Le Courrier de Russie

Pavel Dourov, le milliardaire russe citoyen du monde

Pavel Dourov à Bali. Crédits : @durov - Instagram

Un nouveau nom figure au classement mondial des milliardaires en dollars établi par la revue américaine Forbes : celui de Pavel Dourov, fondateur du réseau social VKontakte (VK), surnommé le « Facebook russe », et de l’application de messagerie Telegram. L’homme d’affaires, dont la fortune s’élèverait à 1,7 milliard de dollars avec « possibilités de croissance », est un des rares milliardaires russes à ne pas s’être enrichis grâce aux ressources naturelles, notamment l’exportation d’hydrocarbures. La carrière de l’entrepreneur technologique n’est toutefois pas un long fleuve tranquille…

Pavel Dourov et Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, ont beaucoup de points communs : tous les deux sont nés en 1984, ont créé un des réseaux sociaux les plus populaires au monde, sont devenus millionnaires bien avant leurs 30 ans, sont amateurs de minimalisme dans leurs tenues vestimentaires et leur quotidien… Même leurs relations avec le pouvoir présentent des similitudes : Mark Zuckerberg fait l’objet de critiques acerbes de la part de Donald Trump tandis que le conflit entre Pavel Dourov et les autorités russes a contraint celui-ci à vendre ses actions VKontakte et à quitter la Russie.

« Depuis quelques semaines, je subis une pression venue de toutes parts. (…) Ni moi ni mon équipe n’avons l’intention de nous soumettre à la censure politique. (…) La liberté d’information est un droit inaliénable de la société post-industrielle. C’est un droit sans lequel l’existence de VKontakte n’a aucun sens », a écrit Pavel Dourov le 16 avril 2014 sur sa page VK.

Bureaux de VKontakte, à Saint-Pétersbourg. Crédits : Thomas Gras / LCDR

Dans d’autres messages, il explique que le Service fédéral de sécurité (FSB) a exigé de la part de la direction de VKontakte de lui remettre les données personnelles des administrateurs des groupes VK de l’Euromaïdan et de fermer le groupe de l’opposant Alexeï Navalny, ce que le réseau social a refusé.

Une conscience pure et des idéaux à défendre

« Je ne regrette rien : la protection des données personnelles est trop précieuse. Depuis décembre 2013, je ne possède plus rien, mais il me reste quelque chose de plus important : une conscience pure et des idéaux que je suis prêt à défendre », confie Pavel Dourov.

On a appris un peu plus tard qu’il avait été démis de ses fonctions de directeur général de VKontakte et que la propriété du réseau social passait entièrement aux mains de Mail.Ru Group, société contrôlée par Alicher Ousmanov, milliardaire proche du Kremlin qui était alors le Russe le plus riche au monde selon Forbes.

« C’était sans doute inévitable en Russie, mais je suis content que nous ayons tenu sept ans et demi. Nous avons réussi à accomplir beaucoup de choses. Et une partie de ce qui a été fait ne pourra pas être défaite », ajoute Pavel Dourov. Beaucoup a en effet pu être réalisé : deux ans seulement après sa création en 2006, VK est devenu le premier réseau social de l’espace postsoviétique.

L’épopée VKontakte

Pavel Dourov fait ses premiers pas dans le développement d’internet lors de ses études à la faculté de philologie anglaise de l’université d’État de Saint-Pétersbourg, où il créée une bibliothèque électronique et un forum pour les étudiants. Mais ce n’était pas suffisant pour l’entrepreneur en herbe, qui souhaitait également créer un site réunissant aussi bien les étudiants que les diplômés de l’université.

Pavel Dourov, fondateur du réseau social VKontakte. Crédits : @durov – Instagram

En 2006, un de ses amis lui parle de Facebook après un séjour aux États-Unis. Le 10 octobre de la même année, le jour de ses 22 ans, Pavel Dourov, récemment diplômé, lance le site VKontakte, conçu avec l’aide de son frère mathématicien Nikolaï.

