Londres, Moscou, Baden-Baden… À la poursuite des œufs Fabergé 

C’est une affaire sans précédent : le milliardaire Alexandre Ivanov accuse le Royaume-Uni d’avoir volé et endommagé des pièces rares de sa collection d’œufs Fabergé. Les douanes britanniques les ont confisquées à l’oligarque en 2013, lors d’une enquête pour évasion fiscale. Aujourd’hui, le collectionneur exige de Londres deux milliards de dollars de dommages et intérêts.

Février 2013. Le milliardaire Alexandre Ivanov, alors âgé de 50 ans, rentre à Moscou après une vente aux enchères organisée à Londres, où il a fait l’acquisition de pièces de joaillerie pour un montant d’1,2 million de livres sterling (environ 1,36 million d’euros). Il franchit la douane de l’aéroport londonien de Heathrow sans rencontrer de difficultés, bien que les agents examinent avec une attention particulière les œuvres d’art hors gabarit que transporte le collectionneur. Peu avant le décollage, la police des frontières arrête Sergueï Avtonochkine, directeur du musée Fabergé de Baden-Baden (propriété de M. Ivanov en Allemagne) qui, ce jour-là, voyage avec le milliardaire. Motif invoqué : violation de la fiscalité britannique. Par la même occasion, elle saisit une partie des objets achetés par les deux hommes. Le coût des pièces confisquées est estimé à plus de 600 000 livres sterling (680 000 euros). M. Ivanov finit par obtenir l’autorisation de monter à bord de son avion mais ses achats restent au Royaume-Uni. « Nos assurances sur la conformité de la description de tous les objets inscrits dans les documents douaniers n’ont pas été entendues », souligne plus tard M. Ivanov sur les ondes de la radio moscovite Kommersant FM.

Alexandre Ivanov. Crédits : Musée Fabergé
Alexandre Ivanov. Crédits : Musée Fabergé

Décembre 2014 : le milliardaire apprend que des enquêteurs britanniques ont perquisitionné son musée.

De retour en Russie, pendant de long mois et malgré les efforts de ses avocats, le collectionneur n’obtient aucune réponse claire de la part des autorités britanniques concernant le sort de sa collection. Pire : à la fin du mois de décembre 2014, le milliardaire apprend que des enquêteurs britanniques, munis d’un mandat international, ont perquisitionné son musée Fabergé. M. Ivanov découvre alors qu’une procédure judiciaire à été ouverte contre lui à Londres. Le fisc britannique l’accuse de n’avoir pas payé de TVA pour les objets rares qu’il a acquis lors de plusieurs ventes aux enchères, dont celle de février 2013.
La loi britannique ne soumet pas les œuvres d’art à la TVA quand, aussitôt après leur acquisition, elles quittent le territoire de l’Union européenne. Ce n’est pas le cas de la collection de M. Ivanov, dont les pièces ont été transportées de Londres à Baden-Baden et sont donc restées dans l’Union européenne. Par ailleurs, les enquêteurs anglais émettent des doutes sur l’endroit exact où se trouvent certaines d’entre elles, parmi les plus précieuses que détient le collectionneur. Ils se posent notamment la question pour le célèbre œuf Rothschild Fabergé en or…

Un cadeau mis en doute

L’œuf rose translucide, fabriqué en 1902 pour la famille Rothschild, est l’une des plus belles pièces produites par Pierre-Karl Fabergé. Il est orné d’une horloge et renferme un automate ‒ une double particularité que l’on retrouve seulement dans deux autres pièces issues des ateliers du célèbre joailler, fournisseur de la cour impériale russe.

L'œuf impérial Rothschild Fabergé. Crédits : christies.com
L’œuf impérial Rothschild Fabergé. Crédits : christies.com

Le coq incrusté de diamants abrité dans l’œuf s’anime pour marquer le passage des heures, surgissant en battant des ailes, en remuant la tête et en ouvrant son bec pour chanter.

Alexandre Ivanov s’en porte acquéreur en novembre 2007, pour la somme de 9 millions de livres sterling (10,2 millions d’euros, un record à l’époque), lors d’une vente aux enchères chez Christie’s.

L’œuf est, dans un premier temps, offert au président Vladimir Poutine, qui en fait ensuite don à l’Ermitage.

Sept ans plus tard, en décembre 2014, peu de temps avant que son musée de Baden-Baden soit perquisitionné, M. Ivanov offre le précieux objet au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, pour la célébration de son 250e anniversaire. La remise du cadeau ne manque pas de solennité puisque l’œuf est, dans un premier temps, offert au président Vladimir Poutine, qui en fait ensuite don à l’Ermitage.

« Lorsque je l’ai acheté [l’œuf Fabergé, ndlr], je savais qu’il finirait par se retrouver en Russie », explique M. Ivanov dans un entretien accordé au journal Moskovski Komsomolets.

Les détectives britanniques soupçonnent toutefois M. Ivanov de taire un détail important : de toute évidence, il n’aurait rapporté l’œuf Rothschild en Russie qu’en 2014 ; auparavant, celui-ci devait se trouver au musée de Baden-Baden. Autrement dit, il n’avait pas quitté l’Union européenne. De ce fait, en ne payant pas de TVA, le collectionneur a enfreint la loi britannique. Alexandre Ivanov conteste cette version des faits et assure que, durant tout ce temps, le précieux objet se trouvait à Moscou, dans l’une des anciennes boutiques Fabergé.

