|  
43K Abonnés
  |   |  

Comment j’ai enterré ma dent à l’extrémité de l’océan Arctique

Le Pétersbourgeois Alexandre Nikitine, auteur de la page Vykudashow, blog de voyages qu’il tient sur VKontakte, raconte comment une rupture amoureuse et une bouteille de whisky l’ont conduit jusqu’au 78e parallèle nord et aux aurores boréales.

Muni d’un couteau suisse, je creuse la terre gelée : le sol noir rocailleux cède avec difficulté mais j’arrive à y pratiquer une ouverture de dix centimètres. Dans cette fosse de fortune, je pose la dent que je me suis fait arracher il y a deux mois. Je construis ensuite un tertre improvisé avec les pierres que je trouve autour de moi. En bas de la montagne s’élèvent les fumées de la centrale au charbon de la ville minière de Barentsburg, enclave russe située sur l’île du Spitzberg, à mille kilomètres du pôle Nord.

Le soleil, qui se reflète dans la baie, m’aveugle : trois heures du matin, il est temps de redescendre.

Le tertre improvisé d'une dent. Crédits : Alexandre Nikitine
Le tertre improvisé d’une dent. Crédits : Alexandre Nikitine – Knife

Un départ arrosé

Ma dent me tourmentait déjà sur le ferry où je travaillais comme barman. Réveillé par le crissement de la glace contre la coque, je commençais mes journées en avalant un antidouleur avec de l’eau aromatisée à la cerise. Tous les quatre jours, le bateau retournait à Saint-Pétersbourg, où j’avais à peine le temps de déposer chez moi les fromages sous sanctions achetés à Tallinn ou à Stockholm avant de remonter sur le bateau et de servir à boire aux passagers abrutis par le ballottement des flots.

Panneaux de l'aéroport de Longyearbyen. Crédits : VYKUDASHOW
Panneaux de l’aéroport de Longyearbyen. Crédits : VYKUDASHOW

En janvier, le bateau est vendu et tout l’équipage se retrouve sans emploi. Au même moment, ma copine me quitte (salut, Nastia). Un soir, je m’isole dans l’appartement que je loue près du port et, sous une guirlande de Noël, je commence à vider méthodiquement une bouteille de whisky que j’ai achetée au duty free. Au matin, je découvre dans ma boîte mail un message m’informant que ma candidature chez Arktikougol a été acceptée. Perplexe, je parcours l’échange de mails et finis par me rappeler, non sans difficulté, que j’ai envoyé mon CV à l’entreprise minière de charbon.

Deux semaines plus tard, je m’envole pour le Spitzberg où, avec Artiom, le seul collègue du ferry qui ait bien voulu me tenir compagnie, je passe les quatre mois suivants à travailler comme barman dans la brasserie la plus nordique du monde.

Spitzberg. Crédits : Artiom Sergueïev
Spitzberg. Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

Bienvenue dans l’absurdité

L’archipel du Spitzberg est un morceau de terre gelée situé à l’extrémité de l’océan Arctique. En vertu d’un traité signé en 1920, il appartient à la Norvège et est doté d’un statut géopolitique spécial, selon lequel plus de 50 États, dont la Russie, ont le droit d’y mener des activités industrielles, commerciales et scientifiques. La Russie exploite le territoire via l’entreprise publique Arktikougol, héritière des mines soviétiques de Grumant, Pyramiden et Barentsburg. Si les deux premières ont été abandonnées, celle de Barentsburg continue de fonctionner.

J’ai lu mon premier article sur le Spitzberg il y a cinq ans. Je suis immédiatement tombé amoureux de cet endroit absurde : des gens vivent sur une île arctique, où ils extraient une matière peu demandée à notre époque – le charbon –, dont l’essentiel est utilisé par la centrale électrique locale afin que la ville puisse produire davantage… de charbon. Depuis, je rêvais de découvrir cet endroit de l’intérieur.

