Le Courrier de Russie

Être prêtre dans le Grand Nord russe

Au nord de la région de Vologda, Lalsk est une ancienne étape sur la route de la soie qui reliait Arkhangelsk à la Chine, une ville de négociants ayant connu son apogée aux XVIe et XVIIe siècles. Témoignages de sa gloire passée, des maisons bourgeoises en bois ouvragé surmontées de deux grandes collégiales délabrées se partagent, avec des bâtiments préfabriqués soviétiques, la rue Lénine, qui traverse le village de part en part. Le père Roman, curé de ce village de mille cinq cents âmes, nous parle de son histoire et de la place qu’il s’efforce de donner à la religion dans la vie sociale de Lalsk, sorte de miniature d’une Russie qui peine encore à démêler ses deux héritages, communiste et religieux.

Le père Roman dans son église. Crédits : Léo Vidal-Giraud – LCDR

Le Courrier de Russie : Comment êtes-vous devenu le prêtre de Lalsk ?

Père Roman : Pour moi, qui suis croyant, il est évident que c’était par la volonté de Dieu. Je suis né dans l’Oural, dans la région de Tcheliabinsk. Mon père était officier, il n’avait pas le droit d’être croyant, mais il était baptisé. […] Je suis né en 1975, et quand j’ai eu 15 ans, en 1990, nous sommes partis en voyage dans l’Anneau d’Or ; nous avons visité des cathédrales et des monastères qui venaient à peine d’être autorisés à rouvrir leurs portes par le gouvernement. Et j’ai été touché profondément. Je n’étais pas baptisé, je suis arrivé dans ces cathédrales, j’ai essayé de me mettre à prier, mais il n’y avait personne pour me guider, pas de prêtre. Il n’y avait aucune église dans notre ville. J’ai ensuite servi deux ans dans l’armée […]. Au cours d’une permission, je suis allé dans la ville voisine, Verkhni Taguil, une petite cité très ancienne. Il y avait une vieille église, c’était un dimanche, et j’ai demandé au prêtre de me baptiser.

Dix ans ont passé. Je travaillais dans une compagnie d’assurance, je suis devenu directeur d’un bureau, puis j’ai lancé ma propre entreprise de courtage d’assurance. J’ai ensuite compris que la vie matérielle autour de moi changeait, mais la vie spirituelle… mon âme voulait quelque chose de plus. On ne peut pas rassasier son âme avec de l’argent ou des plaisirs matériels. […] On voit souvent un milliardaire russe en traîner un autre au tribunal ; ils sont pourtant tous les deux très riches, mais ils se volent entre eux. Un croyant se contente de ce qu’il a, car Dieu est ce qu’il y a de plus important. J’ai tout abandonné, vendu mon appartement, laissé ma société et pris le train pour Kirov, à 32 ans. Je suis allé tout droit au monastère et j’y ai travaillé pendant un an : je déblayais la neige, réparais les clôtures, plantais des arbres… Un an plus tard, j’ai rencontré une chanteuse du chœur de l’église. Nous nous sommes mariés il y a neuf ans. […] Les prêtres, l’évêque, ont commencé à me connaître. Il y a cinq ans, ils ont eu besoin d’un prêtre, ils m’ont fait la proposition et j’ai accepté. Je ne pensais pas que je deviendrais prêtre !

Complexe des églises de Lalsk. Crédits : fotohram.ru

LCDR : Quelle est la particularité de Lalsk ? Pourquoi avez-vous été choisi pour être nommé ici ?

