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Fabriqué en URSS : Une imprimante 3D pour faire du pain

Construire une usine automatisée pour produire du pain ? L’idée n’aurait pu naître que dans le pays des Soviets avec sa volonté de nourrir ses millions d’habitants. Bâties entre 1924 et 1936, les sept usines sont toujours debout et certaines d’entre elles fonctionnent encore. Le Courrier de Russie s’est promené dans leurs ateliers.

Usine à pain automatique (esquisse). Crédits : archives de l’usine Zviozdny à Moscou

« Un bâtiment gigantesque de forme cylindrique ouvert de tous les côtés au soleil, à la lumière du jour. Des salles rondes au plancher carrelé d’une blancheur étincelante. La poussière de farine est à peine perceptible, bien que l’usine transforme plusieurs centaines de tonnes de farine chaque jour. Tout le processus de production, du déchargement de la farine depuis les wagons de chemin de fer à la distribution de la production, est mécanisé et automatisé, passant d’un étage à l’autre par convoyeur spirale. Les opérations complexes, qui semblent réalisables uniquement par une main humaine agile, sont exécutées à la perfection par des machines et des instruments remarquables, construits par des spécialistes soviétiques et formant un convoyeur circulaire unique », écrivait la revue Ogoniok à propos de l’usine à pain n° 5, en 1952.

L’usine à pain n° 5. à Moscou Crédits : DR

Cette usine est l’une des sept construites par l’ingénieur Gueorgui Marsakov dans les années 1920 et 1930 en URSS. L’ingénieur l’a conçue afin de nourrir de pain la population croissante de Moscou et Leningrad.

« Lors de la première décennie ayant suivi la révolution de 1917, un exode rural a eu lieu en Union soviétique, raconte Alexandre Ermoline, guide du projet “Moskva glazami injenera”. Entre 1915 et 1930, la population moscovite est passée de 1,2 million à près de 3 millions d’habitants. La ville est touchée par une pénurie de logements et de nourriture. Le pain produit par les boulangeries ne suffit pas à nourrir tout le monde. Pour résoudre ce problème, le gouvernement soviétique lance en 1928 le premier plan quinquennal de développement économique de l’URSS, qui inclut la construction d’usines à pain et de fabriques de conserves automatisées. » C’est d’ailleurs ici qu’entre en scène l’invention de l’ingénieur Gueorgui Marsakov : son convoyeur circulaire permet d’assurer une production de pain ininterrompue et entièrement automatisée.

Le haut-relief soviétique désignant l’usine à pain automatisée. Crédits : archives de l’usine Zvyodny

Dans l’usine de Marsakov, la farine descend du troisième étage sur un convoyeur, est pétrie et puis cuite dans des fours circulaires. Le pain descend ensuite le long de goulottes pour être stocké dans une paneterie – le tout sans aucune intervention manuelle. « Si Ford avait vent de ce système de convoyeur circulaire, il s’en emparerait aussitôt », s’enthousiasmait Leonid Krassine, ingénieur et commissaire du peuple au commerce extérieur de l’URSS, en 1923.

Les sept usines à pain construites jusqu’en 1936 – cinq à Moscou et deux à Leningrad – ont pu entièrement couvrir les besoins en pain des habitants des deux capitales.

Esquisse de l’usine à pain de Guéorgui Marsakov. Crédits : DR

Mais ces usines d’un genre nouveau avaient également une autre fonction : affranchir la femme soviétique de l’« esclavage de cuisine ». Juste après la révolution, le gouvernement fait construire à travers tout le pays des usines-cuisines afin d’approvisionner les travailleurs soviétiques en plats chauds, ainsi que des usines à pain automatiques, destinées à éviter aux femmes de devoir cuire du pain à la maison.

La femme devient un membre à part entière de la société soviétique et a désormais la possibilité de travailler la journée à l’usine et de participer aux travaux utiles à la société.

Toujours debout

Aujourd’hui – comme il y a 80 ans -, les ateliers de l’usine à pain Zviozdny, l’une des rares à encore fonctionner, emploient majoritairement des femmes. Les unes contrôlent les automates qui pétrissent la pâte pendant que les autres vérifient que le pain est bien emballé. Mais le travail le plus physique est effectué par des hommes : sortir la palette de pains du four, par exemple, n’est pas à la portée de tous.