Le Spitzberg est l'île principale de l'archipel du Svalbard. Crédits : Patrick Schneider - Unsplash
Le Spitzberg est l’île principale de l’archipel du Svalbard. Crédits : Patrick Schneider – Unsplash

Tous les deux mois, Arktikougol organise pour ses employés un vol direct Moscou-Longyearbyen, capitale norvégienne du Svalbard. Malgré tous les accords interétatiques, l’archipel reste un no man’s land, où les employés de l’aéroport ne tamponnent pas votre passeport. Quand on regarde le mien, on s’aperçoit ainsi qu’après avoir décollé de Moscou, j’ai passé quatre mois nulle part.

Pour des raisons environnementales, les seuls transports terrestres autorisés à l’extérieur des villes de l’île sont les véhicules à chenilles. Ici, à Longyearbyen, se trouve la rampe de skate la plus septentrionale du monde. La planche à roulettes attachée à mon sac à dos attire des regards curieux et je crains pour sa sécurité quand nos bagages sont transportés par péniche pendant que nous rejoignons Barentsburg en hélicoptère depuis Longyearbyen.

 Une terre sauvage. Crédits : Artiom Sergueïev
Une terre sauvage. Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

Pyramiden et Barentsburg étaient jadis les villes les plus grandes et les plus technologiquement développées de l’île. Des spécialistes de toute la Russie s’y précipitaient pour les salaires élevés et les conditions de travail qui y était offerts.

Après la chute de l’URSS, la balance démographique a penché en faveur de la Norvège et la population de Longyearbyen est aujourd’hui quatre fois supérieure à celle de Barentsburg, où personne ou presque ne vit en permanence. On y trouve uniquement des travailleurs temporaires, dont le nombre s’élève en moyenne à 450. La population des villes étant inférieure à celle des ours blancs, il est strictement interdit d’en sortir sans arme ou sans guide. Ici, la loi interdit également de mourir : le pergélisol repousse vers la surface les dépouilles enterrées, qui peuvent attirer les carnassiers.

Un défilé norvégien au mois d'août. Crédits : VYKUDASHOW
Un défilé norvégien au mois d’août. Crédits : VYKUDASHOW

Grâce au Gulf Stream, le thermomètre descend rarement en-dessous de -20°C. En revanche, la force du vent est telle que je sens pour la première fois mes yeux gelés refroidir l’intérieur de mes paupières.

Un climat plus vivable qu'il n'y parait. Crédits : Artiom Sergueïev
Un climat plus vivable qu’il n’y parait. Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

Une ville-entreprise

À Barentsburg, un vieil autobus nous conduit de l’héliport à notre logement. Au rez-de-chaussée, un long couloir relie la cuisine, la salle de bains et les trois chambres – deux pour hommes et une pour femmes. Six personnes vivent dans la mienne : Artiom et moi, un guide de Petrozavodsk, deux cuisiniers de Carélie et un cuisinier ukrainien. Depuis l’époque soviétique, les mineurs de la ville sont principalement originaires de Donetsk, région célèbre pour ses mines de charbon. Aujourd’hui, pour des raisons que tout le monde connaît, un grand nombre d’entre eux viennent avec leurs familles.

Une atmosphère typique de province russe règne à Barentsburg. Sur une plaque commémorative, les khrouchtchevka [immeubles de quatre étages construits massivement sous Khrouchtchev, ndlr] qui se dressent dans la ville sont qualifiées de « premiers gratte-ciel de l’île ». Effectivement, compte tenu de l’activité sismique, les bâtiments de Longyearbyen ne comptent pas plus de deux ou trois étages.

"Notre but est le communisme". Crédits : Artiom Sergueïev
« Notre but : le communisme ». Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

La ville abrite un hôpital, une école pour les enfants des mineurs et deux magasins. Les prix sont proches de la moyenne russe. Les travailleurs paient leurs achats à l’aide d’une carte spéciale fournie par Arktikougol sur laquelle ils versent tous les mois une partie de leur salaire.

