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Tatarstan : la langue tatare devient facultative

Tatarstan : la langue tatare devient facultative

Depuis le 29 novembre, après plusieurs années de débats houleux, l’enseignement de la langue tatare n’est plus obligatoire dans les écoles du Tatarstan. Le Conseil d’État de la république, sous la pression de Moscou, a tranché : il devient facultatif, à raison de deux heures de cours par semaine. Ekaterina Khodjaeva, sociologue et auteur de nombreux ouvrages sur les mouvements socio-ethniques au Tatarstan, revient pour Le Courrier de Russie sur ce bras de fer linguistique.

Le Courrier de Russie : La république du Tatarstan est ethniquement composée d’environ 53,2 % de Tatars et de 39,7 % de Russes. A qui et pourquoi l’enseignement obligatoire du tatar à l’école posait-il problème ?

Ekaterina Khodjaeva : Le principal problème résidait dans l’enseignement même de cette langue. Suite à sa désignation comme langue d’État dans la république, au début des années 1990, la législation du Tatarstan a, dans la foulée, garanti son enseignement obligatoire au même niveau que le russe, du primaire à la fin du secondaire, en raison de 5 à 6 cours hebdomadaires. Prise dans la précipitation, cette décision ne tenait toutefois pas compte de l’absence de programme, de manuels pour débutants et, surtout, d’enseignants. Être tatarophone suffisait alors bien souvent à devenir professeur. Au final, presqu’aucun russophone ne maîtrise la langue au bout de 11 ans d’études, et au fil des années, cette situation a créé une réelle vague de mécontentement, autant chez les Russes que chez les Tatars.

LCDR : Comment est né le mouvement de protestation contre l’enseignement obligatoire du tatar ?

E.Kh. : Dès la fin des années 1990, la presse a commencé de publier des articles et des lettres de protestation contre l’obligation d’apprendre le tatar à l’école pour les populations russophones. Au début des années 2010, sur fond de réélection de Vladimir Poutine, le mouvement est passé de passif à actif. Des russophones sont descendus dans la rue pour protester. Face à eux, des nationalistes tatars se sont aussi organisés, allant jusqu’à réclamer le départ des Russes de la république. Le pouvoir local, de son côté, n’a rien fait, campant sur ses positions et provoquant une polarisation de la société de plus en plus importante. Tout cela aurait pu être évité si le gouvernement de la république tatare avait ces vingt dernières années appliqué une politique plus flexible et ouverte au dialogue avec les protestataires. Nombre d’entre eux ne souhaitaient au départ que diminuer le nombre d’heures de cours obligatoires mais, au fur et à mesure, leurs positions se sont radicalisées, exigeant le passage à un apprentissage facultatif.

LCDR : C’est finalement une déclaration de Vladimir Poutine en juillet 2017 sur l’inconcevabilité de forcer des élèves à apprendre une langue locale autre que le russe qui a donné le coup de grâce…

E.Kh. : Je pense qu’il s’agissait d’une promesse pré-électorale à l’attention des populations russes de la région de la Volga. C’est allé ensuite très vite. Le Parquet a été chargé de vérifier les écoles du pays. Au Tatarstan, de nombreux parents, las du silence des autorités locales, ont de leur côté commencé à massivement déposer des plaintes contre les directeurs des écoles. Les pouvoirs locaux ont joué à l’autruche, ne voyant étrangement pas la tempête arriver. La situation s’est emballée et on se retrouve aujourd’hui avec une société divisée, des relations interethniques envenimées et une perte de confiance vis-à-vis du gouvernement de la république.

LCDR : Comment ce changement est-il accueilli au Tatarstan ?

E.Kh. : La société est complètement divisée : certains pleurent, d’autres jubilent. Entre les deux, toutefois, on observe deux groupes, dont les voix ne sont pas entendues. Le premier est composé d’une partie de la communauté tatare, environ 20 %, qui n’ont pas de lien profond avec leur culture ou langue, et qui soutiennent l’aspect facultatif de l’apprentissage du tatar. Il font souvent partie des couches supérieures de la société et tirent avantage de cette décision. Le second groupe rassemble une petite partie des Russes, 10-15 %, qui se sentent avant tout habitants du Tatarstan. Ils soutiennent l’aspect obligatoire mais souhaitent que le nombre d’heures soit diminué car ils ne veulent pas de division ethnique dans les écoles.

La mosquée de Kazan, symbole de la capitale du Tatarstan. Crédits : Flickr
La mosquée de Kazan, symbole de la capitale du Tatarstan. Crédits : Flickr

LCDR : À quel point est-il important aujourd’hui de connaître le tatar au Tatarstan ?

E.Kh. : La grande majorité des tatarophones se trouvent dans les campagnes, soit un tiers de la population tatare. La langue demeure principalement parlée à la maison. Le russe est employée dans toutes les autres sphères de la vie. Il y a eu plusieurs tentatives de dynamiser le tatar, notamment avec la création d’une université enseignant dans cette langue, mais cela n’a pas marché. Il n’y avait pas assez d’étudiants intéressés. Toutefois, les études montrent que de plus en plus de Russes pratiquent le tatar : 51 % d’entre eux disaient ne pas le comprendre en 2010 contre 61 % en 2001. Et il n’est pas à exclure que, paradoxalement, le conflit actuel autour de l’enseignement de cette langue ne conduise à un regain d’intérêt pour elle, notamment chez les jeunes. Le tatar est en effet de plus en plus populaire sur les réseaux sociaux en Russie.

Le Tatarstan est une république de la Fédération de Russie située sur le bassin de la Volga, dont la capitale est Kazan. Si la région tire son nom du peuple tatar, majoritairement musulman, l’origine ethnique de ses habitants est diverse : le recensement 2010 faisait état, sur quelques 3,4 millions de personnes, de 53,2 % de Tatars et 39,7 % de Russes. Avec près de 4 % de la population russe totale recensés en 2010, les Tatars sont la deuxième ethnie du pays.