Il n’était plus une fois… les Témoins de Jéhovah en Russie

« Ce qui dérange les autorités russes, chez les Témoins de Jéhovah, est leur propagande de l’exceptionnalisme et de la suprématie. »


Le 20 avril, la Cour suprême russe a interdit les activités du mouvement religieux des Témoins de Jéhovah, jugé « extrémiste » au terme d’un procès initié par le ministère russe de la Justice. Cette décision implique la fermeture du siège national du groupe, près de Saint-Pétersbourg, la liquidation de ses 395 branches locales et de plus de 2 000 groupes affiliés à travers le pays, ainsi que la confiscation de leurs biens. Alexandre Neveev, spécialiste des cultes religieux et docteur en psychologie sociale, revient pour Le Courrier de Russie sur les raisons de cette sanction.

Une affiche des témoins de Jéhova russes. Crédits : Yandex
« Tu seras avec moi au paradis » – affiche des Témoins de Jéhovah en Russie. Crédits : Yandex Photo

Le Courrier de Russie : Depuis quand les Témoins de Jéhovah existent-ils en Russie ?

Alexandre Neveev : Les Témoins de Jéhovah sont actifs aux États-Unis depuis la fin du XIXe siècle, mais il a fallu attendre le début des années 1990 pour pouvoir parler d’une existence officielle de ce mouvement religieux en Russie. Suite à la chute de l’Union soviétique, où la religion était bridée, beaucoup de cultes, tels l’Association internationale pour la conscience de Krishna ou l’Église de l’Unification de Sun Myung Moon, ont connu un véritable essor en Russie.

LCDR : Les Témoins de Jéhovah de Russie sont-ils différents de leurs analogues étrangers ?

A.N. : Pas à ma connaissance, puisque les dogmes sont les mêmes et doivent être strictement respectés, peu importe l’endroit où le culte est pratiqué. Selon les croyances du mouvement, Dieu s’appelle Jéhovah et Jésus-Christ n’est qu’un ange, seuls les témoins de Jéhovah seront sauvés lors de la fin du monde, les fidèles ne doivent en aucun cas donner leur sang à autrui ou accepter le sang d’un autre, et chaque témoin a pour mission de répandre la foi de Jéhovah auprès d’un maximum de monde.

LCDR : Pourquoi la Cour suprême russe a-t-elle décidé d’interdire le mouvement dans tout le pays ?

A.N. : Dans un pays multiculturel comme la Russie, la paix entre les différents groupes religieux demeure une préoccupation nationale majeure. Ce qui dérange les autorités russes, chez les Témoins de Jéhovah, est leur propagande de l’exceptionnalisme et de la suprématie. Dans les près de cent supports de propagande saisis par la justice, les Témoins de Jéhovah prétendent être une exception, une religion supérieure aux autres, dont seuls ses adeptes seront sauvés au jour du jugement dernier. Du point de vue de la Cour suprême, cela constitue un élément « pouvant attiser la haine » et le mouvement est donc considéré comme un culte destructeur, à bannir. Cette interdiction s’inscrit en outre dans une campagne gouvernementale plus vaste de lutte contre les dérives sectaires, lancée il y a quelques années. À mon avis, nous sommes face au début d’une guerre contre l’extrémisme religieux.

LCDR : Comment la société russe perçoit-elle les Témoins de Jéhovah ?

A.N. : Les Russes, d’une manière générale, voient d’un mauvais œil les cultes religieux venus de l’étranger. Les Témoins de Jéhovah sont assez connus du grand public, mais peu appréciés. À cause de leur prosélytisme du porte-à-porte et des drames causés par leur interdiction sur la transfusion sanguine dans le passé, beaucoup de Russes considèrent ce mouvement comme une secte.

LCDR : Quels sont les autres mouvements religieux largement considérés comme des sectes en Russie ?

A.N. : La liste est longue. Les plus connus sont le mormonisme, l’Église de l’Unification de Sun Myung Moon, l’Association internationale pour la conscience de Krishna, les mouvements charismatiques, l’Église du Dernier testament et la Scientologie.

LCDR : Quelle est l’attitude des autorités russes vis-à-vis de la Scientologie, d’ailleurs ?

A.N. : Juridiquement parlant, la Scientologie n’existe plus comme mouvement religieux en Russie. En novembre 2015, le tribunal municipal de Moscou a ordonné la fermeture de l’Église de scientologie de Moscou suite à un scandale d’espionnage [des dispositifs d’écoute et de filature avaient été découverts dans leurs locaux, ndlr]. Depuis, leurs organisations ne peuvent plus être que de nature commerciale et sont obligées de payer des impôts à l’État russe, comme toute autre entité commerciale.

Les Témoins de Jéhovah en Russie en sept dates

27 mars 1991 : le mouvement des Témoins de Jéhovah est officiellement enregistré à Moscou.

20 juin 1996 : première procédure judiciaire lancée contre le mouvement des Témoins de Jéhovah par le Comité pour la protection de la jeunesse contre les fausses religions, qui les accuse d’être une « secte ».

23 février 2001 : le tribunal municipal de Moscou accorde aux Témoins de Jéhovah le droit de poursuivre leurs activités à Moscou.

17 décembre 2004 : un tribunal de district moscovite dissout une congrégation de Témoins de Jéhovah en raison de plusieurs de leurs enseignements et pratiques, jugés « extrémistes ».

27 juillet 2015 : la Russie bloque le site internet officiel des Témoins de Jéhovah.

9 juin 2016 : les activités de la société Watchtower, éditeur des publications des Témoins de Jéhovah, sont interdites en Russie.

20 avril 2017 : la Cour suprême russe interdit le mouvement religieux des Témoins de Jéhovah dans tout le pays.

Les Témoins de Jéhovah revendiquent 175 000 fidèles pratiquants en Russie.

La situation religieuse en Russie

Selon les résultats d’un sondage mené en 2013 par le centre Levada, 76 % de la population russe adhèrent à une religion, 19 % des personnes interrogées se déclarant « sans religion ». 68 % des Russes sont chrétiens orthodoxes, 7 % sont musulmans, 1 % de la population est de confession catholique et 1 % de confession protestante. (Source : centre Levada)

La constitution du 12 décembre 1993 stipule que la Russie est un pays laïc, et que l’État garantit la liberté religieuse de chacun. Tout citoyen est libre de pratiquer la religion de son choix, à condition que cela ne contrevienne pas à l’ordre public. En vertu de la loi de 2002 « sur la lutte contre l’extrémisme », tout discours public ou texte affirmant la supériorité, l’infériorité ou l’exclusivité d’un ou plusieurs citoyens au nom de préceptes religieux est passible de poursuites pénales. En 2006, la Douma d’État a élargi cette loi sur l’extrémisme, qui définit désormais l’activité extrémiste comme une « incitation à la haine raciale, nationaliste ou religieuse et à l’hostilité sociale ».

Selon la loi de 2007 « sur la liberté de conscience et des associations religieuses », l’État russe reconnaît le christianisme orthodoxe, l’islam, le bouddhisme et le judaïsme comme « religions traditionnelles » de la Russie.