Le Courrier de Russie

Grigori Sverdline : « L’urgence est de ne pas laisser les gens mourir de froid ou de faim »

À 38 ans, Grigori Sverdline, dirige la plus ancienne organisation pétersbourgeoise d’aide aux sans-abri : Notchlejka [Asile de nuit]. Interviewé par Nouria Fatykhova, coordinatrice du programme Démocratie de la Fondation Heinrich Böll Russie pour Colta.ru, il revient sur son parcours, le fonctionnement et les principes de son organisation, mais aussi sur sa perception de l’engagement caritatif.

Grigori Sverdline. Crédits : okolo.me

Nouria Fatykhova : Notchlejka existe depuis 1990…

Grigori Sverdline : Oui. L’organisation a été créée par un groupe d’amis, dont un ancien SDF. À l’époque, la mairie distribuait des cartes d’alimentation, mais en fonction de la propiska, l’adresse de résidence officielle ‒ les sans-abri n’y avaient donc pas accès. Ce groupe d’amis est allé voir l’adjoint d’Anatoli Sobtchak, le maire de l’époque, qui leur a dit : « Ce n’est pas très règlementaire, mais puisque vous êtes là, vous n’avez qu’à leur distribuer ces cartes d’alimentation vous-mêmes ». Et on leur a attribué un bureau au 10 rue Pouchkinskaïa. Le lieu était occupé, à l’époque, notamment par des artistes. C’est ainsi qu’est apparue l’organisation Notchlejka, dans une cave…

N.F. : Vous avez commencé à faire du bénévolat dès l’époque de la fac, pendant vos études d’économie…

G.S. : Effectivement, j’accompagnais les tournées du bus de nuit de Notchlejka une fois par semaine, pour distribuer de la nourriture. Après mes études, j’ai travaillé dans une banque. Je revenais du travail, le soir, épuisé et, croyez-moi, je n’avais pas la moindre envie d’y aller, je me demandais ce qui m’avait pris de me lancer là-dedans alors que j’aurais pu rester tranquillement sur mon canapé… Mais à la fin des tournées, toute cette fatigue et cet agacement avaient disparu comme par enchantement, et j’étais heureux, satisfait.

Après la banque, j’ai fait du marketing. J’ai travaillé un an ou deux et je gagnais bien ma vie, puis, lassé, j’ai démissionné pour partir pendant quelques mois, faire de l’alpinisme, entre autres. Et quand je n’ai plus eu d’argent, je suis revenu et j’ai retrouvé du travail. Mais vers l’âge de 30 ans, j’ai compris que cette vie était triste à mourir et qu’elle me donnait la nausée. Je me suis donc demandé où je pourrais me rendre utile, consacrer mes journées à des activités ayant un sens pour moi.

J’ai réfléchi pendant un an environ, j’ai même songé à devenir secouriste en montagne, parce que je faisais de l’escalade depuis plusieurs années… Alors que j’avais finalement décidé de créer une structure caritative grâce à tout ce que j’avais appris dans le marketing, j’ai rencontré par hasard la directrice de Notchlejka de l’époque, Zoïa Solovieva, qui m’a proposé d’intégrer son équipe. Six mois plus tard, Zoïa est partie s’installer en Allemagne, et mes collègues m’ont choisi pour la remplacer.

Façade du siège de Notchlejka. Crédits : homeless.ru

N.F. : Donc, vous prenez la tête de Notchlejka. Et ensuite ?

G.S. : Les sans-abris sont une population extrêmement diverse. Il y a des gens instruits, d’autres pas du tout, des gens bien et des salauds… Ils n’ont strictement rien en commun, excepté le fait, à l’instant T, de ne pas avoir de toit.

En gros, les gens se retrouvent à la rue pour trois raisons. Un tiers environ, selon nos statistiques, sont venus à la ville chercher du travail et ont eu des ennuis, avec un employeur malhonnête, par exemple. Un patron qui, au bout de trois mois de travail au noir, au lieu de leur donner les 1 500 euros promis, les fiche dehors avec à peine de quoi s’acheter un paquet de cigarettes. Certains retournent chez eux, d’autres n’en ont pas les moyens, ou bien ils ont honte vis-à-vis de leur famille, du village…

« Quand vous vous retrouvez à la rue, les choses vont très vite : vous commencez à vivre dans l’instant, vous ne pensez plus qu’à tenir jusqu’au soir, à trouver un abri pour la nuit. »

Deuxième raison : les conflits. Un père remarié et une belle-mère qui vous chasse de la maison, un homme qui quitte sa femme, puis fait une dépression nerveuse, perd son travail et se retrouve à la rue… Enfin, à hauteur de 20 % environ, les gens se retrouvent à la rue suite à des arnaques au logement. On croit souvent que les escroqueries aux logements sur plan, par exemple, sont un phénomène typique des années 1990, aujourd’hui disparu. Mais en fait, il y a toujours autant de victimes chaque année.

