La destruction du siècle va bientôt commencer


Le 21 février 2017, Sergueï Sobianine, maire de Moscou, a reçu le feu vert de Vladimir Poutine pour un projet inédit : les quelque 8 000 khrouchtchevka de la capitale – ces habitations à quatre étages construites massivement sous Khrouchtchev – doivent être démolies à partir de 2018, et remplacées par de nouveaux immeubles modernes, où seront relogés leurs habitants. Une nouvelle qui laisse les Moscovites ébahis, partagés entre expectative et inquiétude. Reportage.

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Moscou compte quelque 8 000 khrouchtchevka, ces fameux « 5 étages » soviétiques. Crédits : Jean Colet/LCDR

« Tiens, Sobianine parle ! » : Andreï Tchoulkov et ses parents s’assoient promptement devant le téléviseur, les yeux vissés sur l’écran. Le journal télévisé diffuse des images d’une rencontre entre le maire de Moscou et ses administrés. Très rapidement, l’enthousiasme de la famille se refroidit. « Le maire ne veut pas nous dire quand notre khrouchtchevka sera détruite », grommelle Elena, la mère. « Et nous ne savons toujours pas où nous serons relogés ! », enchaîne Anatoli, le père.

Aussi communément appelées les « cinq étages » (le rez-de-chaussée français correspond au premier étage russe), les khrouchtchevka sont des barres d’immeubles sans ascenseur, construites massivement à l’initiative de Nikita Khrouchtchev dans les années 1950 et 1960, afin de résoudre la crise du logement de l’époque. « Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de très nombreux Soviétiques vivaient dans des appartements communautaires ou des baraques de bois. Les khrouchtchevka ont permis à tous ces gens d’avoir enfin leur propre appartement. Autant Staline a construit les logements de l’élite, autant Khrouchtchev a bâti ceux du peuple. Les khrouchtchevka étaient prévues pour rester debout 25 ans, au plus – à l’issue desquels on prévoyait l’avènement du communisme », explique Anna Bronovitskaïa, historienne de l’architecture.

L’appartement des Tchoulkov est typique des khrouchtchevka : 43 m2 pour quatre personnes ; une cuisine de 5,6 m2 qui ne permet pas à la famille de s’y asseoir ensemble ; 2,45 m sous plafond, qui créent une impression d’oppression ; des toilettes intégrées dans une petite salle de bain ; des canalisations nécessitant des travaux tous les trois mois ou presque ; des murs fins, au travers desquels on entend « tout » chez les voisins…

Anatoli Tchoulkov dans son appartement de khrouchtchevka
Anatoli Tchoulkov dans le salon de sa khrouchtchevka. Crédits : Junzhi Zheng/LCDR

Un demi-siècle après cette entreprise de construction de masse, les « cinq étages » bas de gamme ne correspondent plus aux normes de confort dans la capitale russe. « La ville s’efforce de rénover ces khrouchtchevka depuis vingt-cinq ans. Mais il est clair que pour de nombreux immeubles, on a passé le stade des réparations, qu’il serait plus efficace de démolir et de construire du neuf. Prenez un balcon pourri, âgé de soixante ans – c’est impossible de le remplacer ! Idem pour les tuyaux de chauffage central, encastrés dans les murs. […] Le vieillissement de ces immeubles nous conduira tôt ou tard à l’impasse : les habitants devront être relogés en urgence, ils n’auront plus de choix », a déclaré fin mars Marat Khousnoulline, chef du département de la construction de la ville de Moscou, au quotidien Kommersant.

Dans une récente interview au quotidien Komsomolskaïa Pravda, Sergueï Sobianine a affirmé que la mairie avait reçu, ces dernières années, « 250 000 lettres de plainte des habitants au sujet des khrouchtchevka », et que la démolition de ces immeubles « désuets » relevait de la « nécessité absolue ». « Les Moscovites veulent que l’on démolisse ces habitations et que l’on en bâtisse de nouvelles à la place. Il me semble que c’est la décision la plus juste », l’a soutenu le président Vladimir Poutine, en février, lors d’un tête-à-tête au Kremlin. Le maire a précisé que la mesure concernerait environ 8 000 immeubles et entraînerait le relogement d’1,6 million d’habitants.

Cette décision du maire Sobianine, en réalité, reprend un projet de son prédécesseur, Iouri Loujkov. Ce dernier avait lancé dès 1998 une vaste campagne de démolition des « cinq étages », qui ciblait les 1 722 immeubles les plus vétustes de la capitale. Mais son départ en 2010 avait donné un coup de frein au processus. Il reste, à ce jour, encore 69 khrouchtchevka de la liste initiale à détruire, a précisé Sergueï Liovkine, chef du département de la politique d’urbanisme de la ville de Moscou.

Vivement le relogement !