L’usine à pain Zvyozdny à Moscou. Crédits : Rusina Shikhatova

La chef d’équipe Natalia Soukhoveïeva travaille à l’usine Zviozdny depuis 1978. Elle se souvient de l’élargissement de la production du pain aux biscottes, souchki (sorte de biscuits secs) et gâteaux. Mais le principe reste le même : la majeure partie du travail est réalisée par des machines. « Ici, on pétrit le pain aux céréales ; ici, celui au kéfir », explique Natalia en nous faisant visiter l’atelier de fabrication de pain. Depuis toutes ces années, Natalia vit à l’autre bout de la ville et fait une heure de trajet pour se rendre au travail mais, à l’en croire, elle ne ressent pas la fatigue, parce que travailler avec du pain est pour elle un réel plaisir.

Natalia rappelle que, depuis l’ouverture de l’usine, l’équipement a été plusieurs fois entièrement modifié et le convoyeur circulaire originel de Marsakov a été démonté. Le bâtiment historique de l’usine en forme de cylindre a été préservé, bien qu’il soit devenu méconnaissable : les fenêtres panoramiques ont été réduites et remplacées par des fenêtres en PVC.

L’usine à pain Zvyozdny en construction, en 1934. Crédits : archives de l’usine Zvyodny

Aujourd’hui, l’usine à pain Zvyozdny appartient au groupe finlandais Fazer et le pain qui y est produit est distribué non seulement à Moscou mais également dans la partie européenne de la Russie. Depuis son lancement en 1936, la production n’a jamais été interrompue et, jusqu’à présent, près de 200 tonnes de pain sont fabriquées quotidiennement. L’odeur du pain continue à embaumer les rues du quartier Ostankino, qui, de nos jours, ne fait plus partie de la périphérie.

À l’abandon

L’usine à pain située près de l’avenue Levachovski, à Saint-Pétersbourg, n’a pas eu autant de chance que sa soeur moscovite. Fermée à l’automne 2014, son territoire, situé dans le quartier historique de la ville, du côté de Petrogradski, ne remplit déjà plus sa fonction originelle. À proximité, un complexe résidentiel est en train d’être construit, les bâtiments attenants servent de dépôts et de bureaux tandis que, directement sous les murs de l’édifice principal, se dresse un cimetière de voitures rouillées. « Partez. Vous êtes sur un territoire privé. Il est interdit de prendre des photos ici », lance un gardien surgi de nulle part. En apprenant qu’il protège un monument d’architecture inestimable, il s’adoucit un peu : « D’accord, vous pouvez prendre des photos, mais calmement. »

L’usine à pain Levachovski à Saint-Pétersbourg. Crédits : Rusina Shikhatova

« Construite au début des années 1930, l’usine à pain Levachovski a remplacé à elle seule 8000 petites boulangeries, dont les capacités ne suffisaient pas pour fournir du pain à toute la population du quartier Petrogradski », explique Alexandre Strougatch, architecte et fondateur du mouvement de conservation des monuments Arkhnadzor.

La forme du bâtiment principal rappelle celle d’une miche, comme celles qui, encore récemment, étaient cuites à l’intérieur. Ce n’est pas un hasard car, selon les principes du constructivisme, l’apparence extérieure d’un bâtiment devait refléter sa fonction. L’usine à pain Levachovski peut être considérée comme l’imprimante 3D de son époque, mais aujourd’hui sa production ne bénéficie plus d’une demande soutenue : ses pains chauds et moelleux ont cédé sous la pression de ceux longue conservation vendus dans un emballage rouge que la plupart des Russes achètent désormais. En 2014, l’entreprise productrice de pain Darnitsa – propriétaire de l’usine – a délocalisé sa production dans une usine plus moderne de la région de Saint-Pétersbourg, et a loué le terrain et le bâtiment historique à une holding de construction.

Si l’usine, qui a obtenu le statut de monument d’architecture d’importance régionale en 2012, ne peut pas être détruite par son propriétaire, les architectes ignorent pour l’heure comment restaurer cet édifice unique. Pour cette raison, le bâtiment principal, entièrement préservé, est aujourd’hui désaffecté.

