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La lutte antidopage, une mission quasi impossible

Le scandale russe le montre, distinguer le sportif propre du tricheur devient de plus en plus difficile.

À la veille de l’ouverture des Jeux olympiques, les prévisions publiées par les analystes américains de Gracenote sont sans appel : seules huit médailles de différents métaux sont à la portée de l’équipe russe, qui devrait figurer au-delà de la dixième place au classement final. Un score pire que lors du fiasco de Vancouver, en 2010, d’où les Russes étaient revenus avec quinze breloques. Le calcul de Gracenote est simple : au début du mois de décembre 2017, suite au scandale du dopage, le Comité international olympique (CIO) privait de JO une pléiade de vedettes russes : l’équipe de Russie compte ainsi 168 athlètes au lieu des 215 initialement prévus. Les efforts déployés par les 47 sportifs et entraîneurs sanctionnés ont été vains : le Tribunal arbitral du sport (TAS) a rejeté leur appel le 9 février.

Après l’espoir, la déception

La déception est grande à Moscou, où les athlètes et les professionnels du sport s’attendaient à une décision plus favorable du TAS. Le 1er février, les nouvelles en provenance de Lausanne, où siège le tribunal, étaient en effet bien plus réjouissantes : le TAS avait rendu sa décision concernant l’appel de 42 sportifs russes. Ces derniers contestaient les conclusions de la commission du CIO dirigée par Denis Oswald, selon lesquelles ils avaient violé les règles antidopage lors des JO de Sotchi en 2014. Vingt-huit athlètes étaient alors blanchis, faute de preuves suffisantes. Le TAS donnait partiellement raison à onze autres athlètes, dont la suspension à vie était réduite à la seule interdiction de participer aux Jeux de Pyeongchang. Leurs médailles de Sotchi ne leur étaient toutefois pas rendues.

Le CIO a néanmoins décidé, le 5 février, de ne pas inviter à Pyeongchang treize athlètes russes et deux entraîneurs précédemment blanchis par le TAS. La commission du CIO, dirigée par Valérie Fourneyron, considère que « la décision du TAS n’a pas levé toute suspicion de dopage, elle ne fournit à la commission aucune preuve permettant de considérer comme propres les treize athlètes en question ».

Tous les athlètes russes interdits de JO ont fait appel de cette nouvelle décision auprès du TAS. Ils ont porté plainte contre le CIO, notamment pour « discrimination fondée sur la nationalité, refus manifeste d’appliquer une décision du TAS, diffamation, atteinte à la réputation, à la carrière professionnelle et aux droits individuels des sportifs, et abus de position dominante ».

Le 9 février, toutefois, ils ont dû enterrer leurs derniers espoirs d’aller à Pyeongchang.

Match de curling féminin aux Jeux olympiques d'hiver de 2010. Crédits : Wikimedia
Match de curling féminin aux Jeux olympiques d’hiver de 2010. Crédits : Wikimedia

Cocktail de stéroïdes

Essayons maintenant de comprendre ce qui s’est passé, au fond, à Lausanne et avant.

Comme n’importe quel tribunal, le TAS a exigé des preuves concrètes des pratiques dopantes dont étaient accusés les sportifs russes. Des preuves précises pour chacun, en dépit de l’accusation collective qui ne s’embarrasse pas des détails : si le système est pourri, tout le monde est coupable.

Tel est, au demeurant, souvent le cas. Mais pas toujours.

Des preuves de la culpabilité du système à différentes époques ont en partie été apportées par l’ancien directeur du Laboratoire antidopage de Moscou, Grigori Rodtchenkov.

Grigory Rodtchenkov, ancien directeur du Centre moscovite antidopage. Crédits : VK - sport.ru
Grigory Rodtchenkov, ancien directeur du Centre moscovite antidopage. Crédits : VK – sport.ru

Aux États-Unis depuis 2016, Grigori Rodtchenkov est devenu le principal informateur de l’Agence mondiale antidopage (AMA). Peu après son départ de Russie, deux anciens dirigeants de l’Agence russe antidopage (RUSADA), Viatcheslav Sinev et Nikita Kamaev, étaient retrouvés morts, respectivement les 3 et 15 février 2016. M. Rodtchenkov déclarera plus tard avoir lui-même été prévenu, la veille de son départ, que sa vie était en danger.

