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Quand la diaspora tchétchène de Berlin « châtie » ses gays

Début avril, une enquête de Novaïa Gazeta révélait l’existence d’une véritable chasse aux homosexuels menée par les autorités de la république tchétchène. Plus de cent gays présumés ont été arrêtés et torturés en quelques semaines, selon le journal. Depuis, certains ont fui ailleurs en Russie ou à l’étranger, mais ne s’y sentent pas toujours en sécurité, persécutés par une diaspora qui terrorise ceux qui osent « s’écarter du droit chemin ». Le Courrier de Russie revient sur l’un des sujets les plus débattus en Russie ces derniers temps, et qui a choqué le reste du monde.

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Manifestation de soutien aux gays tchétchènes le 1er mai dernier à Saint-Pétersbourg. Crédits : Wikimedia

Tout a commencé début avril, avec la publication par l’hebdomadaire Novaïa Gazeta d’un article dénonçant une campagne de répression menée par les autorités tchétchènes à l’encontre des homosexuels. À la base de ces accusations : des témoignages anonymes de gays racontant leur arrestation et leur détention dans des « prisons secrètes ».

L’un d’eux raconte comment il a, des années durant, versé « plusieurs milliers de roubles » par mois à des policiers qui détenaient une vidéo compromettante de lui. Tout en acceptant son argent, les agents, selon la source de l’hebdomadaire russe, l’emmenaient régulièrement au poste. « Ils me frappaient, me torturaient à coups de décharges électriques, se moquaient de moi et m’humiliaient », confie-t-il.

Un autre témoin déclare avoir été arrêté et conduit dans « une prison secrète, où se trouvaient également des détenus pour possession de drogue et des gens de retour de Syrie après avoir participé à des combats auprès de terroristes. »

L’homme affirme avoir été torturé par ses gardiens, comme les autres détenus, frappé avec un bâton et sommé de livrer les noms d’autres homosexuels tchétchènes.

Novaïa Gazeta parle de plus de cent personnes arrêtées en quelques semaines, dont trois ont assurément été tuées. Selon certains témoins, le nombre d’arrestations serait bien plus important.

L’hebdomadaire accuse directement les autorités de la république, notamment le président du parlement, Magomed Daoudov, et le chef de la police de la ville d’Argoun, où se trouverait l’une de ces « prisons secrètes », Aioub Kataev. Fin avril, Novaïa Gazeta dénonçait déjà l’existence de six de ces prisons où étaient détenus des homosexuels à travers la région.

Cette vague de répressions serait la réponse du pouvoir aux démarches entreprises début mars par des militants de la communauté GayRussia.ru pour organiser des gay prides dans plusieurs villes du Caucase du Nord. L’initiative, parvenue aux oreilles des médias, a soulevé une véritable tempête de protestations dans la république. « Et c’est là que l’ordre a été donné de lancer un nettoyage préventif et que l’opération a abouti à des meurtres », affirme le journal.

Les homosexuels qui n’existaient pas

Le porte-parole du dirigeant tchétchène, Alvi Karimov, a d’emblée qualifié la publication de Novaïa Gazeta de « mensonge absolu », assurant qu’il n’y a tout simplement pas d’homosexuels en Tchétchénie. « On ne peut pas réprimer des gens qui n’existent pas dans la république, a-t-il déclaré le 1er avril à l’agence Interfax, avant d’ajouter : Et même s’il y avait ce genre de personnes en Tchétchénie, la loi n’aurait pas à se soucier d’elles, vu que leurs propres parents les auraient déjà envoyées là d’où l’on ne revient jamais. »

Heda Saratova, membre du Conseil des droits de l’homme auprès du président tchétchène, a même été plus loin, affirmant : « Si un homme comme ça est tué par ses parents, personne n’aurait rien à y redire, y compris la justice de notre république. » La responsable politique a ensuite précisé qu’elle n’avait, jusqu’à présent, jamais reçu de plaintes à ce sujet. « Mais même si c’était le cas, je n’y prêterais aucune attention », a-t-elle conclu. La représentante des droits de l’homme est toutefois revenue sur ses propos un peu plus tard, affirmant qu’elle avait donné un commentaire « un peu fou » sous le choc de ces affirmations sur l’existence d’homosexuels dans la république tchétchène.

Convoqué par Vladimir Poutine le 19 avril, le dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, a nié en bloc les accusations de l’hebdomadaire, les qualifiant de « provocations » et réaffirmant que les gays « n’existent pas » dans sa république. À l’issue de cette rencontre, le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, a souligné que nulle preuve tangible n’appuyait les révélations du journal, ajoutant qu’il n’y avait « aucune raison de mettre en doute les affirmations de Ramzan Kadyrov ».