En reconstruction

La salle de conférences du projet éducatif « Moskva glazami injenera » se trouve dans le bâtiment de l’ancienne usine à pain n° 9, dans le quartier Boutyrski, à Moscou. Depuis peu, son territoire sert de raccourci vers la station de métro Dmitrovskaïa, ce qui explique pourquoi, chaque jour, des milliers d’habitants du quartier passent devant ce monument de l’architecture industrielle, qui fait désormais partie du nouvel espace urbain.

Nombreux sont ceux qui regrettent l’ancienne usine et son magasin de brioches, mais ainsi va la vie. « Vous n’imaginez même pas le pain délicieux qu’on vendait là où se trouve aujourd’hui un magasin chinois, se souvient avec nostalgie Lioudmila, 56 ans, résidente de l’immeuble d’en face. Maintenant, au lieu de pain, on trouve dans la cour des kebabs, de la bière et une foule de gens. Mais qu’ils s’amusent, tant qu’ils ne font plus de bruit après 23h. »

L’usine à pain n° 9 à Moscou. Crédits : Rusina Shikhatova

Après la chute de l’URSS, les autorités de la ville ont décidé, en 1992, de fermer l’usine à pain n° 9 pour travaux de reconstruction. À partir de 1995, l’usine commence à produire, en plus du pain, des biscottes, des crêpes et des brioches. Malheureusement, l’usine a du mal à écouler sa production et réduit ses volumes de dix fois. En 2014, l’usine à pain n° 9 est déclarée en faillite.

Selon la chercheuse Tatiana Tsareva, la raison de la fermeture de cette usine à pain ainsi que d’autres n’était pas uniquement économique. « Les usines à pain automatisées sont devenues populaires précisément parce que le système de Marsakov était un miracle économique : une seule usine donnait 240 tonnes de pain, soit un record absolu, même selon les critères actuels, explique-t-elle. Le problème principal était le retard technique du secteur soviétique de la construction de machines, qui s’est révélé incapable de reproduire les exploits de Marsakov. »

Usine à pain Levashovski à Saint-Pétersbourg (esquisse). Crédits : DR

Qui plus est, Marsakov a créé à la main l’équipement pour ses usines à pain automatisées, bien souvent impossible à reproduire ou réparer. Or, il n’a laissé personne pour poursuivre son travail après lui.

L’entreprise Realogic, propriétaire actuel de l’usine à pain n° 9 ainsi que du centre de design Flacon, a décidé de conserver et de rénover ces édifices historiques. Désormais, sur le territoire de l’usine à pain, se trouvent des cafés et des magasins et sont organisés des expositions et des festivals à ciel ouvert. Le bâtiment principal doit être transformé en résidence artistique d’ici 2018. « Outre le ballet et la kalachnikov, nous avons autre chose dont nous pouvons être fiers, conclut Alexandre Ermoline. Nous devons être fiers de nos usines à pain. »

Liste complète des usines à pain automatisées

Saint-Pétersbourg

Usine à pain Kouchelevski : propriété privée, en activité, reconnue en 2017 site du patrimoine culturel. Située rue Politekhnitcheskaïa, 11.
Usine à pain Levachovski : propriété privée, bâtiment principal désaffecté. Située rue Barotchnaïa, 4a.

Moscou

Usine à pain Moskvoretchié : propriété privée, en activité. Située rue Valovaïa, 9.
Usine à pain Zviozdny : propriété privée, en activité. Située bulvar Zviozdny, 23.
Usine à pain Tchérkizovo : propriété privée, en activité. Située rue Bolchaïa Tchérkizovskaïa, 32 B.
Usine à pain n° 9 : propriété privée, réaménagée en espace artistique. Située rue Novodmitrovskaïa, 1.
Usine à pain n° 5 : propriété privée, doit être réaménagée en musée d’art contemporain. Située rue Khodynskaïa, 2.

Rusina Shikhatova

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  1. Où est donc l’imprimante 3D citée dans le titre. Etait ce pour attirer les lecteur ? Vous parlez seulement d’usines automatisées.Ce sont peut être les ébauches des usines avec des imprimantes 3D de pains. Il ne faut pas les abandonner.
    Merci

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