Reportage au pays du khatchapouri, du vin sucré et de l’hospitalité.


Malgré la suspension du dialogue politique entre la Russie et la Géorgie depuis la guerre de 2008, les touristes russes sont de plus en plus nombreux à visiter cette ancienne république soviétique du Sud. Et les Géorgiens les accueillent à bras ouverts, sans la moindre animosité. Reportage au pays du khatchapouri, du vin sucré et de l’hospitalité.

Grottes Monastère David Garedja
Dans les grottes du monastère de David Garedja, à la frontière entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Crédits : Manon Masset / LCDR

Un paradis russe

Les 15°C au soleil de Tbilissi contrastent agréablement avec les – 10°C de Moscou. Le rendez-vous est fixé au pied de la statue de Pouchkine, au centre de la capitale géorgienne. Les touristes russes arrivent au compte-goutte, décontractés et souriants.

« L’excursion d’aujourd’hui, dans la région de Kakhétie, est la plus populaire auprès des Russes, car elle allie visites, gastronomie et dégustation de vin », m’explique dans un russe irréprochable Natalia, originaire de Tbilissi et guide pour l’agence de voyages Tkemali Tour depuis deux ans.

Le groupe est composé d’une dizaine de personnes, originaires de Moscou, mais aussi d’Omsk, Novossibirsk, Tcheliabinsk et même du Kazakhstan. Pour 40 euros par tête, les touristes sont pris en charge par un guide, voyagent dans un minibus, visitent quelques églises et villages, déjeunent chez l’habitant et profitent d’une dégustation de vins locaux.

À midi, installés autour d’une table débordant de spécialités géorgiennes, les convives, radieux, portent toast sur toast : à la Russie, à la Géorgie, puis à l’amitié entre les peuples. « Nous sommes venus ici pour la nourriture, le vin et le sens de l’hospitalité, surtout envers les Russes », explique Ilya, 28 ans, banquier moscovite voyageant avec sa compagne.

« Malgré les conflits politiques, nous nous sentons proches des Russes, et nous sommes particulièrement heureux de les voir venir en nombre chez nous », souligne Natalia.

Pour la guide, la langue est aussi un facteur de rapprochement entre les deux pays. « Si tous les jeunes ne maîtrisent plus le russe, l’ancienne génération est toujours ravie de pouvoir parler la langue de Pouchkine ! », ajoute-t-elle. Selon une enquête menée par le sociologue géorgien Iago Katchkatchvili en 2008, les Géorgiens sont encore 55 % à maîtriser le russe.

Après le déjeuner, et bien que l’embargo russe sur le vin géorgien ait été levé en 2013, les touristes achètent des bouteilles de vins locaux par dizaines avant de s’endormir dans le car, sur le chemin du retour vers Tbilissi.

Touristes Russes Géorgie
La Russie, avec un million et demi de touristes en 2016, est le 4e pays à envoyer le plus de visiteurs en Géorgie. Crédits : Manon Masset / LCDR

Un pays d’opportunités

Maria Khokhlova organise plusieurs fois par semaine ce genre d’excursions d’une journée pour les touristes russes. Originaire d’Omsk, cette jeune Russe de 33 ans est tombée sous le charme de la Géorgie dès ses premières visites en tant que touriste – au point de décider de s’y installer.

Avec des amis déjà présents sur place, Maria a fondé en 2012 l’agence Tkemali Tour, dédiée principalement à une clientèle russe et russophone. « Nous avons commencé par organiser des excursions d’une journée, car à l’époque, il n’existait quasiment pas de visites organisées. Les touristes russes en Géorgie étaient presque exclusivement des voyageurs seuls, qui préparaient tout leur séjour eux-mêmes », se rappelle-t-elle.

Aujourd’hui, l’agence prend en charge plus de 10 000 touristes russophones par an lors d’excursions all inclusive d’un ou plusieurs jours, à travers tout le pays.

La directrice précise que l’intérêt des Russes pour la Géorgie croît à mesure que le pays devient plus accessible. Du point de vue pratique, les Russes n’ont plus besoin de visa pour la Géorgie depuis juin 2015, et de nombreux vols directs relient désormais les deux pays, comme la ligne Novossibirsk – Tbilissi, qui a ouvert en avril dernier.

Du point de vue financier, la Géorgie est moins chère que l’Europe, où le pouvoir d’achat des Russes a fortement baissé avec la crise économique et la dévaluation du rouble. « Même si les prix augmentent progressivement avec l’inflation, la Géorgie reste un pays extrêmement bon marché pour les Russes, et pour tous les étrangers en général », indique Maria.

À en croire la jeune femme, si la Géorgie dispose d’un fort potentiel de développement touristique, le pays a besoin d’adopter des standards en la matière, aujourd’hui absents. « Actuellement, il est difficile d’assurer un service de qualité, car le niveau des guides, des chauffeurs et du personnel hôtelier est trop variable. Le marché des excursions est anarchique, lui aussi, avec des guides privés qui proposent des visites à des prix exorbitants, parfaitement injustifiés. Les arnaques sont légion », explique Maria, pourtant convaincue que le marché devrait se stabiliser et se normaliser d’ici deux ans.