Le 12 mai 2016, le New York Times publiait un article intitulé « Russian Insider Says State-Run Doping Fueled Olympic Gold » [« Selon un ancien du système russe, l’or olympique carburait au dopage d’État »], et fondé sur l’interview accordée par M. Rodtchenkov à deux journalistes, Rebecca Ruiz et Michael Schwirtz. Grigori Rodtchenkov y affirmait l’existence d’un programme de dopage d’État en Russie, auquel il aurait lui-même participé en remplaçant quelque cent échantillons urinaires lors des Jeux de Sotchi.

L’ancien directeur du Laboratoire antidopage de Moscou confiait aussi aux journalistes avoir élaboré un cocktail de stéroïdes anabolisants que de nombreux sportifs prenaient sur sa recommandation. Parmi eux, des athlètes ayant participé aux Jeux de Londres, en 2012, et de Sotchi, en 2014. Le cocktail aidait à récupérer après les séances d’entraînement intensif, et à booster les performances pendant plusieurs jours. Afin d’accélérer l’absorption de la préparation, celle-ci était mélangée à du whisky et du vermouth.

M. Rodtchenkov affirmait enfin que des échantillons prélevés lors des tests antidopage avaient été substitués, grâce au concours du ministère russe des Sports et du FSB (les services de sécurité russes).

Vitali Mutko (au centre) rencontre des sportifs russes des Premiers Jeux européens en 2015 en compagnie de Vladimir Poutine. Crédits : kremlin.ru

La logique d’Oswald

Les révélations de Grigori Rodtchenkov ont entraîné la création de trois commissions, celle de Richard MacLaren à l’AMA, et celles de Denis Oswald et Samuel Schmid au CIO. Leurs conclusions ont permis de justifier l’interdiction faite à l’équipe nationale russe de participer aux Jeux d’hiver 2018, et à priver un nombre important d’athlètes russes (athlétisme et sports d’hiver confondus), de compétitions à vie.

Toutefois, MM. Oswald et MacLaren « ont l’air de deux idiots », lit-on dans la presse allemande, depuis le blanchiment de 28 sportifs russes par le TAS, le 1er février. « Je suis déçu et frustré à la fois, a déclaré le premier à la Tribune de Genève. Onze cas de manipulation d’urine ont été reconnus. Les preuves sont suffisantes. »

La logique de Denis Oswald, membre de la commission exécutive du CIO, est typique d’un haut-fonctionnaire, non d’un juriste. En effet, devant n’importe quel tribunal, la culpabilité d’un individu doit être prouvée individuellement, et le moindre doute, sans même parler de l’absence de preuve suffisante, doit être interprété en faveur de l’accusé. Du reste, l’AMA et le CIO ont déjà annoncé leur intention de contester la décision du TAS devant le Tribunal fédéral de Suisse.

L’incroyable légèreté des contrôles

Le célèbre journaliste allemand Hajo Seppelt, spécialiste du dopage, compte parmi les déçus de la décision lausannoise. Son dernier film documentaire consacré au scandale du dopage russe, Geheimsache Doping: Russlands Täuschungsmanöver (« Le Secret du dopage: La tromperie russe »). était diffusé sur la chaîne allemande ARD la veille du rendu de la décision.

Selon le journaliste, le problème principal, pour l’AMA et le CIO, est l’absence de preuve.

« Ce problème existe dès le départ, expliquait-il à Deutsche Welle. Pour prouver que les règles antidopage ont été enfreintes, il faut disposer d’échantillons positifs. Or le programme de dopage russe visait notamment à faire disparaître ou à dissimuler ces échantillons. Par exemple, le FSB subtilisait les tests urinaires des athlètes dopés. Or, si vous n’avez pas d’échantillons positifs, comment pouvez-vous sanctionner les athlètes ? Il n’y a tout simplement pas de preuves dans ce cas concret. Et la grande erreur, dans toute cette procédure, tient au fait qu’il n’y a pas eu de sanction du CIO à l’encontre du système sportif russe dans son ensemble. »

Maxim Vylegzhanin, triple médaille d’argent au JO de Sotchi, disqualifié par le CIO pour dopage. Crédits : olympic-champions.ru

Pas de sanction ? Tiens donc ! N’a-t-on pas suspendu, en plus des meilleurs athlètes russes, le Comité olympique russe ?

Le film de Hajo Seppelt tente de démontrer l’inutilité des contrôles et la facilité avec laquelle les échantillons prélevés peuvent être remplacés, même lors des Jeux olympiques de Pyeongchang. Sa démonstration est particulièrement convaincante. Il pointe du doigt les graves problèmes posés par les flacons de nouvelle génération BEREG-KIT Geneva, utilisés pour les contrôles. On peut, par exemple, aisément ouvrir les containers frigorifiques à la main, sans briser les scellés. Une fois les flacons achetés sur internet en Chine, il suffit de scanner les étiquettes et de les imprimer. Impossible alors de distinguer un vrai container d’un faux. La possibilité de subtiliser les échantillons existe réellement.