Musée Fabergé à Baden-Baden. Crédits : expedia.com
Musée Fabergé à Baden-Baden. Crédits : expedia.com

Deux pièces de la collection Ivanov, devenus la propriété du Royaume-Uni, ont été vendues aux enchères…

Fin 2017, aucune preuve de la culpabilité de M. Ivanov n’étant établie par les autorités britanniques, la collection confisquée en février 2013 par les douaniers de l’aéroport d’Heathrow est finalement restituée à son propriétaire. Mais l’affaire n’en est pas finie pour autant : pour commencer, d’après M. Ivanov, plusieurs pièces saisies sont abîmées : notamment le pommeau – en cristal de roche – de la canne qui appartenait à Pierre-Karl Fabergé, retrouvé brisé, et impossible à restaurer selon lui. Pire encore, des pièces auraient tout bonnement disparues. Parmi elles : un buste en bronze du tsar Nicolas II et un album photo ayant appartenu au joaillier Pavel Ovtchinnikov – fournisseur du tsar Alexandre III –, un objet rare dont la reliure est en argent. Le collectionneur demande alors des explications : on lui dit que ces deux objets, devenus la propriété du Royaume-Uni, ont été vendus aux enchères…

L’opération Dante

Furieux, le milliardaire russe décide de porter plainte contre les services de douane et le ministère de l’Intérieur britanniques.
« Certaines personnes ont tenté de m’en dissuader en me disant que je n’avais pratiquement aucune chance d’obtenir gain de cause. J’estime pour ma part que cela en vaut la peine», explique A. Ivanov. Le collectionneur réclame à Londres deux milliards de dollars de dommages et intérêts.
Selon lui, le véritable objectif des autorités anglaises était de s’emparer de l’ensemble des pièces de son musée. Pour y parvenir, une opération, baptisée « Dante », aurait été mise en place avec le concours des services de renseignement britanniques: « Elle a été supervisée par un agent qui travaillait sous couverture au consulat général du Royaume-Uni à Francfort », précise le collectionneur.

Crédits : cadre du documentaire "Faberge : a life of its own"
Crédits : cadre du documentaire « Faberge : a life of its own »

De vendeur d’ordinateurs à collectionneur d’œufs Fabergé

Alexandre Ivanov, diplômé en droit, s’est enrichi au milieu des années 1980, à l’époque de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Il importait en URSS des ordinateurs et exportait des engrais minéraux (chimiques). En 1988, ses bénéfices s’élevaient déjà à six millions de dollars, raconte volontiers le milliardaire.
« M. Ivanov était le plus grand vendeur d’ordinateurs destinés aux services de l’État, notamment aux ministères de force », rappelle le politologue Lev Pavlioutchkov.

Alexandre Ivanov estime la valeur de sa collection à 2 milliards de dollars.

Au début des années 1990, M. Ivanov quitte ce lucratif secteur d’activité pour se lancer dans l’achat et la vente d’antiquités. Il débute dans les arts plastiques, mais se spécialise rapidement dans les pièces de la maison du joaillier Fabergé, qui deviennent progressivement ses principaux actifs. Alexandre Ivanov n’est pas le seul milliardaire collectionnant les objets de la plus célèbre entreprise russe. L’oligarque Viktor Vekselberg, président du conseil d’administration du groupe Renova, a racheté en 2004 près de 200 objets Fabergé aux héritiers de Malcolm Forbes pour un montant oscillant entre 150 et 250 millions de dollars. Aujourd’hui, la collection de Viktor Vekselberg compte près de 700 pièces d’une valeur totale de 350 millions de dollars. Manifestement, M. Ivanov estime que la valeur de sa propre collection est plus importante (2 milliards de dollars). Ses collègues antiquaires sont toutefois dubitatifs : pour eux, l’achat et la vente d’antiquités ne peut engranger des bénéfices permettant d’acheter des œufs Fabergé pour des dizaines de millions de dollars…

Lys de la vallée, œuf de Fabergé, 1898. Crédits : cadre du documentaire "Faberge : a life of its own"
Lys de la vallée, œuf de Fabergé, 1898. Crédits : cadre du documentaire « Faberge : a life of its own »

Une affaire sans précédent

Le critique d’art russe Dmitri Boutkevitch doute que M. Ivanov réussisse à obtenir des dommages et intérêts : « Je ne connais aucun précédent », commente-t-il. Konstantin Babouline, directeur du portail Art Investment, préfère également ne pas faire de pronostics sur l’issue de l’affaire : « C’est la première fois que je suis confronté à une confiscation d’œuvres d’art à la frontière britannique. Les collectionneurs russes rencontrent bien plus souvent des difficultés à la douane russe. »

Alexandre Ivanov, lui, envisage la possibilité que la justice britannique renonce à examiner sa plainte en raison de la somme trop élevée qu’il réclame en dédommagement de ses pertes. Mais le collectionneur russe n’a pas l’intention de baisser les bras : ses avocats se préparent à poursuivre le Royaume-Uni dans d’autres pays, notamment en Allemagne.

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Konstantin Manenkov

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