P. R. : Quand je suis arrivé, je suis tombé malade. J’ai de l’asthme, et ici, en été, tout est recouvert de fine poussière. J’ai tout de suite commencé à me sentir mal, c’était une véritable épreuve. Ici, le climat est très humide, marécageux. C’était très difficile pour moi, j’ai même demandé à être muté au bout d’un an, j’étais tout le temps malade. Mais ensuite, j’ai vu la beauté de cette nature nordique. La mousse y pousse par tapis entiers, cinq espèces différentes. C’est d’une beauté incroyable. Des baies partout. C’est aussi un endroit très propre, il n’y a pas d’industrie, personne pour polluer. Les gens sont simples et directs. En Russie, il y avait autrefois un système féodal, les paysans étaient des serfs. Dans le Nord, ce système n’a jamais existé, les gens ont toujours été libres, si l’on excepte la période soviétique, qui a été très difficile. Lalsk, aux XVIe-XVIIe siècles, était l’une des villes les plus riches de Russie grâce aux caravanes qui y passaient pour se rendre en Chine depuis Arkhangelsk. Les marchands de Lalsk vendaient des fourrures et rapportaient du thé de Chine. Lalsk fournissait 13% du trésor de l’État russe. Les marchands se sont enrichis, et plus ils s’enrichissaient, plus ils construisaient de collégiales. Pour une population de mille habitants, il y avait sept églises et collégiales, et tout un monastère. La vie spirituelle orthodoxe était florissante. […]

« À l’époque soviétique, il y avait beaucoup plus de croyants. »

LCDR : Et aujourd’hui, quelle est la proportion de croyants ?

P. R. : Il y a peu de paroissiens pratiquants, tout au plus une cinquantaine de personnes fréquentent régulièrement l’église. À l’époque soviétique, il y avait beaucoup plus de croyants. Le père Vassili, le second prêtre qui officie ici, a 67 ans, il est né à Lalsk. Il raconte qu’autrefois, l’église était toujours pleine de vieilles dames. Elles n’avaient peur de rien, étaient prêtes à renoncer à leur retraite pour pouvoir prier. […] Puis les années 1990 sont arrivées. Et les gens n’ont plus eu à choisir entre Dieu et la prison, mais entre Dieu et l’argent. Malheureusement, les gens sont devenus matérialistes. […]

« L’église, le musée et l’administration essaient d’unir leurs efforts pour faire venir à Lalsk des pèlerins et des touristes. »

LCDR : À quoi ressemble votre quotidien de prêtre ?

P. R. : Le jour le plus chargé est, bien sûr, le dimanche. Je me lève à six heures, je prépare le service : je lis une prière spéciale, je ne mange rien de la matinée. Je prépare l’église. Ensuite, le service, qui dure environ trois heures. Puis nous avons des prières, puis, parfois, des baptêmes ou des enterrements. Je passe la soirée en famille. Les autres jours sont plus variés, il peut y avoir des cérémonies au cimetière, dans d’autres églises : je suis le prêtre de douze églises dans différents villages. […] J’anime aussi une page sur les réseaux sociaux, j’y réponds aux questions sur la religion : comment baptiser un enfant, comment l’amener à la communion, je parle avec les paroissiens. Et j’ai un potager, un petit élevage : trois lapins, une chèvre, deux chiens. Le matin, je dois amener mes enfants à l’école, et les récupérer le soir. […] Souvent, je dois me rendre à l’évêché, mille cinq cents kilomètres aller-retour ! Je vais y chercher des cierges, des icônes, des livres… Parfois, ce sont des rendez-vous avec l’administration. […] J’aime aussi beaucoup me rendre au musée. Quand je suis devenu le prêtre de cette église, j’ai trouvé des caisses de vieux livres dans la cave : je les ai offerts au musée, avec des vêtements de cérémonie vieux de plusieurs siècles. J’ai donné tout ce que j’avais et les gens du musée en sont très contents. Mon rôle est de transmettre, le leur, de conserver.

Maison chinoise de Lalsk, datant de l‘ancienne route de la soie. Crédits : Elena Chudinovskikh – VK

LCDR : Justement, quelle est la place de la religion orthodoxe dans la vie de la société ? Vous-même, jouez-vous un rôle dans la vie sociale de la ville ?

