Les Moscovites redonnent vie à leurs façades

Le mouvement fonctionne de façon indépendante, sans aucune subvention publique


Depuis 2012, le groupe d’activistes moscovites On n’oublie rien rénove de vieilles enseignes de magasins de la capitale en faisant appel à la générosité de leurs concitoyens. Le Courrier de Russie est parti à la recherche de ces trésors urbains révélés au grand jour.

Facades Moscou Rénovation Echafaudage
Un membre du collectif On n’oublie rien rénove l’enseigne du comptoir de l’ingénieur Falkevitch, 14 rue Krivokolenny. Crédits : archives de On n’oublie rien. 

Au centre de Moscou, à l’angle des rues Pokrovka et Deviatkine, une enseigne colorée tranche sur le paysage architectural moscovite lisse et terne. Intégralement composée de céramiques de couleurs vives, ses lettres majuscules indiquant « Boulangerie – Pâtisserie » semblent tout droit sorties d’une autre époque.

« Des ouvriers l’ont découverte en 2013 en rénovant la façade, se souvient l’ethnographe Natalia Tarnavskaïa, coordinatrice du projet On n’oublie rien. Elle date des années 1920 et surmonte l’une des plus anciennes boulangeries de Moscou, fondée en 1911. En apprenant qu’un tel patrimoine était sur le point de disparaître sous du plâtre, nous avons décidé d’agir et de rénover l’enseigne nous-mêmes. »

La main à la pâte

Créé en 2012, le mouvement On n’oublie rien rassemble aujourd’hui des architectes, des restaurateurs, mais aussi des enseignants, des étudiants et de simples citadins. Sous la devise « On se cotise et on restaure nous-mêmes ! », le groupe finance lui-même les travaux de rénovation, en récoltant des fonds via les réseaux sociaux. « Avec cet argent, nous payons des restaurateurs professionnels, les matériaux, l’installation des échafaudages et de petits travaux manuels », précise Natalia Tarnavskaïa.

Le mouvement fonctionne de façon indépendante, sans aucune subvention publique. « Nous avons tenté de faire appel à la mairie de Moscou, mais n’avons jamais eu aucun retour », déplore l’ethnographe.

Via le travail du collectif, l’ethnographe espère sensibiliser peu à peu les autorités et, plus largement, tous les Moscovites à l’importance de cet héritage historique. « Les nouvelles constructions et rénovations de bâtiments, réalisées à grande vitesse à Moscou ces dernières années, détruisent les traces du passé. Nous n’aurons bientôt plus aucun souvenir de la Moscou d’il y a cent ans », alerte-t-elle.

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L’enseigne rénovée de la boulangerie-pâtisserie située au 1, rue Pakrovka. Crédits : Jean Colet

Opération sauvetage

Outre la boulangerie de la rue Pokrovka, le collectif est parvenu à rénover intégralement quatre enseignes dans la ville, en récoltant un total de 900 000 roubles (15 000 euros).

Parmi les travaux achevés, on retrouve, notamment, l’enseigne de la pharmacie de la rue Malaïa Bronnaïa, la plus ancienne de Moscou – et action initiatrice de la création du mouvement. « Fin 2012, la rénovation du bâtiment a fait apparaître l’inscription Pharmacie, se rappelle Natalia. Un collègue historien nous a alertés – à l’époque, nous étions une simple bande d’amis, notamment historiens et architectes – et nous avons rapidement compris que, si nous n’agissions pas, l’enseigne allait tout simplement disparaître. Manquant de temps pour demander l’aide des autorités, nous avons décidé d’agir seuls. »

Les activistes lancent alors un appel sur les réseaux sociaux, proposant à leurs contacts respectifs de verser de l’argent pour restaurer l’enseigne, obtiennent l’autorisation du propriétaire de la pharmacie et recrutent des restaurateurs. En quelques jours, ils disposaient déjà de 50 000 roubles. « Nous ne nous attendions pas à un tel succès ! Mais les Moscovites ont répondu présents, et ça nous a incités à continuer en fondant ce collectif », se rappelle la coordinatrice d’On n’oublie rien.

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La plus ancienne pharmacie de Moscou, rue Malaïa Bronnaïa. Crédits : Jean Colet

Révéler le vieux Moscou

Même si la présence d’une enseigne historique n’empêche pas la destruction d’un bâtiment en Russie, le groupe estime essentiel de restaurer ces œuvres. « La présence de telles traces du passé incite tout de même à une réflexion sur le poids historique du lieu – et elle rend les récits des guides touristiques autrement intéressants ! », estime Alexandre Mojaïev, célèbre restaurateur moscovite et membre du collectif.

L’histoire de l’enseigne « Comptoir. Ingénieur Falkevitch », une publicité murale restaurée grâce aux efforts du groupe au 14 de la rue Krivokolenny, est un exemple marquant. « Le bâtiment sur lequel elle est installée est un immeuble résidentiel gris de 1914 – et, jusqu’à ce que l’on rénove l’enseigne, c’était tout ce qu’on pouvait en dire… Mais aujourd’hui, les guides peuvent expliquer que le bâtiment abritait, à l’époque de sa construction, le comptoir de l’ingénieur Samuil Falkevitch, qui a fondé dans la capitale un bureau de représentation du constructeur automobile allemand Norddeutsche Automobilwerke, avec un atelier d’entretien un peu plus loin dans la rue Krivokolenny », poursuit Alexandre Mojaïev.

Les bâtiments sur lesquels sont découvertes les enseignes ne faisant généralement pas partie du patrimoine historique moscovite, le collectif n’a pas besoin de l’autorisation des autorités culturelles, seulement de celle des propriétaires et habitants des lieux. « Il nous faut en général quelques mois pour récolter toutes les signatures, mais la plupart du temps, les propriétaires se réjouissent de l’initiative et y contribuent même volontiers financièrement », explique Natalia.

C’est notamment le cas de Victoria, 75 ans, qui habite l’immeuble de la rue Krivokolenny depuis 1953. « Je me rappelle bien du bureau de ce Falkevitch ! », a confié au Courrier de Russie la vieille dame, qui a versé la somme symbolique de 500 roubles pour restaurer la devanture. « Cette enseigne me rappelle ma jeunesse. À l’époque, nous jouions au ballon dans la rue, sous cette inscription », s’est-elle souvenue.

Travaux en cours

Pour l’été 2017, les activistes d’On n’oublie rien prévoient la restauration de deux nouvelles enseignes.

La première, au 15 de la rue Pretchistenka, date des années 1920 et a été découverte par des ouvriers qui réparaient la façade l’année dernière. La seconde, au 8 de la rue Tchisty pereoulok, est un slogan publicitaire remontant à avant la révolution.

Le collectif recherche actuellement les fonds nécessaires à la rénovation de ces deux inscriptions, soit 400 000 roubles (6 300 euros). « Nous sommes sur la bonne voie. Il ne nous reste qu’à attendre le beau temps pour commencer les travaux ! », conclut Natalia Tarnavskaïa, confiante.

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L’enseigne en cours de rénovation du 15, rue Pretchistenska. Crédits : Jean Colet

Envie de contribuer ?

Les membres d’On n’oublie rien (Vspomnit vse) sont joignables via Facebook, sur la page dédiée au groupe. Vous pouvez aussi verser directement la somme de votre choix sur le compte Sberbank du collectif : 4276 3800 5316 2629, ou en liquide, à la librairie Tchitalka, à Tchistye proudy.