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Ce que l’on sait de l’agression contre la journaliste d’Écho de Moscou

Ce que l’on sait de l’agression contre la journaliste d’Écho de Moscou

Alors que Tatiana Felgengauer est aujourd’hui hors de danger et son assaillant, Boris Grits, sous les verrous, l’agression de la journaliste de la radio Écho de Moscou soulève de nombreuses questions. Décryptage.

Tout s’est passé très rapidement. Selon plusieurs sources policières, citées par RBC, il est 12h35, lundi 23 octobre, lorsque Boris Grits, 48 ans, pénètre dans le bâtiment abritant la rédaction de la radio écho de Moscou, au 11 rue Novy Arbat, en plein cœur de la capitale russe.

Sur une vidéo de surveillance de la radio publiée dans la presse russe le lendemain, on voit l’homme, évitant le bureau des enregistrements (passage obligé pour les nouveaux visiteurs), se diriger droit vers la réception, où un agent de sécurité contrôle les tourniquets d’accès. Boris Grits tend alors un papier au gardien, avant de l’asperger de gaz lacrymogène, de passer sous la barre du tourniquet, puis de se précipiter vers l’ascenseur.

A 12h40, il sort de l’ascenseur au 13e étage en courant, pénètre dans les bureaux de la radio et se dirige vers la newsroom, où se trouvent les présentatrices Ida Charapova et Tatiana Felgengauer.

« J’ai vu cet homme entrer, j’ai cru qu’il voulait l’embrasser [Tatiana], puis j’ai vu du sang couler, a témoigné Ida Charapova. Un agent de sécurité est arrivé sur le champ et a plaqué l’individu au sol. J’ai pris Tania par la main et je l’ai emmenée jusqu’à l’ascenseur, puis au rez-de-chaussée. »

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Grits maîtrisé. Des taches de sang de Tatiana sont au sol. Crédits : Vitali Rouvinski/Echo/Twitter

Une ambulance est appelée, qui arrive quatre minutes plus tard, affirme le maire adjoint de Moscou pour les questions sociales, Leonid Petchatnikov. Entre temps, Ida Charapova, assistée par une autre personne, procure les premiers soins à la journaliste blessée, toujours consciente. La police arrive sur les lieux à 13h15. Boris Grits est menotté et conduit au commissariat.

Pourquoi ?

Dans une vidéo de son interrogatoire publiée par la police l’après-midi même de l’agression, Boris Grits, manifestement perturbé, justifie son acte par des raisons « extrasensorielles ». À l’en croire, il connaissait sa victime depuis cinq ans « de manière télépathique » et aurait été victime de la part de cette dernière, au cours des deux derniers mois, de « harcèlement sexuel » – toujours par transmission de pensée. Et c’est pour se défendre d’elle qu’il l’aurait poignardée…

Grits avait déjà dénoncé à plusieurs reprises cette « situation » sur son blog personnel, dévoilé par la presse russe. Dans un post en date du 14 septembre dernier, il menace notamment Tatiana Felgengauer de représailles si elle ne met pas fin à ce « harcèlement sexuel ». « Je viens à Moscou dans quelques semaines, si cela ne cesse pas, les conséquences pourraient être très déplaisantes », écrit-il. Puis, le 20 octobre, soit trois jours avant l’agression, l’homme affirme que la journaliste lui a « coupé la respiration de manière télépathique » et mené des « expérimentations » sur son cœur. Jugeant sa vie « menacée », Grits explique s’être adressé à un médium, qui lui aurait demandé une photographie de la journaliste – qu’il n’aurait pas pu fournir à cause de « hackers » engagés par Tatiana.

Mardi 24 octobre, un tribunal de Moscou a placé Boris Grits en détention provisoire pour une période de deux mois, le temps que l’enquête, ouverte pour « tentative de meurtre », avance. Face à ses juges, l’assaillant a en partie reconnu sa culpabilité, assurant toutefois qu’il n’avait pas l’intention de tuer sa victime.

L’accusé, qui souffre visiblement de désordres psychologiques, devrait subir des analyses concernant sa santé mentale au terme des premiers interrogatoires.