P. R. : Notre société est très agitée : pour y survire, il faut courir, se démener, travailler sans cesse. Même les croyants ne viennent à l’église que quand ils souffrent, quand ils ont perdu un proche ; ou bien pour les baptêmes. Un homme est arrivé, un jour, pour faire baptiser son petit-fils ; il m’a dit qu’il ne croyait pas en Dieu mais qu’il était lui-même baptisé. Je lui ai demandé pourquoi il voulait faire baptiser son petit-fils, il m’a répondu : « J’ai été baptisé, alors j’amène mon petit-fils pour le faire baptiser. » Nous n’avons pas beaucoup d’enfants à l’église. Pour les grandes fêtes, Pâques par exemple, il y a quatre cents personnes, un quart du village. […] Les gens viennent des villages voisins, ils font parfois beaucoup de route. Il y a de nombreux problèmes, car la région est très pauvre.

En ce qui concerne la vie sociale, elle suit son cours ; mais nous nous efforçons d’y introduire des événements liés à la religion. L’année dernière, à Pâques et à Noël, nous avons organisé de grands concerts d’enfants, avec des chants religieux. Il y avait l’école maternelle, les petites classes de l’école primaire. Ensuite, nous avions prévu un grand goûter avec du thé et des gâteaux. Beaucoup d’enfants viennent de familles nombreuses, souvent pauvres, ils ne peuvent pas tous manger de sucreries.

LCDR : Quelles sont vos relations avec les organisations locales ? Les entrepreneurs, les autorités ?

P. R. : L’église, le musée et l’administration essaient d’unir leurs efforts pour faire venir à Lalsk des pèlerins et des touristes. […] Les entrepreneurs m’appellent souvent pour me demander d’organiser des visites de l’église, ou des prières. […] C’est la même chose avec le musée, il nous envoie des visiteurs, qui veulent voir notre église. […] Je fais de mon mieux pour aider le musée, et ceux qui y travaillent me rendent la pareille ; si l’évêque vient nous voir, ils organisent pour lui une visite du musée. Avec l’administration, nous organisons des fêtes en commun. Le dimanche de Pâques, la population de Lalsk est multipliée par trois : tous ceux qui sont nés ici et sont partis dans d’autres villes de Russie reviennent, pour se voir, revoir leurs familles, se rendre au cimetière et prier. Nous organisons une procession, et l’administration se charge de l’équipement, de la nourriture, de la sécurité. Pour le 9 mai, aussi, le Jour de la Victoire.

Procession en l‘honneur de la martyre Nina Lalskaïa. Crédits : Lalsk – VK

LCDR : Justement, le 9 mai est une fête soviétique. Comment se conjuguent, dans la vie sociale, ces deux héritages, l’héritage religieux et l’héritage soviétique ? Y a-t-il conflit ou complémentarité ?

P. R. : Il n’y a aucun conflit. […] Trois ans avant le début de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des prêtres avaient été arrêtés, fusillés ou déportés. Pourtant, quand la guerre a commencé, ces prêtres emprisonnés n’ont pas accueilli Hitler en libérateur, mais en envahisseur. Ils ont béni leur peuple, et sont allés eux-mêmes au front. Pas pour l’Union soviétique, mais pour leur patrie. La Russie existait avant Staline, elle est demeurée après lui. Elle continuera après Poutine. Avant qu’elle n’existe, il y avait une multitude de tribus et de cités féodales qui se faisaient la guerre entre elles. C’est l’Église qui a unifié la Russie. Le 9 mai n’est pas la fête de la victoire de l’Union soviétique, mais celle de la victoire du peuple russe, de l’âme russe. […]

LCDR : Vous mentionniez un soutien récent du pouvoir à l’Église. Cela vous amène-t-il plus de gens ?

P. R. : Non. Aujourd’hui, la vie est stable, on ne manque de rien. Or, un homme qui vit bien pense qu’il n’a pas besoin de Dieu. […] C’est pour cela qu’il y avait plus de croyants à l’époque soviétique : quand les gens traversent des épreuves, alors ils se rapprochent de Dieu. Lorsque la guerre a éclaté, Staline a fait libérer tous les prêtres de prison : il avait compris que sans l’Église, il ne pouvait réussir. Si la guerre n’avait pas eu lieu, l’Église aurait complètement disparu, tous les prêtres auraient été fusillés ou seraient morts en prison.

Pour moi c’est une évidence : plus la vie dans le pays est stable, moins il y a de croyants. […] On enseigne maintenant à l’école les « bases de la culture orthodoxe », comme cela se fait dans certains pays d’Europe du Nord avec la culture protestante.

Fin d‘année scolaire pour les enfants de Lalsk. Crédits : Lalsk – VK

« Nous n’avons aucun soutien de l’État. »

LCDR : Et cet enseignement n’attire pas plus de monde ?

P. R. : Non. Si l’on étudie les textes sacrés comme un simple livre d’histoire, on n’en retire aucun amour de Dieu. […] La peur de Dieu, ce n’est pas la peur d’être puni par Dieu, mais la peur de perdre Dieu. Un petit enfant a peur de s’éloigner de sa mère, il s’agrippe à sa robe dans la rue. Cette peur de perdre sa mère, c’est la même que la peur de Dieu. On ne peut pas l’enseigner comme n’importe quelle matière, comme l’histoire ou la mythologie. Les enfants ne s’y intéressent pas. C’est quand ils viennent à l’église que l’on voit leurs yeux s’illuminer. Nous essayons d’organiser une ou deux fois par an des voyages scolaires chez nous. Ici, les enfants voient que la foi n’est pas qu’un manuel, qu’elle peut être quelque chose de plus grand.

LCDR : Qui vous aide à entretenir l’église ?

P. R. : Les habitants, un peu. Ils pensent que je devrais toucher de l’argent de Moscou, du Patriarcat pour la faire restaurer. Mais ce sont les habitants qui ont construit cette église, autrefois. Les vieilles dames, les marchands, sur leurs propres deniers. Ce sont les paroissiens qui doivent entretenir leur église. Pendant la période soviétique et les années 1990, rien n’a été fait pour la conserver. Les habitants aident comme ils peuvent. Par exemple, ils ont offert le bois pour les échafaudages.

LCDR : Le statut de monument protégé de votre église ne donne pas droit à des aides de l’État ?

P. R. : Non, nous n’avons aucun soutien de l’État. L’église voisine, qui en est pourtant la propriété, ne bénéficie d’aucune aide. Nous en avons demandé ; la procédure, toutefois, est très compliquée et n’a que peu de chances de réussir. […] Pourtant, l’État devrait s’en charger, car en 1918, un décret de Lénine a nationalisé les églises, l’État les a toutes confisquées. Et maintenant, il refuse de les rendre ! Pour récupérer la propriété de ce bâtiment, nous avons dû batailler un an au tribunal.

Les bolcheviks ouvrant les tombes des tsars dans la cathédrale de l’Archange Saint-Michel du Kremlin, en 1918. Crédits : Image d‘archives

« Si un orthodoxe est content de lui, il prend la direction de l’enfer. »

LCDR : Comment évaluer le succès de votre travail ici ?

P. R. : Pour un orthodoxe, le mot « succès » est très négatif. Si un orthodoxe est content de lui, il prend la direction de l’enfer. […] Il y a des objectifs concrets : restaurer l’église, retaper les murs, on peut mesurer le travail accompli tous les ans. Mais je sais aussi que je n’en fais jamais autant que je le pourrais. Les prêtres catholiques font tous vœu de célibat, ce n’est pas le cas chez nous. J’ai une famille, je ne peux pas me consacrer entièrement à l’église au détriment de ma famille, ni rester tout le temps chez moi au détriment de l’église. Il faut trouver un juste milieu.

Cependant, je n’ai pas encore fait, et je pense que je ne ferai jamais quoi que ce soit qui me permette de considérer mon travail comme un succès. […] Je manque parfois de forces physiques, morales. Quoi que je fasse, ce ne sera jamais assez.