La rédaction de Novaïa Gazeta a pour sa part indiqué avoir reçu des menaces et craindre pour la sécurité de ses journalistes.

Le 17 avril, le Parquet général de Russie a finalement chargé le Bureau du procureur tchétchène de mener l’enquête sur place. Mi-mai, le ministre tchétchène de l’intérieur, Rouslan Alkhanov, annonçait toutefois que « les allégations sur les détentions prétendues de plus de 160 hommes d’orientation sexuelle non traditionnelle sont sans fondement et frivoles ». Soulignant qu’aucun organisme judiciaire officiel n’avait reçu de plainte à ce sujet, il a ajouté : « Ce battage médiatique, gonflé par de pseudo-défenseurs des droits du peuple tchétchène, est un acte de provocation ayant pour but de discréditer la république de Tchétchénie aux yeux du public. »

Les révélations de Novaïa Gazeta ont suscité l’émoi à l’étranger, notamment en France, où trois associations LGBTIQ ont déposé plainte pour « génocide » auprès de la Cour pénale internationale.

Les dirigeants européens ont également interpellé le président russe. La chancelière allemande Angela Merkel, en visite à Sotchi le 2 mai, a ainsi demandé à Vladimir Poutine d’user de son « influence » pour faire respecter les droits fondamentaux des homosexuels en Tchétchénie. Le président français Emmanuel Macron lui a emboîté le pas, encourageant son homologue russe, lors de leur rencontre au château de Versailles, le 29 mai, à « faire la vérité » sur les arrestations et persécutions et l’assurant de sa « vigilance » sur le sujet.

Interpellée par le Conseil de l’Europe, la déléguée aux droits de l’homme en Russie, Tatiana Moskalkova, a enfin annoncé, le 26 mai, l’envoi d’une commission d’enquête sur place.

Rassemblement pour les homosexuels de Tchétchénie, le 13 Avril dernier à Paris.

Nulle part en sécurité

Parallèlement, Set LGBT (Réseau LBGT) Russie s’organise pour secourir les victimes de ces répressions. L’association a ouvert le 29 mars un numéro d’appel d’urgence et s’efforce d’aider les homosexuels tchétchènes qui le souhaitent à fuir à l’étranger – la France a accueilli son premier réfugié tchétchène homosexuel le 29 mai – ou, au moins, à quitter la Tchétchénie.

L’organisation, qui a notamment ouvert un refuge dédié à Moscou, indique avoir déjà évacué 42 personnes en un mois et demi, dont neuf ayant quitté la Russie, et reçu, en tout, plus de 80 demandes d’aide.

Selon le directeur du réseau, Igor Kotchetkov, le premier problème freinant leurs démarches est que les gays de Tchétchénie sont actuellement terrorisés. « Ils ont peur de tout le monde, même de nous. Et même après avoir quitté la république, ils ne font confiance à personne », explique-t-il.

Certains témoins déclarent ainsi craindre plus que tout la réaction de leur propre famille, si leur orientation sexuelle était découverte. « J’ai une de ces familles… S’ils savaient, ils me tueraient de leurs propres mains ! », confie notamment au site d’information Meduza un homme torturé pendant plus d’une semaine par la police tchétchène, aujourd’hui réfugié à Moscou, où il vit caché.

Igor Kotchetkov ajoute que les victimes sont persuadées que les kadyrovtsy – les partisans du président tchétchène – peuvent les retrouver partout, même à l’étranger.

Les gays, mais pas seulement

Des craintes loin d’être imaginaires et, surtout, qui ne concernent pas seulement les homosexuels, mais tout Tchétchène en rupture avec la tradition.

Meduza raconte notamment l’histoire de Madina (le prénom a été changé à sa demande), Tchétchène de 20 ans vivant en Allemagne avec ses parents. La jeune femme, après s’être fait voler son téléphone en septembre 2016, a découvert que des photos d’elle dans des poses érotiques, conservées dans l’appareil, avaient été envoyées à tous ses contacts, y compris aux membres de sa famille.

Ses proches, « déshonorés », ont décidé de la ramener en Tchétchénie pour la tuer.

Alors que Madina était retenue dans une chambre par ses parents, la veille de prendre l’avion, la jeune fille est parvenue à alerter la police allemande, qui est venue la chercher et l’a placée dans un refuge pour femmes battues.

Une semaine plus tard, Madina a décidé de rentrer chez elle, ses parents l’ayant assurée qu’ils cherchaient seulement à lui faire peur. Mais à peine avait-elle franchi le seuil de sa maison que sa mère l’a frappée, lui a coupé les cheveux, l’a forcée à mettre un voile et l’a emmenée chez un gynécologue pour vérifier si elle était toujours vierge. La jeune fille, ensuite enfermée, a de nouveau pu s’échapper avec l’aide de la police.

