Une Française au milieu des tigres de la taïga

Partie de France avec un ami afin de tourner un film sur les forêts vierges de la planète, Marilia a parcouru la moitié du globe pendant un an et demi avant de décider de rester dans le village d’Oulounga et d’y commencer une nouvelle vie.


Originaire de Bretagne, Marilia Petite, 30 ans, habite avec ses deux enfants dans le petit village d’Oulounga, en Extrême-Orient russe. Venue de France à bicyclette, elle explique à la revue LES.media pourquoi elle a choisi de vivre dans la taïga.

Française taïga russie
Marilia Petite en Extrême-Orient. Crédits : archives personnelles/VK

Marilia Petite nous accueille dans son potager, où elle s’empresse de cueillir les tomates. À côté d’elle, Milan, son fils de quatre ans, s’amuse à tourner sur lui-même en baragouinant des mots en français. Saveli, l’aîné âgé de six ans, est parti se promener avec sa grand-mère, venue rendre visite à sa fille.

Partie de France avec un ami afin de tourner un film sur les forêts vierges de la planète, Marilia a parcouru la moitié du globe pendant un an et demi avant de décider de rester dans le village d’Oulounga et d’y commencer une nouvelle vie. Là, elle a épousé un Oudéguéï et donné naissance à Milan et Saveli. L’an dernier, son mari Konstantin est décédé lors d’une bagarre due à l’alcool. Depuis, Marilia élève seule ses enfants dans une petite maison de plain-pied, dont les vingt mètres carrés sont occupés par deux lits, une petite table à manger, un poêle, un plan de travail et une étagère où sont posés des livres, des photos et des journaux intimes.

LES : Qu’est-ce qui vous a à ce point séduit ici ?

Marilia Petite : J’ai immédiatement voulu en apprendre davantage sur le mode de vie des habitants de la taïga. J’ai aimé le fait qu’à Krasny Yar, la vie des hommes est intrinsèquement liée à la forêt et à la rivière : ils chassent et pêchent, transportent les touristes. Dès mon arrivée, je n’ai plus eu envie de repartir.

Un des hommes du village m’a plu. Il était chasseur. Je l’ai épousé. Au début, nous vivions sur son terrain, dans la taïga – à 40 km en aval d’Oulounga. Nous y vivions loin de tout et de tous, de la civilisation. Nous étions seuls avec la nature. Nous n’allions au village que rarement, pour faire des courses ou quand c’était vraiment nécessaire.

LES : Comment vous êtes-vous retrouvés à Oulounga ?

M.P. : Un jour, Konstantin et moi avons pris le bateau pour rendre visite à des amis, les Barylnikov, à Oulounga. L’endroit m’a beaucoup plu. J’ai l’impression que l’homme a insufflé toute son énergie dans cette terre pour créer un équilibre avec la nature. Quand j’ai proposé à Konstantin de déménager ici, je pensais à nos deux enfants. Ils allaient se plaire ici, se faire des amis et nous leur enseignerions nous-mêmes tout ce qu’il faut savoir. Konstantin a immédiatement adhéré au projet.

Malheureusement, il est décédé avant le déménagement. Je me suis retrouvée toute seule. Je ne savais pas quoi faire. Sur le terrain que nous avions acheté se dressait une maison inachevée. Il a donc fallu transporter ici, à Oulounga, notre ancienne isba, qui se trouvait dans la taïga. Autrement dit, la démonter là-bas pour ensuite la reconstruire ici. J’ai fait appel à deux amis, qui sont venus exprès de France pour m’aider. Imaginez : tout l’hiver durant, nous avons transporté les différentes parties de l’isba sur les 40 km de la rivière gelée ! En attendant que la maison soit construite, nous avons vécu sept mois à Krasny Yar, ensuite dans l’Altaï chez des amis, puis trois mois chez mes parents en France, avant de finalement emménager en mars dernier.

