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Terroriste pas Ilyas Nikitine

Ceci n’est pas un terroriste

Lundi 3 avril, Ilyas Nikitine, 39 ans, a été présenté à tort par une série de grands médias russes comme le suspect n°1 dans l’affaire de l’attentat du métro de Saint-Pétersbourg. En l’espace de vingt-quatre heures, l’homme a été successivement entendu par la police, refoulé à l’aéroport et licencié. Retour sur une bavure médiatique.

Ilyas Nikitine Saint-Pétersbourg
Ilyas Nikitine capturé par une vidéo de surveillance du métro de Saint-Pétersbourg, le 3 avril. Crédits : capture/youtube

Ilyas Nikitine était au mauvais endroit au mauvais moment. Ou plutôt, ressemblait à la mauvaise personne au mauvais moment. Toque tatare sur la tête, longue barbe, habit musulman : le jeune homme est l’archétype du terroriste islamiste, comme présenté dans les grandes productions américaines.

Et il a suffi aux services de sécurité du métropolitain d’apercevoir Ilyas Nikitine à la station Sennaïa Ploschad peu de temps avant l’explosion sur les enregistrements des caméras de surveillance pour le suspecter immédiatement et, surtout, pour transmettre les images à la chaîne de télévision russe Ren-TV, qui s’est empressée de les diffuser. Dès lundi, le jeune homme était ainsi devenu l’individu le plus recherché – et le plus haï– de Russie.

Wanted

Ilyas Nikitine
Ilyas Nikitine dans un poste de police à Saint-Pétersbourg. Crédits : réseaux sociaux

Or, si difficile soit-il d’y croire, l’homme, venu à Saint-Pétersbourg en touriste, n’aurait soi-disant découvert que son portrait circulait dans la médiasphère qu’après s’être présenté « de son propre gré » au commissariat.

« J’ai appris qu’une explosion avait eu lieu dans le métro au moment où je m’y trouvais. C’est-à-dire que j’étais descendu de la rame à Sennaïa juste avant qu’elle n’explose ! Et je sais qu’on accuse toujours les musulmans dans le cas d’attentats de ce genre. Donc, j’ai décidé de me présenter de moi-même à la police pour témoigner et leur donner ma version des faits avant qu’il ne leur prenne l’idée de me chercher. Et c’est là que j’ai appris que j’étais recherché et que j’ai vu mon portrait dans la presse », a confié Ilyas Nikitine au Courrier de Russie, très calmement, s’efforçant de justifier une décision qu’il admet lui-même être difficile à comprendre.

« On entend toujours dire, statistiques à l’appui, que ce sont les musulmans qui ont fait ci ou ça… Dans l’esprit des gens, les musulmans sont souvent associés au terrorisme. Mais les gens oublient que le terrorisme n’a ni nationalité, ni religion. Nous, les musulmans, nous vivons dans la paix et la bonté. Nous n’appelons pas au meurtre. L’islam n’est pas synonyme de violence. L’islam, c’est la pureté dans les relations », poursuit-il.

Ilyas assure également que ses interrogatoires se sont déroulés normalement et « dans le respect de la loi russe ». « Ils ne m’ont ni offensé, ni manqué de respect. Outre les enregistrements, ils n’avaient rien contre moi. J’ai été entendu par la police et le FSB (services spéciaux russes). Ils ont vérifié mon dossier et les données de mon téléphone, puis m’ont relâché dans la soirée », souligne-t-il.

Airforce one

Ilyas Nikitine
Ilyas Nikitine à l’aéroport de Moscou. Crédits : réseaux sociaux

Innocenté par les autorités, Ilyas était toutefois loin d’être blanchi aux yeux de la société. Le lendemain, alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui à Orenbourg, l’homme s’est vu refouler de l’avion lors de son transit à l’aéroport de Moscou, sur demande des passagers.

« Quand ils m’ont vu assis dans l’appareil, certains passagers se sont plaints, ont dit qu’ils ne voulaient pas voyager avec moi, qu’ils avaient peur… La compagnie a fait sortir tout le monde et a contrôlé l’avion à la recherche d’explosifs, ils m’ont fouillé… Mais rien à faire, les gens n’étaient pas rassurés et ne voulaient pas me voir à l’intérieur, alors que ça ne leur posait aucun problème à se trouver à côté de moi devant la porte d’embarquement. Malgré tous les efforts des pilotes et hôtesses, j’ai dû renoncer à prendre l’avion », raconte-t-il.

Ilyas, craignant que cette fâcheuse aventure ne se répète, a alors décidé de troquer la voie des airs pour la terre ferme, en optant pour un covoiturage. « Une famille, comprenant ma situation, a accepté de m’emmener jusqu’à Orenbourg, où ils allaient rendre visite à des proches. Là-bas, un ami m’a accueilli puis m’a emmené chez moi, à Koumertaou », se souvient-il, précisant, toutefois, que son trajet ne s’est pas déroulé sans encombres.

« Dans une station service, l’employée a pris peur en me voyant et s’est jetée sur le téléphone. Heureusement, elle s’est calmée assez rapidement : la personne au bout du fil a dû lui expliquer que je ne représentais aucun danger », ajoute-t-il.

