Des manifestations de soutien à Alexeï Navalny ont eu lieu le même jour dans 187 villes de Russie.


L’opposant anti-Poutine Alexeï Navalny a démontré, une fois de plus, qu’il ne comptait pas se plier aux injonctions du pouvoir. Alors que la mairie de Moscou l’avait autorisé à manifester le 12 juin – Journée de la Russie – rue Sakharov, en plein centre-ville, l’opposant a appelé ses partisans à changer de lieu, pour venir en masse battre le pavé de la rue Tverskaïa, où devait se tenir, le même jour, un festival de reconstruction historique. Bilan : une fête qui n’a pas eu lieu et plus de 1300 personnes arrêtées. Le Courrier de Russie revient sur cette journée mouvementée.

Manif Navalny 4
Jeune manifestant arrêté en marge de la manifestation à Moscou, le 12 juin. Crédits : Jean Colet / LCDR

« Salut les amis, c’est Navalny, et j’ai une chose urgente à vous dire » : c’est par ses mots que commence l’adresse vidéo que l’opposant a envoyée à ses partisans le 11 juin au soir. « Demain, venez sur Tverskaïa à 14h. Oubliez la rue Sakharov : c’est le Kremlin, et pas nous, qui en a décidé ainsi », affirme Alexeï Navalny, avant d’expliquer qu’aucune compagnie n’a accepté de lui fournir les micros et la scène pour la manifestation prévue.

« Nous avons vu tous les prestataires, nous leur avons proposé la somme qu’ils voulaient, au début, ils ont dit oui, mais peu après, ils ont rappelé pour se rétracter. Ils ont dit que la mairie leur mettait la pression, et que s’ils collaboraient avec nous, ils ne pourraient plus jamais travailler à Moscou », poursuit le leader de l’opposition dans sa vidéo, avant d’ajouter : « Vous voyez, les amis : nous avons fait tout ce que nous avons pu, nous avons accepté la rue Sakharov et commencé à préparer une manifestation vraiment cool. Mais les voleurs du Kremlin veulent que nous la fassions sans son et sans scène. Les corrompus nous empêchent de faire une manifestation anti-corruption ! ».

L’opposant rappelle ensuite que le droit de la population à manifester « figure toujours dans la Constitution ». « Nous ne devons pas et ne pouvons pas faire partie d’une mise en scène qui a pour seul objectif de nous humilier, martèle-il. Allons sur Tverskaïa, brandissons des drapeaux russes et marchons dans le sens inverse de l’aiguille, comme nous l’avons fait le 26 mars. La loi est de notre côté, la Cour constitutionnelle est de notre côté, sans parler de la Cour européenne des droits de l’homme. Descendons dans la rue, parce que nous sommes des êtres humains et que nous en avons le droit. Nous ne renoncerons jamais à notre dignité humaine. Si nous ne défilons pas demain, nous aurons honte devant nos enfants », conclut l’opposant, en appelant les Pétersbourgeois à aller manifester, au même moment, sur le champ de Mars – et à bouder le parc Oudelni, prévu par les autorités.

Doutes et soupçons

Si l’appel de Navalny a inspiré la plupart de ses partisans, il a aussi semé le doute chez certains. « Pourquoi ne pas acheter l’équipement nous-mêmes ? », se demande ainsi Dmitri Lourie, sur la page Facebook de l’opposant. « Une manifestation sans son est une excellente idée de la mairie qu’il faut tourner à notre avantage – comme au judo !, commente pour sa part Leon Ratner. Venir et se taire pendant une heure, faire preuve de notre unité – surtout que les présents sauront parfaitement pourquoi ils sont venus. Alors qu’aller se balader sur Tverskaïa, c’est se perdre dans la foule et risquer des arrestations. » « Pourquoi ne pas assurer la diffusion nous-mêmes, par wi-fi ?, interroge pour sa part Alexandre Tchernitchkine. Il suffit d’avoir une cinquantaine de smartphones, des enceintes et un diffuseur audio. Ce serait une solution positive et constructive. Marcher contre les autorités n’est pas la décision que j’attends d’un futur président… » « Tout le monde a des écouteurs ! Diffusez sur Internet ! Pourquoi aurions-nous besoin d’une scène et de toutes ces antiquités ?! », fait écho Sergueï Ountikis.