Hajo Seppelt accuse sans détour le président du CIO, Thomas Bach, de négliger la question du dopage. Selon le journaliste, M. Bach se préoccupe plus des nouveaux magnifiques bureaux du CIO à Lausanne, que de la menace que la Russie fait peser sur le mouvement olympique en favorisant l’usage de produits interdits.

Dopage et verticale du pouvoir

Le film de Hajo Seppelt était attendu avec intérêt : une interview de Grigori Rodtchenkov avait été annoncée, avec son lot de révélations. Le journaliste allemand s’est rendu exprès à New York. L’interview s’est déroulée dans le cabinet de l’avocat de M. Rodtchenkov : l’informateur russe de l’AMA craint pour sa vie et a refusé de rencontrer le journaliste en personne, de peur d’être suivi. La conversation se tient donc par téléphone, en anglais. Où est M. Rodtchenkov ? Est-ce bien lui qui parle ? Impossible à dire. Hajo Seppelt nous assure qu’il reconnaît sa voix, et que, compte tenu de l’accent de son interlocuteur, il y a bien un Russe au bout du fil.

L’interview recèle quelques idées clefs.

Tout d’abord, les sportifs russes ne pouvaient pas ne pas être au courant du système de substitution des échantillons : « Dès 2012, on leur a appris à prélever des échantillons propres ». (Soit dit en passant, Grigori Rodtchenkov faisait alors partie des instructeurs.) L’ancien directeur du laboratoire moscovite ne croit pas à l’innocence des athlètes. En revanche, il est persuadé que les ordres venaient d’en-haut, du président Poutine.

« Seul le président peut mettre le FSB sur de telles missions. La hiérarchie était très simple. Je rendais compte à Nagornykh [ancien vice-ministre des Sports, nda], Nagornykh à Moutko, et Moutko à Poutine. Vladimir Poutine ne peut pas nier qu’il savait pour le système de dopage. »

Vitali Moutko en train de présenter les projets du football russe (deuxième en partant de la gauche). Crédits : kremlin.ru

« Poutine savait pour tout », déclare Grigori Rodtchenkov.

Nul ne prendra au sérieux les accusations de M. Rodtchenkov, selon lesquelles Vladimir Poutine se mêlait des affaires de dopage.

Néanmoins, ces accusations révèlent quelque chose des réalités russes : dans un pays où règne une verticale du pouvoir aussi inflexible, toute décision un tant soit peu importante provient inévitablement, d’une manière ou d’une autre, du sommet de l’État. Si les autorités ne se mêlaient pas tant de sport, si les affaires de dopage – elles existent partout, dans tous les pays – ne relevaient que de la conscience des médecins, des sportifs, voire des fédérations, il va sans dire qu’on ne verrait pas éclater pareils scandales.

Aussitôt après la diffusion du film de Hajo Seppelt, un des grands spécialistes allemands de médecine du sport, Fritz Sörgel, déclarait à Zeit Online que le « dopage d’État » n’existait pas uniquement en Russie. Toutefois, en Occident, les politiques ont une peur mortelle de ce sujet. Ainsi, aux États-Unis, c’est l’agence antidopage qui a exprimé sa « perplexité » quant aux réactions du CIO à la décision du TAS. En Russie, c’était la présidente du Conseil de la Fédération, Valentina Matvienko, troisième personnage de l’État.

Les USA interdisent à Valentina Matvienko de participer à la conférence de l’Union interparlementaire
Valentina Matvienko. Crédits : council.gov.ru

Une situation proche du chaos

L’ombre du scandale planera sur les tribunes de Pyeongchang, nombre de spécialistes en sont certains. Et Hajo Seppelt n’est pas le seul à douter de l’efficacité du système de contrôle antidopage mis en place pour les Jeux.

Selon la vice-présidente de l’AMA, Linda Helleland, le scandale autour des athlètes russes ne touche pas uniquement les tricheurs : désormais, les athlètes « propres » du monde entier savent qu’ils ne sont pas protégés. Le manque de fiabilité du système antidopage, d’une part, et les fréquentes modifications de la liste des produits autorisés, d’autre part, ont rendu trouble la distinction entre athlètes « propres » et dopés.

Pour citer Mme Helleland, la lutte antidopage est dans un état « proche du chaos », la confiance dans le système est perdue. Et la Russie n’est sans doute pas la seule responsable.

Alexeï Slavine

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