Musulman de mère en fils

De retour à Koumertaou, dans le sud du Bachkortostan, Ilyas Nikitine a été rattrapé par sa funeste célébrité. Depuis son arrivée, les journalistes l’assaillent au téléphone et les paparazzis campent devant chez lui. « Je suis très fatigué, je voudrais juste que l’on me laisse tranquille. Pourtant, j’essaie aussi de répondre à toutes les demandes d’entretien, pour clarifier mon histoire », explique-t-il.

Ilyas est bien conscient que son code vestimentaire pose problème. Son apparence lui a déjà valu plusieurs refus de visas européens, et l’a même brouillé avec l’imam de la mosquée principale de sa ville, qui serait, selon Nikitine, davantage attaché à un islam « moins voyant », alors même que l’islam est la religion officielle de la moitié des habitants de cette république russe (peuplée de 29,5 % de Bachkirs et de 25,4 % de Tatars, majoritairement musulmans).

Ilyas Nikitine chez lui, dans une mosquée à Koumertaou. L’homme discute en ce moment de la possibilité de poursuivre en justice certains médias russes

« Si tu te dis musulman, tu dois ressembler à un musulman. C’était comme ça, autrefois. Mais aujourd’hui, les gens se disent musulmans tandis que leur apparence est tout autre. Je ne suis prêt ni à changer de style, ni à raser ma barbe, affirme Ilyas Nikitine. Je suis en paix. Et serein comme ça. »

Une « paix » que le jeune homme a trouvée après une vie tourmentée. Né Andreï, d’un père russe et d’une mère tatare, Ilyas confie avoir été élevé dans les valeurs tatares musulmanes par ses grands-parents maternels. Le jeune Andreï, à l’époque, n’est ni religieux ni pratiquant pour autant. Il fait du sport, s’impliquant sérieusement dans le biathlon, dès l’âge de six ans.

Après l’école, Andreï intègre l’école militaire des parachutistes de Riazan, avant d’être appelé dans l’armée, où il fait son service au moment de la guerre en Tchétchénie. De cette période, l’homme n’aime guère parler. « C’est loin dans le passé, dit-il, après une pause. C’est difficile pour moi de me remémorer cette époque. J’ai fait mon deuil, le passé doit rester le passé. Depuis, je fais autre chose, je mène un style de vie ouvert : sans arme et en paix. »

C’est à la fin de cet épisode qu’Andreï se convertit à l’islam et prend le prénom d’Ilyas. Il est aujourd’hui chauffeur poids lourd à Nijnevartovsk, dans le nord de la Russie. Un travail qu’il a d’ailleurs failli perdre également au lendemain de l’attentat de Saint-Pétersbourg. Pourtant, suite à la mobilisation des médias et de la société, son employeur aurait fait marche arrière. Ironie du sort.

Ce que l’on sait du vrai auteur de l’attentat de Saint-Pétersbourg

attentat saint-Pétersbourg

Il s’appelle Akbarjon Djalilov, est âgé de 22 ans et est originaire de la ville d’Och, au Kirghizistan.

En 2010, des affrontements entre Ouzbeks et Kirghizes ont éclaté à Och après la destitution du président kirghize Kourmanbek Bakiev. De nombreux représentants de la minorité ouzbek, originaires du sud du pays, dont les Djalilov font partie, ont alors demandé la citoyenneté russe au consulat et obtenu leur passeport selon une procédure simplifiée.

Akram Djalilov, le père d’Akbarjon, a été le premier membre de la famille à obtenir la citoyenneté russe, avant l’adolescent lui-même, qui l’a eue en 2011.

Dès l’obtention de son passeport, Akbarjon a déménagé à Saint-Pétersbourg, où il a d’abord travaillé dans un garage, avec son père, comme carrossier. En 2013, il a été engagé par la chaîne de restaurants Sushi Wok et a travaillé à Vsevolojsk, en banlieue pétersbourgeoise.

Depuis son installation en Russie, Akbarjon retournait chaque année à Och pour les vacances, sauf en 2015, où il aurait passé 13 mois en Turquie, selon une source de RBC proche du gouvernement turc. Le jeune homme est retourné à Och en février 2017, et en est rentré début mars. Selon son frère, Ahror, Akbarjon, lors de ce séjour, n’a pas plus fait ses prières ni n’est allé à la mosquée que d’habitude, et il a eu, plus généralement, un comportement tout à fait ordinaire. Akbarjon est présenté par ses parents et ses proches, interrogés par RBC, comme un jeune homme « calme, pacifique et ne manifestant pas d’intérêt particulier pour la religion ».

La famille Djalilov refuse de croire qu’Akbarjon ait décidé de devenir un kamikaze. Ses proches sont persuadés qu’il a été contraint à prendre le sac à dos contenant la bombe par la ruse, et que celle-ci a ensuite été déclenchée à distance. Selon une source de RBC proche du dossier, les enquêteurs examinent actuellement cette version.

Thomas Gras

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