Certains internautes vont plus loin, accusant l’opposant de les utiliser à des fins politiciennes personnelles. « Navalny cherche la provocation et l’affrontement avec la police. Il sera emmené dans une cellule VIP pendant que les hamsters serviront de chair à canon ! », s’indigne Viktor Souline. « Il ne faut pas changer d’endroit au dernier moment, s’indigne Anna Feldman. On se fout du son et des écrans ! Sakharov est autorisée, Tverskaïa ne l’est pas. Sur Tverskaïa, on va nous mettre dans des paniers à salade, ce qui n’arrivera pas sur Sakharov. Il ne faut pas trahir les gens de cette façon ! »

Manif Navalny 3
Un jeune manifestant arrêté à Tverskaïa. Crédits : Jean Colet / LCDR

Une fête ratée

Mais les suggestions des internautes n’ont pas atteint Navalny, et les événements du lendemain se sont déroulés exactement selon le scénario qu’ils avaient prévu. Le 12 juin, l’opposant a été interpellé à la sortie de son immeuble et condamné, dans les heures qui ont suivi, à 30 jours de prison pour « appel à participer à une manifestation non-autorisée ».

La rue Sakharov n’a accueilli ce jour-là que 1 800 manifestants (selon la police), principalement des opposants au programme de destruction des immeubles à quatre étages prévu par la mairie. La scène et le son y étaient – même si les présents soulignent que la diffusion était très faible. Au même moment, environ 5 000 personnes ont suivi l’appel de Navalny et se sont rassemblées sur la rue Tverskaïa.

La rue était alors fermée à la circulation pour accueillir le festival de reconstruction historique Temps et époques, organisé dans le cadre de la Journée de la Russie, un jour férié pour les Russes. Les Moscovites pouvaient voir des bateaux de vikings et des combats de mousquetaires, danser avec des soldats de l’Armée rouge et acheter des souvenirs aux forgerons travaillant sur place.

Vers 14 h, la police a commencé à placer des barrières et des portiques de sécurité le long de l’artère. Au même moment, des groupes de jeunes gens brandissant des drapeaux russes sont arrivés dans la rue. Les forces anti-émeute n’ont pas tardé à les rejoindre. Vers 14h30, les agents ont bloqué un groupe de manifestants place Pouchkine, au bord de la rue Tverskaïa. Ces derniers se sont mis à scander « Liberté pour Navalny ! La police avec son peuple ! », avant d’entamer l’hymne national.

Parallèlement, les participants du festival historique, qui tentaient de continuer leurs activités, en ont été empêchés par des manifestants qui marchaient sur les tentes et les équipements. « Une foule de gens a escaladé nos cabanes, détruit notre campement, écrasé nos tentes. Au nom de leur sacro-sainte liberté politique », écrit Ksenia Khatsko sur le blog du festival.

La police, après avoir appelé les manifestants à se disperser, a fini par procéder, à 16h, à des arrestations. De façon parfois très brutale, comme le montrent plusieurs vidéos de témoins. Certaines personnes ont été traînées sur l’asphalte et frappées à coups de pied. La militante Ioulia Galiamina affirme avoir été frappée par des policiers. À l’hôpital, où elle a été amenée, les médecins ont constaté une commotion cérébrale. Selon l’ONG OVD-Info, plus de 1300 personnes ont été interpellées au total.

Manif Navalny 1
La police, après avoir appelé les manifestants à se disperser, a fini par procéder, à 16h, à des arrestations. Crédits : Jean Colet / LCDR

« Un succès »

Des manifestations de soutien à Alexeï Navalny ont eu lieu le même jour dans 187 villes de Russie. À Saint-Pétersbourg, ils ont été 3 500 selon la police, et 10 000 selon les manifestants à bouder le parc Oudelni pour se rassembler sur le champ de Mars, suivant l’appel de l’opposant.

Les activistes y avaient apporté un canard jaune géant qu’ils ont jeté d’un bout à l’autre de la place (dans un clin d’œil au film de Navalny dénonçant les malversations du Premier ministre Dmitri Medvedev, Ne l’appelez pas Dimon). Le jouet, ayant atterri sur la tête d’un policier, a finalement été dégonflé et emporté dans le panier à salade des forces anti-émeute. La police déclare avoir procédé à 500 arrestations. Des manifestations particulièrement importantes ont aussi eu lieu à Ekaterinbourg et Novossibirsk (5 000 personnes dans les deux villes), mais aussi à Tcheliabinsk (4 000), Nijni Novgorod (3 500), Omsk et Saratov (2 500), Ijevsk, Oufa et Irkoutsk (2000).

Pour le politologue Abbas Gallyamov, la journée du 12 juin est « un succès » pour Navalny. « Il voulait radicaliser la protestation et il y est parvenu – ses partisans l’ont suivi, a déclaré l’expert sur les ondes de Kommersant FM. L’opposant a montré qu’il refusait de jouer selon les règles des autorités et qu’il était prêt à instaurer les siennes. Il a fait preuve de son emprise sur ses partisans, sur la foule. Navalny est un chef de file autoritaire, et en cela, il ressemble à Vladimir Poutine. Navalny se s’inquiète pas du sort de ses partisans en réalité – même s’il ne le reconnaîtra jamais ».

Manifestation du 12 juin, rue Tverskaïa à Moscou.