Elle salue d’ailleurs le travail des autorités géorgiennes, qui mènent depuis quelques années une campagne de promotion du pays à l’étranger. « La Géorgie figure désormais dans tous les tops dix des destinations à visiter, selon les magazines russes de voyage », indique-t-elle.

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Un groupe de touristes russes traversant le Pont de la Paix à Tbilissi. Crédits : Manon Masset / LCDR

Les petits plats dans les grands

Derrière cette vaste opération de séduction : l’administration nationale géorgienne du tourisme et ses 70 employés, dont la moyenne d’âge ne dépasse pas les 40 ans et qui sont tous parfaitement anglophones.

Leur dernier coup de pub remonte à fin 2016, à l’occasion de l’entrée dans le pays de son « six millionième visiteur ». Un record absolu, qui correspond à une augmentation de 7,6 % par rapport à 2015.

Dans une vidéo visionnée plus de 200 000 fois sur YouTube, on découvre l’heureux gagnant : un touriste néerlandais nommé Jesper Blac. Le jeune homme est pris en charge à son arrivée à l’aéroport de Tbilissi par un chauffeur privé, qui l’emmène dîner avec le Premier ministre géorgien Guiorgui Kvirikachvili. Déjà surpris, Jesper découvre, sur le chemin, que son visage est diffusé sur tous les grands écrans de la ville. S’ensuit un repas somptueux, composé de plats typiques et de vins locaux, rythmé par des musiques, chansons et danses traditionnelles.

Depuis sa création en 2012, l’administration nationale géorgienne du tourisme met ainsi les petits plats dans les grands pour attirer les visiteurs du monde entier. « Idéalement située entre le Proche-Orient, la Russie et l’Europe, la Géorgie attire des visiteurs de toute part », indique le porte-parole de l’organisation, Tornike Zirakishvili.

Parmi les nouveaux venus : les Iraniens, les Saoudiens, et surtout les ressortissants de l’espace Schengen, avec lequel la Géorgie n’est plus liée par aucun régime de visa depuis mars 2012. La Russie, avec un million et demi de touristes en 2016, est le quatrième pays à envoyer le plus de visiteurs en Géorgie et fait partie des marchés historiques qui se sont le plus développés. « Nos trois plus gros marchés – l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie – sont stables et n’évoluent que de 2 à 3 % par an, alors que la Russie a effectué un bond de 12 % entre 2015 et 2016 », s’enthousiasme le porte-parole.

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« Nous sommes venus ici pour la nourriture, le vin et le sens de l’hospitalité, surtout envers les Russes », indique Ilya, 28 ans, banquier à Moscou venu avec sa compagne. Crédits : Manon Masset / LCDR

Pour les autorités géorgiennes, la prochaine étape consiste à diversifier l’offre et à faire en sorte que les Russes, qui se rendent traditionnellement dans la station balnéaire de Batoumi en été, découvrent d’autres régions du pays, comme la Kakhétie, au sud, et la Svanétie, au nord. « Nous essayons notamment d’attirer la jeunesse, en organisant des festivals de musique électronique, comme le célèbre KaZantip, qui se tenait autrefois en Crimée et aura lieu cette année chez nous, sur les bords de la mer Noire, à Anaklia», explique Tornike Zirakishvili.

Parmi les nouveaux marchés que convoite la Géorgie, la France n’arrive encore qu’à la 15e place, avec 14 000 visiteurs en 2015. « Pour commencer, il faut simplement mieux faire connaître la Géorgie en France », admet le porte-parole de l’organisation de promotion du tourisme.

D’ici 2025, la Géorgie, qui ne compte que 3,7 millions d’habitants, prévoit d’accueillir environ 11 millions de touristes étrangers.

Un objectif certes ambitieux, mais, à en croire les représentants de l’administration, tout à fait réalisable. Pour Tornike Zirakishvili, la Géorgie n’est en effet pas difficile à vendre : « Un dicton géorgien dit que plus tu accueilles de gens, plus tu vivras longtemps… Il n’y a pas meilleure campagne de communication ! », conclut-il.

2017, la (nouvelle) année de tous les records ?

En 2016, la Géorgie a accueilli 6,3 millions de visiteurs étrangers, soit 7,6 % de plus qu’en 2015, dont 1,3 million de citoyens russes, soit une augmentation de 12 %.

Entre janvier et mars 2017, 1,3 million de touristes étrangers ont déjà visité la Géorgie, soit 11,4 % de plus que sur la même période en 2016. Parmi eux, on recense 187 000 Russes, soit une augmentation de 28,2 % par rapport à l’année passée.

« L’année 2017 promet d’être celle de tous les records pour le tourisme en Géorgie », estime le porte-parole de l’administration nationale géorgienne du tourisme, Tornike Zirakishvili.

La Géorgie, combien ça coûte ?

1 laris = 0,4 €
1 € = 2,6 laris

Un hôtel 3 étoiles : 210 laris (78€) pour deux par nuit

Un dîner dans un restaurant : 35 laris (13€) par personne

Un trajet en métro : 0,5 lari (0,40€)

Un café : 2 laris (0,75€)