Marilia petite russie
Marilia Petite. Crédits : archives personnelles/VK

LES : Que faisiez-vous en France avant votre départ ?

M.P. : Un peu de tout. J’ai grandi à la campagne, au milieu de la nature. Je fais de l’équitation depuis que je suis toute petite, j’adore les chevaux. J’ai étudié au Mexique, puis j’ai suivi des cours d’écologie à l’université. Mais j’ai tout abandonné pour retourner à la campagne. J’ai construit une yourte dans la forêt, où j’ai vécu une année. Ce fut une expérience très enrichissante qui m’a progressivement donné le goût de la forêt. J’ai alors commencé à imaginer un projet sur les forêts vierges et, chemin faisant, à voyager à vélo. Pour pouvoir réaliser ce rêve, j’ai travaillé partout où je le pouvais : bar, pizzeria, etc. Un ami s’est intéressé à mon projet et, ensemble, nous avons décidé de faire le trajet à vélo jusqu’à la forêt de Belovej, en Pologne. Nous avons roulé pendant un peu plus d’un mois et sommes restés autant de temps sur place. Nous y avons tourné un film, que nous avons ensuite montré dans de nombreuses écoles et universités et qui a été traduit en polonais.

LES : En quoi la forêt de Bikin se distingue-t-elle de celle de Belovej ?

M.P. : Autrefois, l’Europe était entièrement recouverte par une forêt, dont il ne reste aujourd’hui qu’une infime partie : la forêt de Belovej. Elle est magnifique et tendre : on peut se promener pieds nus sur son sol et dans ses marécages. Tout y est agréable. Et ses chênes ! Il faut six hommes pour enlacer un seul tronc. C’est un grand parc national dont seule une zone restreinte est ouverte aux promeneurs, et uniquement sur présentation d’un laissez-passer. La forêt de Bikin est quant à elle immense, riche et variée : elle nous offre des pommes de pin, des graines aux cinq saveurs, des baies, de la viande et du poisson. Le sol y est très fertile et propice au mode de vie sylvestre. La nature de Bikin est unique.

Pour pouvoir vivre ici, il faut être énergique, actif et ne pas avoir peur. Ici, vivre, c’est travailler. Mais ce n’est pas un travail pour lequel tu dois mettre ton réveil à 8h parce que tes patrons l’exigent. Non. Ici, tu te lèves à 8h, voire plus tôt, parce que tu te l’exiges de toi-même. Tu décides toi-même de ta vie, de ton emploi du temps. Tu conçois toi-même le travail que tu dois effectuer, tu t’attribues toi-même tes tâches. Ici, tu es libre : tu peux travailler pour vivre, ou bien ne rien faire, mais alors tu n’auras pas de vie. Ici, tu es un homme libre. Simplement un homme.

LES : Combien de temps prévoyez-vous de rester à Oulounga ?

M.P. : Impossible à dire. Je vis seule avec deux enfants, ce qui est physiquement très dur. Si je veux évoluer, élever mes enfants, alors, bien entendu, il vaudrait mieux partir. J’ai aussi envie d’écrire un livre sur Bikin, ce que je n’ai pas le temps de faire ici. Mais le plus important pour moi, ce sont les enfants. Je veux qu’ils aillent à l’école. Il n’y en a jamais eu ici et il n’y en aura jamais. Évidemment, ma vie ici est idéale et ce sera très difficile de l’abandonner. Mais je sais que d’ici un an ou deux, je devrai emprunter un autre chemin.

D’un autre côté, ici j’ai un terrain et une maison qui m’appartiennent. Je pourrai revenir de temps en temps et parler aux gens en France de cet endroit étonnant. Ce serait génial qu’ils viennent le voir de leurs propres yeux et séjournent dans mon isba. Beaucoup d’Occidentaux aimeraient vivre ce genre de vie, mais tous n’en ont pas la possibilité. Je veux leur offrir cette chance que j’ai eue. Je reviendrai – seule, avec mes enfants ou des amis.