Mais son calvaire n’a pas pris fin pour autant. Après que Madina a quitté la maison, son cas, comme elle l’explique à Meduza, « a cessé d’être un problème privé pour devenir le problème de toute la communauté ». Depuis, affirme-t-elle, n’importe quel Tchétchène, qu’il connaisse sa famille ou non, a le droit « moral » de la retrouver et de la tuer.

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En Russie, l’organisation Set LGBT (Réseau LBGT) s’organise pour secourir les victimes des répressions. Crédits : Wikimedia

Pourchassé par les siens

À l’appui des dires de la jeune femme, Meduza cite un Tchétchène ayant fait circuler début mai, via des groupes de conversation WhatsApp rassemblant la diaspora tchétchène en Allemagne, une vidéo montrant un homme masqué pointant un pistolet en direction de la caméra et menaçant de « corriger » les hommes et les femmes « qui ont choisi le mauvais chemin ». « Ici, en Europe, plusieurs femmes et hommes tchétchènes ressemblant à des femmes font des choses horribles », poursuit l’individu masqué, citant le cas des femmes tchétchènes qui se marient avec des hommes de nationalité différente.

L’interlocuteur de Meduza affirme que l’individu masqué est le représentant d’un groupe de plus de cent Tchétchènes vivant à Berlin, issus de l’entourage du premier président de la république tchétchène séparatiste d’Itchkérie (1991-2000), Djokhar Doudaïev.

Ces dernières semaines, poursuit la source de Meduza, le groupe aurait tué au moins deux jeunes filles tchétchènes.

À en croire Meduza, tous les Tchétchènes d’Allemagne ayant été interviewés par le site d’information connaissent l’existence de ce groupe. Pour ses membres, qui interprètent les traditions tchétchènes à la lettre, toute femme tchétchène parlant à un homme d’une autre nationalité, fumant, buvant de l’alcool, fréquentant une boîte de nuit ou même se rendant à la piscine déshonore sa famille et la communauté, et doit être châtiée.

Les représentants de la diaspora tchétchène contactés par Meduza assurent qu’à l’étranger, les codes traditionnels sont plus stricts et plus contraignants qu’en Tchétchénie, où les filles peuvent, notamment, porter des mini-jupes.

Le portail d’information fait état d’une véritable « concurrence pour la vérité » opposant la Tchétchénie « anti-Kadyrov » à la Tchétchénie « pro-Kadyrov » – et prorusse –, les membres des deux parties tentant de prouver qu’ils sont les représentants les plus « purs » de la « nation originelle ». Pourtant, les règles éthiques et morales des deux « camps » ont beaucoup en commun.

Depuis sa fuite, Madina se cache des représentants de la diaspora. Elle s’est rasé la tête, porte des lentilles, prévoit de changer de prénom et même de faire une opération chirurgicale. « Si je ne change pas de prénom et de visage, ils me trouveront et me tueront », affirme-t-elle.

Madina, diplômée avec les honneurs du lycée allemand qu’elle fréquente, vit désormais seule. Et passe toutes ses journées chez elle, estimant que sortir serait trop dangereux, car elle est recherchée par les siens : « Je ne veux pas être Tchétchène », conclut la jeune femme.

La fuite des Tchétchènes

Des centaines de Tchétchènes tentent chaque jour de passer en Europe via Brest, à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, espérant y obtenir le statut de réfugié. La plupart fuient le régime autoritaire de Kadyrov ou espèrent des conditions de vie plus favorables.Mais depuis août 2015, l’arrivée des conservateurs au pouvoir et l’affluence de réfugiés syriens, les autorités polonaises ont durci les conditions d’entrée sur leur sol, ne laissant désormais passer que deux familles par jour. Beaucoup de Tchétchènes continuent pourtant de tenter leur chance quotidiennement, quitte à vivre dans la gare. Indifférentes à cette situation, les autorités tchétchènes estiment que leurs compatriotes à Brest ne sont pas des réfugiés mais des « otages des services de sécurité des pays européens, qui séduisent les Tchétchènes avec des contes sur la vie au paradis », pour citer le président tchétchène Ramzan Kadyrov en septembre 2016.Selon l’organisation de défense des droits de l’homme Human Constanta, 500 personnes environ tentent de traverser chaque jour la frontière à Brest. L’Allemagne aurait déjà accueilli plus de 36 000 réfugiés tchétchènes en cinq ans, selon le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. En 2013, les autorités berlinoises avaient essayé de « fermer » la capitale aux réfugiés tchétchènes afin d’éviter l’établissement d’une diaspora trop puissante… Sans succès, au vu des drames récents.

Manon Masset

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