Des denrées alimentaires sont livrées une fois toutes les six semaines par bateau depuis l’Allemagne. Ces jours-là, la queue pour les légumes frais s’étire en direction du monument « Notre but : le communisme », qui n’a plus aujourd’hui qu’une fonction décorative.

Un aperçu de Barentzburg. Crédits : Artiom Sergueïev
Un aperçu de Barentsburg. Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

L’achat de vodka et de sucre est limité à respectivement un litre et un kilo par personne et par mois, et ne s’effectue que contre des tickets de rationnement. Inutile de préciser que ces derniers ont une grande valeur dans l’économie locale.

Près de la rive se dresse une chapelle en bois « en self-service ». La porte se ferme avec un crochet. À l’intérieur : personne, uniquement des icônes et une Bible – les membres du clergé se rendent rarement sur l’île. Un peu plus loin : un centre culturel et sportif soviétique comprenant une bibliothèque et une salle de concert, où des films sont proposés le week-end. Les jours fériés, des concerts et des spectacles de danse amateurs y sont organisés. Décidant d’aller y jeter un coup d’œil et m’attendant au pire, je suis surpris par l’enthousiasme avec lequel les mineurs se transforment sur scène. Le soir, je vais jouer au football dans la salle de sport vide. Le centre sportif compte également une vieille piscine dont l’eau, à 28°C, vient directement de la mer. J’ai le temps de m’y baigner tranquillement avant de découvrir, gêné, qu’une quarantaine de deux semaines s’applique aux nouveaux arrivants. Tout cet écosystème appartient à l’entreprise Arktikougol, dont le siège, un gigantesque labyrinthe fortifié, se trouve au-dessus de l’entrée de la mine.

Je travaille dans un bar fraîchement rénové situé à l’étage d’une brasserie ouverte il y a trois ans en tant que projet touristique expérimental. La bière y est produite avec des technologies belges modernes et vendue dans le bar, le restaurant et la cantine de la ville. Après mon service, je lis souvent plusieurs heures au comptoir, peu pressé de retourner dans ma résidence collective.

La nuit, Artiom et moi prenons la vieille camionnette blanche avec laquelle nous faisons parfois des livraisons en ville et, sous les aboiements des chiens d’attelage du chenil, où je m’arrête souvent le week-end, nous roulons sur les routes désertes le long du rivage dans l’espoir d’apercevoir une aurore boréale. Les premières semaines, j’ai un torticolis à force de regarder constamment en l’air.

Une aurore boréale. Crédits : Artiom Sergueïev
Une aurore boréale. Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

Le retour du soleil

Le matin du 23 février, toute la ville se rassemble sur la place centrale pour célébrer la fête la plus importante de l’île : le Jour du retour du soleil.

Pour la première fois depuis le début de la nuit polaire, l’astre doit apparaître au-dessus de l’horizon. Je suis aussi impatient que le reste de la ville, mais je ne peux malheureusement pas assister à la cérémonie. Les antidouleurs ne faisant plus effet, j’ai passé la nuit à me tourner et me retourner dans mon lit à cause de ma rage de dent, comptant les minutes restant jusqu’à l’ouverture de l’hôpital. À 9h, me rappelant avec effroi que l’hôpital est fermé les jours fériés, je pars à la recherche du dentiste. Celui-ci m’ouvre, en robe de chambre, la porte de sa maison et me demande : « Pourquoi aujourd’hui ? » Gémissant, je manque de m’effondrer sur le seuil. Résigné, il me dit : « Bon, d’accord, je serai à l’hôpital dans une demi-heure. » Lorsque je sors de son cabinet, les jambes tremblantes, je serre pour je ne sais quelle raison ma dent ensanglantée dans ma main. Le soleil est encore visible derrière les montagnes lointaines. Me rappelant que les enterrements sont interdits, je sais soudain ce que je vais faire de ma dent.