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Marilia Petite à la pêche. Crédits : archives personnelles/VK

LES : La forêt de Bikin est aussi connue pour ses tigres. Ces animaux vous font-ils peur ?

M.P. : Je vais vous raconter une histoire qui s’est passée il y a un an. À sept kilomètres de notre maison vivait un Oudéguéï. Il habitait seul et était un des derniers à connaître la langue de son peuple et à en respecter les traditions. Il est parti de sa maison à pied pour nous rendre visite. Il a longtemps marché. Soudain, une voix lui a dit dans sa tête : « Arrête-toi ! Ne va pas là-bas ! » Et il a fait demi-tour. Deux jours plus tard, il est arrivé chez nous et nous a raconté que s’il n’avait pas obéi à cette voix, il serait mort. Car à cette heure et à cet endroit précis, un tigre a tué un sanglier, et un ours qui passait par là a voulu s’emparer de l’animal mort. Les deux prédateurs ont décidé entre eux à qui reviendrait la carcasse du sanglier.

Les chasseurs évitent les tigres. Certes, ils cohabitent dans une seule et même forêt, mais ils se respectent mutuellement. L’homme n’attaquera jamais le premier le félin. Les ours se comportent différemment. Ce sont des animaux curieux : ils entendent un bruit, s’approchent et voient un humain. Un ours affamé attaquera toujours un humain.

LES : Avez-vous déjà vu un tigre ?

M.P. : Non, seulement des empreintes. C’était intéressant : en voyant les traces fraîches, tu comprends de quel côté le tigre est parti et tu te demandes pourquoi il est allé là-bas, quelles étaient ses intentions. Les tigres passent souvent devant les maisons – ils guettent les chiens. Je pense qu’ils savent quel humain vit tout près. Si celui-ci a peur des tigres, le félin rôdera constamment autour de l’isba et viendra tuer les chiens. Si l’humain rappelle sa présence au tigre en faisant du bruit, en criant ou en tirant des coups de feu, le tigre évitera cet endroit et les chiens seront tranquilles. Le tigre suit chacun de tes pas. J’ai à la fois très envie et pas du tout envie d’en voir un.

LES : Est-il déjà arrivé qu’un tigre attaque un humain ?

M.P. : Oui. Il y avait un chasseur qui s’appelait Markov. Il chassait sur le territoire d’un Oudéguéï, Ivan Dounkaï. Un hiver, Markov a trouvé un sanglier tué par un tigre et a pris la carcasse. Après quoi le tigre s’est mis à le traquer. Il avait déjà pris en grippe les humains parce qu’il était blessé : il savait que l’homme est mauvais.

Markov a compris qu’il avait mal agi. Il a commencé à craindre pour sa vie et a voulu se réfugier chez Ivan Dounkaï. Mais quand Ivan a appris ce que Markov avait fait, il ne l’a pas laissé entrer. Il savait que le tigre commencerait à le traquer lui aussi s’il hébergeait le chasseur. Lorsque Markov est rentré chez lui, le tigre l’y attendait déjà. Après Markov, il a encore tué un autre homme. Les Oudéguéïs, pensant que le tigre était possédé par le mauvais esprit Amba, ont traqué l’animal et l’ont tué.

LES : Les Oudéguéïs perpétuent-ils leurs traditions ? Croient-ils encore aux esprits ?

M.P. : Depuis quelque temps, le peuple oudéguéï a beaucoup perdu de sa spiritualité. La majorité des chasseurs ne croient plus aux esprits et sont en tête à tête avec leur conscience lorsqu’ils partent en forêt. Certains croient toutefois encore aux esprits des arbres, des montagnes et du ciel. Ils respectent davantage le monde qui les entoure et ceux qui les nourrissent et leur donnent le droit d’exister. Rien qu’en se respectant soi-même et en respectant cette nature, on peur coexister avec elle, vivre en elle, ne faire qu’un avec elle.

Alexandre Khitrov, LES.media