Il ne faut pas attendre longtemps pour que VK entre dans le top 3 des sites les plus consultés en Russie, en Biélorussie et en Ukraine. Aujourd’hui, le nombre d’utilisateurs quotidiens du site approche des 100 millions. Le VK post-Dourov a toutefois quelque peu perdu de sa popularité : le contenu du réseau – et de l’internet russe dans son ensemble – fait l’objet d’un contrôle plus strict de la part de l’État et différents groupes d’opposition sont bloqués. Qui plus est, Facebook a conquis une partie du public de VK dans les grandes villes de Russie, en particulier les utilisateurs opposés au pouvoir. En mai 2017, aux côtés d’autres grands réseaux sociaux et de sites russes, VK est bloqué en Ukraine par les autorités locales en raison de la crise entre les deux pays.

Pavel Dourov arborant un t-shirt vkontakte. Crédits : woman.ru

Telegram, le réseaux social qui affolent les régimes autoritaires

Après la vente forcée de VK et son départ de Russie en avril 2014, Pavel Dourov demande la nationalité christophienne (l’État de Saint-Christophe-et-Niévès est une île située dans les Caraïbes) afin de pouvoir voyager en Europe sans visa. Conformément aux conditions du programme d’immigration, il investit 250 000 dollars dans une entreprise de l’archipel caribéen. Après quoi il se lance dans son nouveau projet : la messagerie cryptée Telegram. Pavel Dourov confie avoir eu l’idée de celle-ci lors de sa confrontation avec le FSB. L’application est aujourd’hui connue dans le monde entier, et le nombre de ses utilisateurs – 100 millions – dépasse celui de VK.

Le dernier projet en date du milliardaire lui a toutefois valu de nouveaux problèmes avec le FSB, qui exige les clés de décryptage des messages échangés par les utilisateurs. Pour l’heure, le refus de Pavel Dourov de livrer ces données ne lui a coûté qu’une amende.

L’application Telegram. Crédits : Flickr.

En Iran cependant, la messagerie a connu un sort moins heureux et a été bloquée le 31 décembre 2017. La raison ? À l’instar de l’application Instagram (également bloquée), Telegram a été activement utilisée par les opposants iraniens lors des manifestations de masse organisées avant le Nouvel An.

Tous ces obstacles n’arrêtent néanmoins pas Pavel Dourov, qui compte développer davantage la messagerie. En février 2018, Telegram a ainsi annoncé l’organisation, le même mois, d’une première ICO fermée (levée de fonds sur le marché des cryptomonnaies). Celle-ci a permis de récolter la somme record de 850 millions de dollars auprès de 81 investisseurs. Lors de la prochaine vente d’actions fermée, l’entrepreneur espère réunir 1,7 milliard de dollars.

Un végétarien libertarien sans domicile fixe

Pavel Dourov dévoile peu de choses sur sa vie personnelle hors des réseaux sociaux. Il y a deux ans, des informations sont apparues sur internet selon lesquelles l’homme d’affaires aurait deux enfants de la Pétersbourgeoise Daria Bondarenko. Si ces rumeurs n’ont pas été confirmées, les deux jeunes gens affirment toutefois s’être brièvement fréquentés.

Daria Bondarenko. Crédits : woman.ru

On sait que Pavel Dourov est végétarien, ne boit ni thé, ni café, ni alcool, ne fume pas, ne regarde pas la télévision et est un libertarien. Il ne possède ni propriété immobilière ni autres biens et, avec quelques amis programmeurs, change souvent de logement, préférant louer des appartements sur Airbnb. « Je n’aime pas beaucoup l’idée d’État. Aujourd’hui, je suis très heureux de ne posséder aucun bien et d’être simplement un citoyen du monde », affirme le milliardaire. Sur les réseaux sociaux, ce dernier indique vivre à Dubaï, où un nouveau bureau de Telegram a récemment été ouvert.

Pavel Dourov retournera-t-il un jour dans sa patrie ? Personne n’est actuellement en mesure de répondre à cette question, le milliardaire ayant lui-même formulé les conditions de son retour en 2014. Parmi celles-ci : l’apparition en Russie d’un système judiciaire transparent, de « lois simples », de concours ouverts de la fonction publique et d’un « paradis fiscal grâce aux recettes issues de l’exportation de matières premières ».