Qui est l’agresseur ?

echo Moscou
Boris Grits et Tatiana. Crédits : montage

Boris Grits, 48 ans, possède la double nationalité russo-israélienne. Son CV, publié sur un site de petites annonces de cours particuliers, fait état d’un diplôme de professeur de physique, obtenu à l’université pédagogique de Moscou en 1991, puis de la soutenance, en 2007, d’une thèse en physique-mathématiques à l’Université hébraïque de Jérusalem. Boris Grits y aurait ensuite travaillé quatre ans comme assistant, tout en assurant des missions d’expert scientifique à l’université de Californie (2007-2008) et au centre météorologique de Russie (2009).

Interrogée par la BBC Russia, une de ses anciennes camarades de la fac de physique, Anna Maksimova, décrit l’agresseur de Tatiana Felgengauer comme un étudiant brillant, spécialisé dans l’étude des couches de l’atmosphère. « Il était l’un des plus intelligents de notre promotion. Mais la physique n’étant pas une matière très demandée dans la Russie des années 1990, il est parti en Israël. Lui-même est originaire d’Abkhazie », a-t-elle expliqué, ajoutant que Brits était rentré en Russie en septembre 2017 après avoir échoué à trouver du travail en Israël.

La faute à ?..

Tatiana Felgengauer
Tatiana Felgengauer. Crédits : Echo de Moscou/Perm/V.Sokolov

En attendant que la justice tire l’affaire au clair, les réseaux sociaux et la presse russe se déchaînent. D’un côté, le camp de l’opposition et plusieurs journalistes de la radio indépendante, connue pour ses positions critiques envers le gouvernement, s’empressent d’accuser la machine médiatique d’État. Dans leur viseur, plus précisément : un sujet diffusé début octobre par la chaîne Rossia-24, dénonçant des liens étroits entre Écho de Moscou et certaines ONG occidentales. Selon la chaîne, les journalistes de la radio auraient reçu en 2016 plus de 3 millions de roubles de la part de « contre-agents étrangers » afin d’influer sur la campagne électorale pour les présidentielles de 2018.

« Ils racontent en direct à la télévision fédérale que Tania Felgengauer (aussi orthographié Felgenhauer) et ses collègues d’Écho de Moscou sont des agents des États-Unis et des ennemis de la nation, et, deux semaines plus tard, un fou pénètre dans la rédaction et la poignarde. Tous les propagandistes qui crient aux ennemis de la Russie sont, d’une façon ou d’une autre, complices de ce geste », a notamment affirmé l’opposant Ilya Yachine sur son compte Facebook.

Si Alexeï Venediktov, rédacteur en chef d’Écho de Moscou et critique virulent du régime, dénonce également une « psychose générale » démultipliée récemment dans les médias nationaux, il déplore surtout les risques encourus en Russie par les représentants de sa profession. « Les journalistes dans notre pays sont sans défense, alors que si un homme politique est visé, toute la machine répressive se met en marche. J’ai demandé plusieurs fois au directeur de la sécurité de notre groupe, Gazprom-Media, de renforcer la protection après que des menaces ont été proférées contre certains de nos journalistes, mais rien n’a été fait. J’espère que cela sera désormais », a-t-il déclaré à la presse.

Une opinion partagée par Sergueï Sokolov, expert du Centre d’information sur la sécurité Analitika et Bezopasnost, qui dénonce un manque manifeste d’équipements de surveillance (caméras, gardiens, contrôles personnels…) alors que les médias en ont aujourd’hui besoin. « Les journalistes sont exposés à des dangers comme jamais auparavant. Si ce n’était pas un psychopathe mais un professionnel qui était entré [dans les locaux de la radio], le bilan aurait pu être plus lourd », a-t-il déclaré à RBC.

Le Kremlin, de son côté, a tenu à rassurer, refusant d’inscrire l’agression dans un contexte plus large de montée de la violence à l’égard des journalistes indépendants. « Ce sont les actions d’un fou, c’est tout. Il est illogique et erroné de lier ce geste avec quoi que ce soit », a martelé l’attaché de presse du président, Dmitri Peskov.

Sortie du coma mardi matin, Tatiana Felgengauer, dans une lettre, a remercié tous ses soutiens et affirmé que tout allait s’arranger pour elle. « C’est la première fois, en 16 ans de carrière dans cette radio, que j’ai bien dormi », a-t-elle même plaisanté.

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