Au printemps, quand le jour polaire succède à la nuit, Artiom veut à toute force photographier les levers de soleil, les renards bleus et les rennes sauvages, qui, affamés après l’hiver, surmontent leur crainte de l’homme et viennent dans la ville se nourrir des restes de la boulangerie locale.

La première fois, nous ratons le lever du soleil : à 4h30, transis après avoir vidé notre thermos de thé, nous rebroussons chemin. Jetant un regard en arrière à mi-parcours, nous découvrons que le soleil est enfin apparu au-dessus de l’horizon. Poussant un juron, Artiom a à peine le temps de prendre son appareil photo que le soleil se couche de nouveau. Figés, nous essayons de comprendre ce qui vient de se passer. Nous arrivons à la conclusion que ce n’était qu’un rêve quand le mirage se reproduit. Et encore une fois. Plusieurs minutes nous sont nécessaires pour nous remémorer que, près du Pôle, le soleil se lève le long d’une tangente à l’horizon, puis disparaît et réapparaît en fonction de la présence de montagnes.

Un lever de soleil. Crédits : Alexandre Nikitine
Un lever de soleil. Crédits : Alexandre Nikitine – Knife

Escapade à Longyearbyen

Durant la même période, les premiers bateaux touristiques en provenance de Longyearbyen font leur apparition et leurs passagers viennent s’ajouter aux nombreux groupes de touristes russes aisés arrivés tout au long de l’hiver en motoneige. En tant qu’employés du département touristique, Artiom et moi sommes autorisés à prendre ces bateaux pour aller à Longyearbyen, contrairement aux mineurs qui ne sortent habituellement pas de la ville. Grâce à d’habiles manœuvres, je réussis à négocier deux jours et demi de congé supplémentaires, dont je profite pour monter à bord d’un de ces bateaux.

Après deux heures de trajet, je me retrouve dans un autre monde : à 60 km de Barentsburg, dans une petite ville européenne proprette, Longyearbyen. Des dizaines de voitures roulent dans des rues asphaltées, où se dressent des supermarchés, des cafés et des maisonnettes multicolores.

Je dépose mon sac dans la maison d’hôte réservée aux travailleurs d’Arktikougol avant de me diriger vers la rampe de skateboard, où traîne un groupe de jeunes Norvégiens. En apercevant mon skate, ils me supplient de le leur prêter. Je ne peux pas refuser. Ici, l’Arctique semble à moitié artificiel. Les bois de rennes suspendus au-dessus des portes ont l’air d’être en plastique. Après trois mois passés à Barentsburg, j’ai du mal à me fourrer dans le crâne que tel atelier portuaire est une société privée sans lien aucun avec Arktikougol et que, sur la place centrale, au lieu du buste de Lénine, se tient un marché gratuit, où les habitants s’échangent différents objets.

La rampe de skateboard la plus nordique au monde. Crédits : Artiom Sergueïev
La rampe de skateboard la plus nordique au monde. Crédits : Artiom Sergueïev – Knife

Deux semaines plus tard, nous déposons nos sacs sur la péniche. Sur la route menant à l’héliport, je regarde, avec la même avidité que la première fois, à travers les vitres embuées du bus. Je vois les mineurs avancer maladroitement sur la glace de mai et nous faire signe tandis qu’ils se dirigent, l’air endormi, vers la mine. J’en reconnais un qui a menacé de me refaire le portrait lorsque je l’ai chassé du bar et que j’ai ensuite dû ramener chez lui. Sur une montagne, il me semble distinguer un étroit tertre de pierres. Je touche avec ma langue le creux dans ma gencive.

Pour aller plus loin :

Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, Verdier, Paris, 2008.

Boris Pilniak, Le Pays d’Outre-Passe, Paulsen, Paris, 2007

 

Noj (Knife) est un magazine en ligne spécialisé dans les thématiques culturelles et sociales. Noj fait partie des nouveaux médias indépendants de l’Internet russe.

Knife, Alexandre NikitineTraduit par Maïlis Destrée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *