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mels prénoms soviétiques

La révolution des prénoms

Vladlen, Mels, Yourgoz… la Révolution d’Octobre 1917 a apporté son lot de nouveaux prénoms sur le marché des bébés soviétiques. Que reste-t-il de cet héritage socialiste des premières heures ? Le Courrier de Russie s’est penché sur la question.

Dazdraperma. S’il fallait n’en citer qu’un, ce serait celui-là… Da zdravstvuet pervoe maïa : « Vive le Premier mai », en français. Aujourd’hui tourné en ridicule, ce prénom de fille incarnait pourtant le renouveau dans la jeune société russe d’après 1917.

Il faut dire qu’à l’époque, la fantaisie de certains parents ne connaissait pas de limite. Et le résultat est d’une créativité lexicale surprenante. D’autant que ces constructeurs du nouvel État socialiste utilisaient principalement un outil : les abréviations.

« Lénine aime les enfants »

Mais trêve de création – parlons inspiration. La première catégorie de nouveaux prénoms a puisé dans une réserve sans fond de la révolution socialiste : les slogans – dont est justement issue notre petite Dazdraperma. À l’image de cette dernière, plusieurs enfants ont été baptisés à la gloire de diverses célébrations – des prénoms Dazvsemir (« Vive la révolution internationale »), Dazdrasen (« Vive le 7 novembre »), Dalis (« Vive Lénine et Staline ») ou encore Dasdges (« Vive les constructeurs de la centrale hydroélectrique du Dniepr DnieproGuES »).

La deuxième grande catégorie rend hommage à ceux sans qui la révolution n’aurait pas eu lieu. En première position : Lénine. Vladimir Ilitch a été décliné de toutes les façons possibles, de Varlen (Velikaïa armia Lenina : « La grande armée de Lénine ») à Vidlen (Velikie idei Lenina, « Les grandes Idées de Lénine »), en passant par Vil (« Vladimir Ilitch Lénine »), Vinun (Vladimir Ilitch ne umret nikogda, « Vladimir Ilitch ne mourra jamais »), Idlen (Idei Lenina, « Les idées de Lénine ») et Lelioud (Lenin lioubit deteï, « Lénine aime les enfants »). Le grand leader a également fourni l’un des premiers exemples de verlan, avec le prénom soviétique féminin Ninel (Lénine à l’envers).

Moins populaire, Staline a tout de même laissé sa trace dans les patronymes soviétiques. Le Petit père des peuples a donné Stalina pour les jeunes filles et Staliv (Staline Iossif Vissarionovitch) pour les garçons. Mais le dirigeant est beaucoup plus présent dans la troisième grande catégorie de prénoms, qui englobe l’ensemble des super-héros soviétiques. Car à quoi bon se limiter à un leader, finalement ?! En pratique, l’idée a engendré toute une série de prénoms abrégés : Mels ou Melis (pour Marx, Engels, Lénine, Staline), Stalen (Staline, Lénine) ou Lentroch (Lénine, Trotski, Chahoumian).

Une dernière rubrique, enfin, rassemble des cas très particuliers, se rapportant surtout à des objets et symboles de cette époque post-révolutionnaire, tels que Traktor (« tracteur »), Barrikad et Barrikada (« barricade ») ou Serp-i-Molot (« faucille et marteau »).

Un truc de l’intelligentisa

Engels lenine staline MArx
Affiche soviétique : Vive Marx, Engels, Lénine, Staline ! Mels, en somme. Crédits : archives

La révolution n’était donc jamais très loin de cette création prénominale. Et pour cause, explique Elena Chmeliova, directrice adjointe du grand Institut de langue russe Vinogradov près l’Académie des sciences : c’est toujours l’idée de révolte qui inspirait leur choix.

« L’apparition de ces prénoms n’est pas le résultat d’un soudain vent de liberté, elle exprime une volonté de tout changer, radicalement. Il y avait cette envie de tirer un trait sur la vieille société religieuse – et notamment par le changement des anciens prénoms, qui se rapportaient aux saints chrétiens. Il fallait célébrer les nouveaux symboles, idéaux et saints du communisme. Et les abréviations, modernes et populaires à l’époque, ont été massivement utilisées », précise-t-elle.

Cependant, tient à souligner la linguiste, cette « mode » n’était de mise que dans les cercles de l’intelligentsia.

« Cette tendance était étrangère à la masse. Au sein du peuple, seuls quelques individus isolés ont donné des prénoms de ce type à leurs enfants, parce qu’ils voulaient imiter les intellectuels. Ce qui explique que très peu de ces inventions ont survécu. Les rares nouveaux prénoms de l’époque encore en usage sont ceux qui sonnaient bien en russe, esthétiquement parlant, comme Ninel ou Vladlen. On ne croise de Traktorina ou de Dazdraperma que dans les archives… », assure-t-elle.

La révolution sonore

Les détenteurs actuels de ces prénoms confirment que le fantôme de la révolution, près d’un siècle plus tard, ne plane plus au-dessus de leurs têtes.

C’est étonnamment le cas de Stalina, 32 ans, baptisée ainsi pour toutes les raisons – sauf celle que l’on croit. « Ma mère dit que c’est en l’honneur du premier amour de mon père. Lui dit que c’est en l’honneur d’une tante… Bref, rien à voir avec Staline ! », a-t-elle confié au Courrier de Russie.

Elle-même ne fait d’ailleurs le lien ni avec le dirigeant, ni avec le régime communiste. « Petite, j’avais du mal avec ce nom un peu étrange, mais aujourd’hui, je l’aime bien. Je le trouve beau et j’aime la façon dont il sonne. Quand je dis mon prénom à des inconnus, on me demande souvent de répéter. Beaucoup de gens le rencontrent pour la première fois, et surtout, très peu font le lien avec l’homme politique », poursuit la jeune femme, issue de l’ethnie bouriate hamnigan.

Histoire similaire pour Mels, 30 ans, qui se soucie des architectes de la révolution d’Octobre comme de sa première chemise. « J’ai appris la signification de mon prénom à l’école, et ça ne m’a fait ni chaud ni froid. Mon père me l’avait donné en l’honneur de son frère. Qui l’avait reçu de ses grands-parents qui, probablement, étaient, eux, des révolutionnaires », confie-t-il.

L’homme, originaire de Tcheliabinsk, explique que ses semblables, tout aussi ignorants de la référence, le prennent régulièrement pour un étranger : « On me demande souvent si je ne suis pas américain !, s’amuse-t-il. Les gens ne connaissent pas ce prénom. Ils n’arrivent même pas à le prononcer correctement. »

En effet, ces prénoms soviétiques sont de plus en plus rares. Ils relèvent aujourd’hui d’un folklore, dont les Russes ont fait un objet de plaisanterie. Il est ainsi commun de rencontrer, sur Vkontakte ou Facebook, des surnoms d’utilisateurs comme Koukoutsapol (Koukourouza – tsarina poleï, « Le maïs est l’empereur des champs »), Lelioud ou Yourgoz (Youri Gagarine obletel Zemliou : « Y.G. a fait le tour de la Terre »). Blague à part, tout revient toujours à la mode un jour ou l’autre …

Thomas Gras

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  1. Chez nous en France on a des abrutis de footballeurs professionnels, comme Ribery qu’il donne a son fils le prénom musulman de Seif El Islam, qui veut dire Glaive De l’Islam, alors que l’administration française refuse a des français chrétiens de Bretagne de donner un prénom bretonnant. Imaginez un instant des parents qui voudraient déclarer comme prénom pour leur fils : Épée de la chrétienté., ça serait refusé.

  2. Si « parachutiste » le dit ça doit etre vrai, quelq’un qui choisit ce pseudonyme pour critiquer un prénom comme Glaive ou Epée sait forcement de quoi il parle .personne ne doute que Ribery ne soit un peu limité , et maintenant on sait que parachutiste l’est également …On avance

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