Une fois que vous êtes à la rue, les choses vont très vite : vous commencez à vivre dans l’instant, vous ne pensez plus qu’à tenir jusqu’au soir, à trouver un abri pour la nuit. Beaucoup se mettent à boire, pour oublier mais aussi pour se socialiser parmi les sans-abris. Et il est essentiel d’être là lors de ces premiers jours, de ces premières semaines. Plus tôt vous aidez les gens, plus ils disposent encore de forces personnelles pour s’en sortir.

Selon nos chiffres, il y a chez les sans-abris environ 80 % d’hommes et 20 % de femmes, âgés d’un peu plus de quarante ans en moyenne, et qui se retrouvent à la rue sensiblement pour les mêmes raisons. Vous avez aussi, à hauteur de 10 % environ, des gens qui sortent de prison et qui, pour diverses raisons, sont incapables de reprendre une vie normale. La Russie n’a malheureusement aucun système qui aiderait les anciens détenus à se réinsérer.

« L’urgence, c’est de nourrir les gens, de ne pas les laisser mourir de froid ni de faim. »

N.F. : Nous en étions à votre arrivée à la tête de l’association…

G.S. : Avec l’équipe, nous avons pensé les objectifs sur les court, moyen et long termes. L’urgence, c’est de nourrir les gens, de ne pas les laisser mourir de froid ni de faim, grâce à nos « points de réchauffement », ces tentes sous lesquelles ils peuvent boire un thé, manger un morceau et passer la nuit ; l’urgence, c’est aussi de leur donner la possibilité de se laver et de laver leur linge… Mais tout cela ne les aide pas à sortir de la rue. C’est l’objectif premier, humanitaire, ce que nous appelons les « points d’entrée » vers les projets plus complexes de l’association. Toutefois l’objectif final est qu’ils s’en sortent, qu’ils n’aient plus besoin de nous !

Aide aux sans-abris, dans les rues de Saint-Pétersbourg. Crédits : homeless.ru

N.F. : Et comment y parvenez-vous ?

G.S. : Tout commence par des consultations juridiques et sociales : nous recevons entre quarante et soixante-dix personnes par jour. Dès cette étape, l’association passe avec la personne un « contrat » qui précise ce qu’elle veut et ce que nous lui proposons, ce à quoi nous voulons parvenir ensemble. Ces contrats constituent notre base de données : ce sont 20 000 dossiers individuels à ce jour. Cela nous permet aussi de faire notre auto-évaluation. En deux clics, nous savons combien de gens ont trouvé ou retrouvé du travail, qui a obtenu l’aide d’un juriste pour demander un remboursement suite à une arnaque immobilière, etc. Notre foyer d’accueil compte cinquante-deux places et voit passer, en un an, deux cents personnes environ. La moitié d’entre elles, grâce à leurs efforts personnels et à l’aide de nos spécialistes et de bénévoles, ne retournent pas dans la rue. Une fois sorties du foyer, elles reprennent une vie normale. Pour nous, c’est le premier critère d’efficacité.

N.F. : Combien êtes-vous ?

G.S. : Outre les bénévoles, Notchlejka emploie vingt-cinq permanents et treize salariés à mi-temps. Quand je suis arrivé, nos travailleurs sociaux ne gagnaient clairement pas assez pour vivre en ne faisant que cela. Nous avons tout fait pour réussir à leur offrir des salaires équivalant à 70 % ou 80 % de ceux pratiqués dans le privé. Et nous y sommes parvenus en 2015-2016. Si vous voulez que les gens travaillent dans de bonnes conditions, il faut les payer correctement.

« Dans le caritatif, les gens sont par définition motivés, ils ne sont pas là par hasard. »

N.F. : Au-delà du salaire, comment faites-vous, en tant que directeur, pour motiver vos collaborateurs ?

G.S : Dans le privé, il existe toute sorte de primes, bonus et treizièmes mois, certaines entreprises proposent à leurs salariés des assurances médicales, des réductions sur des loisirs, etc. Notre structure n’en a ni les moyens ni ‒ du moins pour les primes ‒ l’envie. En réalité, dans le caritatif, les gens sont par définition motivés, ils ne sont pas là par hasard. Et le défi est qu’ils ne perdent pas cette motivation première, naturelle.

L’équipe de Notchlejka sur le terrain, pendant l’hiver. Crédits : homeless.ru

Cet engagement personnel fort, souvent accompagné d’un sens aigu de la justice, a aussi son revers. Dans un collectif composé de plusieurs personnalités de ce genre, cela peut conduire à des conflits, si l’on n’y prête pas assez attention. Donc, en tant que « patron », vous devez veiller à préserver une atmosphère de travail agréable, que chacun estime lui convenir.

N.F. : En Europe, il existe des formations spéciales pour travailler dans le caritatif. Pensez-vous que c’est un « métier » qui peut s’apprendre, ou cela doit-il rester une sorte de vocation ?

G.S. : Pour beaucoup de mes collègues, malheureusement, le professionnalisme et le désir de faire le bien s’opposent : sous prétexte qu’ils « aident » les autres, ils ne veulent pas entendre parler d’efficacité ou de partage des tâches. Mais pour moi, le professionnalisme est au service de l’aide.

« En Russie, beaucoup d’organisations sont incapables ou n’estiment pas nécessaire de se faire connaître au grand public. »

Je suis pour la formation. Les SDF n’ont pas seulement besoin d’un travail et d’un logement, mais aussi d’un soutien psychologique. Un soutien qui ne peut être dispensé que par des gens préalablement formés. Nous avons cherché des publications sur le sujet, mais les derniers articles écrits en russe, remontent à 1916 ! Ce qui en dit long, d’ailleurs, sur la façon dont on traite l’individu, dans ce pays, depuis un siècle… S’il existait des formations spécialisées, j’y enverrais avec joie mes collaborateurs. Ce serait beaucoup plus intéressant que de traduire des publications étrangères…

N.F. : En Europe, les organisations caritatives ont parfois des départements entiers dédiés à la collecte de fonds, et certaines s’autofinancent parfois, essentiellement grâce aux dons ou aux adhésions. C’est le signe que la société les soutient. Où les ONG doivent-elles chercher de l’argent, selon vous ?

G.S. : À Notchlejka, notre plus gros donateur couvre environ 12 % des besoins. Autrement dit, s’il cessait de nous financer pour une raison quelconque ‒ Dieu nous en préserve ! ‒, ce serait gênant, certes, mais pas catastrophique. Non seulement nous ne mettrions pas la clé sous la porte, mais nous ne serions pas contraints de renoncer à un seul de nos projets.

Collecte par Notchlejka pendant les fêtes. Crédits : homeless.ru

En Russie, beaucoup d’organisations sont incapables ou n’estiment pas nécessaire de se faire connaître du grand public. C’est pourtant essentiel pour collecter des dons auprès des particuliers, qui contribuent eux-mêmes largement à notre stabilité financière. Avec beaucoup de petites sommes ‒ 100, 300 ou 500 roubles ‒, le fait de perdre des donateurs n’est jamais un drame, ils sont toujours remplacés par d’autres. À condition, bien sûr, de consacrer tous les efforts nécessaires à la collecte.

Notchlejka compte aujourd’hui sur le soutien de 855 donateurs réguliers. Ces gens nous donnent 10 millions de roubles par an (135 000 euros environ), soit le tiers de notre budget de l’année passée. En réalité, c’est énorme !

N.F. : Les entreprises donnent-elles facilement au secteur caritatif en Russie ?

G.S : Tout dépend de ce que vous faites. Demander de l’argent pour aider des enfants malades, ou pour aider des adultes dont la plupart des gens pensent qu’ils puent et qu’ils sont seuls responsables de leur sort, ce sont deux choses très différentes ! Nous avons toujours eu beaucoup de mal à travailler avec les entreprises. D’un côté, je me dis que nous pourrions mieux faire : elles représentent 15 % de notre budget, c’est peu. Mais de l’autre, ce n’est objectivement pas simple. Comme vous le savez, en Russie, à la différence de l’Europe ou des États-Unis, les entreprises n’ont aucun avantage fiscal à soutenir des ONG. Si elles donnent, c’est sur ce qui leur reste après avoir payé leurs impôts. Ajoutons à cela la crise économique…

« Je ne crois pas qu’il faille placer les gens qui travaillent dans le caritatif sur un piédestal : ils sont simplement à leur place. »

N.F. : Pensez vous que l’on puisse « inciter » à l’empathie ?

G.S. : Ce que je dis, c’est que si une personne se pose des questions et cherche à se développer personnellement, elle arrivera tôt ou tard à cette envie d’agir pour les autres, et pas seulement pour elle et son cercle proche.

Comment voulez-vous obliger les gens à éprouver de la compassion ? Je pense que toute tentative en ce sens est vouée, au mieux, à l’échec et, au pire, à une réaction inverse et à la violence.

En revanche, on peut agir de deux façons. Tout d’abord, on peut montrer l’exemple, en faisant soi-même ce que l’on juge important. Ensuite, il faut faire en sorte que les gens comprennent que les souffrances des autres pourraient être les leurs ou celles de leurs proches, et qu’ils ne les voient pas comme une abstraction, une chose lointaine. Si l’on parvient à faire tomber cette distance mentale entre « moi » et « celui qui souffre », alors les gens ressentent le besoin d’agir, de donner des vêtements ou de l’argent, ou même, simplement, d’en parler autour d’eux, de dire à leurs amis : « regardez ce qui se passe ! »

Pour moi, il n’y a rien là-dedans de l’ordre de l’héroïsme ou du sacrifice. Je ne crois pas qu’il faille placer les gens qui travaillent dans le caritatif sur un piédestal : ils sont simplement à leur place. Ils souffriraient probablement plus s’ils étaient ailleurs ‒ là serait le « sacrifice ».