, bien sûr, aucun calcul. »

« Si l’URSS comptait un retraité pour cinq travailleurs, aujourd’hui la Russie compte cinq retraités pour six travailleurs. »

Les âges actuels de départ à la retraite ont été fixés il y a cinquante ans, rappellent les autorités. Depuis, l’espérance de vie a augmenté et les conditions de travail et les services médicaux se sont améliorés dans le pays. Le gouvernement évoque également les prévisions démographiques, selon lesquelles l’espérance de vie des Russes est à la hausse. En 2016, l’espérance de vie moyenne était de 66,5 ans chez les hommes et de 77,1 ans chez les femmes, selon les experts de l’École des hautes études en sciences économiques. À l’horizon 2030, cet indice devrait atteindre 75,8 ans pour les hommes et 83,7 pour les femmes.

Depuis l’époque soviétique, la situation démographique a radicalement changé, rappelle le ministre du Travail Maxime Topiline. Si l’URSS comptait un retraité pour cinq travailleurs, aujourd’hui la Russie compte cinq retraités pour six travailleurs.

En 2017, la Russie comptait 43,5 millions de retraités, soit près de 30 % de l’ensemble de la population du pays, selon le Fonds de pension de la Fédération de Russie. L’an dernier, la pension de retraite se montait en moyenne à 13 700 roubles (186 euros), contre 14 400 roubles (195 euros) cette année.

« Le gouvernement promet d’élaborer un programme spécial d’aide à l’emploi des personnes âgées. Cinq milliards de roubles (67,8 millions d’euros) seront prévus à cet effet. »

La principale promesse du gouvernement est l’affectation de tous les fonds économisés à l’augmentation des pensions. Dès l’an prochain, la pension mensuelle sera augmentée de 1 000 roubles (13,5 euros), soit 7 % environ de son montant actuel. Le taux d’inflation devrait s’élever, lui, à 3-3,5 % à la fin de l’année.

Au total, les autorités comptent allouer trois mille milliards de roubles (40,6 mille milliards d’euros) à l’indexation des pensions jusqu’en 2024, a indiqué Maxime Topiline. Le montant moyen des pensions devrait atteindre environ 20 000 roubles (271 euros) dans six ans. Rappelons que, le 19 juin, la Douma d’État a ratifié la Convention de l’Organisation internationale du travail (OIT) concernant la norme minimum de la sécurité sociale. Conformément à ce document, les prestations de vieillesse doivent correspondre à au moins 40 % du salaire de référence. Or leur taux s’élève aujourd’hui à 36 % en Russie.

Vladimir Jirinovski durant les débats parlementaires sur la réforme des retraites. Crédits : Douma

Un programme spécial d’aide à l’emploi des personnes âgées

Le gouvernement promet, en outre, d’élaborer un programme spécial d’aide à l’emploi des personnes âgées. Cinq milliards de roubles (67,8 millions d’euros) seront prévus à cet effet. Les autorités ont également déclaré vouloir augmenter le montant des allocations de chômage jusqu’au niveau du minimum vital. Tatiana Golikova, vice-Première ministre chargée des questions sociales, a annoncé qu’elle prévoyait d’accroître le financement du projet de soutien aux citoyens âgés et handicapés de 100 millions de roubles (1,4 million d’euros) à 2,1 milliards (28,5 millions d’euros) par an à l’horizon 2020.

Vladimir Poutine pourrait « adoucir » le texte

Le président russe a choisi d’attendre le dernier moment pour commenter la réforme des retraites. Le 20 juillet, à Kaliningrad, il a ainsi déclaré n’aimer aucune des versions de la réforme des retraites « impliquant un relèvement de l’âge de départ ».

« Je vous assure qu’au gouvernement aussi, rares sont ceux auxquels [cette réforme] plaît, en admettant qu’il y en ait », a ajouté le président. Pour lui, la décision définitive concernant l’âge de la retraite n’a pas encore été prise.

Vladimir Poutine a toutefois précisé que si le déséquilibre entre le nombre de travailleurs et de retraités s’aggravait, « le système des retraites exploserait ». S’agit-il là d’un soutien au gouvernement et au parlement ? Difficile à dire.

Au cours des prochains mois, la Douma d’État se préparera à la deuxième lecture du projet de loi. Selon des sources parlementaires, il n’est pas exclu que le contenu en soit atténué. Par exemple, l’âge de départ pourrait être réduit de 63 à 60 ans pour les femmes. Une prolongation des délais de mise en place de la réforme est également possible.

Quoi qu’il en soit, si la réforme doit être lancée dès l’an prochain, conformément au calendrier prévu, le projet de loi devra être entériné par le parlement à l’automne, et signé par le président d’ici la fin de l’année.