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Malgré des hivers longs et rudes, le balcon ouvert est un élément inhérent aux khrouchtchevka. Crédits : Jean Colet/LCDR

Elena et Anatoli Tchoulkov sont de ceux qui désirent en finir avec leur « cinq étages ». Le couple vit avec ses deux enfants – Natalia et Andreï – dans un deux-pièces du quartier de la place Preobrajenskaïa, à l’est de Moscou. « Chaque année, j’écris au Département des biens de la ville de Moscou pour solliciter un relogement. Et la réponse est toujours la même : Il y a du monde avant vous, patientez ! Cela fait presque vingt ans que l’on patiente ! », soupire Anatoli.

L’aspiration de la famille au relogement n’est toutefois pas dépourvue de craintes. « On entend parler de gens qui ont accepté la démolition de leur khrouchtchevka mais se sont retrouvés relogés dans le Nouveau Moscou [la grande banlieue, massivement construite et reliée à la ville après l’élargissement de la capitale, en 2012, ndlr]. J’espère que cela ne nous arrivera pas ! Ici, nous sommes à moins de dix minutes de marche du métro, très proches du centre-ville… Ce serait l’horreur de se faire déporter là-bas », confie Elena.

Interrogé par Komsomolskaïa Pravda au sujet de ces relogements, Sergueï Sobianine a promis que les nouveaux logements « aur[aie]nt au moins 20 % de surface en plus » et seraient situés « dans le même quartier » que les anciens.

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Les khrouchtchevka étaient prévues pour rester debout 25 ans, au plus. Elles sont aujourd’hui toutes dans un état de délabrement différent. Montage photographique de plusieurs « 5 étages ». Crédits : Jean Colet/LCDR

Le programme de démolition de Loujkov stipulait lui aussi que les habitants des khrouchtchevka rasées obtiendraient de nouveaux appartements dans le même quartier ou un quartier avoisinant. Mais pour certains, la réalité est tout autre. Ekaterina Petrova, Moscovite âgée de 35 ans, a quitté son ancien « cinq étages » en 2004. Elle se souvient des « efforts » que ses parents ont fournis pour rester dans leur quartier : « Nous vivions dans un appartement de 30 m2, dans le quartier de Severnoïé Izmaïlovo, à l’est de Moscou. Notre immeuble étant condamné à la démolition, un nouveau logement nous a été proposé en échange – soit dans le quartier de Ioujnoïé Boutovo, soit dans celui de Marino. Ces deux secteurs sont excentrés et malfamés. Nous ne voulions absolument pas y aller. Alors, on a appris que, moyennant des pots-de-vin, la mairie pourrait nous laisser rester sur place. Mes parents ont déboursé quelque 3 000 dollars, soit cinq fois le salaire moyen moscovite de l’époque, pour se procurer ce logement dans le même quartier, que nous aurions dû obtenir gratuitement !, explique Elena en haussant les épaules, un peu amère. Et ajoute : Beaucoup de gens de notre quartier sont partis à Ioujnoïé Boutovo et plus loin. Ceux qui sont restés ont probablement payé, ou ils avaient des connaissances bien placées… »

Pour d’autres, le relogement est plutôt lié à de bons souvenirs. Olga Nogteva, 47 ans, a reçu en 2002 un nouvel appartement de 56 m2, en contrepartie de celui de 43 m2 qu’elle possédait dans une khrouchtchevka rasée, sans devoir se saigner. « On a simplement payé 4 000 roubles – un prix symbolique, le coût des 13 m2 de plus –, et on a emménagé dans un appartement moderne, situé juste de l’autre côté de la rue, dans le quartier de Chtchoukinskaïa [nord-ouest de Moscou, ndlr]. Auparavant, dans la khrouchtchevka, sans ascenseur, c’était la galère de monter la poussette de ma fille jusqu’au troisième étage. Mais maintenant, on a un ascenseur, et aussi une vue magnifique ! Depuis mon immeuble de 33 étages, je vois le lever du soleil, le stade Dynamo et le clocher d’Ivan le Grand », se félicite-t-elle.

Réaménagement post-démolition

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Les pièces minuscules des khrouchtchevka ne répondent plus aux normes de confort contemporaines. Crédits : Jean Colet/LCDR

Le réaménagement après les démolitions programmées est une autre préoccupation des Moscovites – en l’occurrence de ceux qui n’habitent pas les immeubles visés. Ils sont nombreux à redouter les nouvelles constructions et l’arrivée massive de nouveaux résidents – et, à terme, la saturation du quartier.

« Chaque micro-quartier de khrouchtchevka avait été soigneusement aménagé. Mais ces infrastructures type écoles, jardins d’enfants, aires de jeux et de sport, transports en commun, centres de soins, etc., sont faites pour une population de faible densité. Si l’on remplace les cinq étages par des dix-sept étages ou d’autres très hauts immeubles, cela brisera l’équilibre et l’harmonie du quartier », souligne l’historienne de l’architecture Anna Bronovitskaïa.

Même son de cloche chez Grigori Revzine, critique en architecture et professeur à l’École des hautes études d’urbanisme de Moscou : « Les leçons à tirer du programme de Loujkov, c’est qu’on a construit de nouveaux immeubles, mais pas les structures de génie civil correspondantes. C’est-à-dire que les résidents utilisent les anciens systèmes de canalisations, de chauffage et d’électricité, conçus pour trois fois moins de population. Et c’est l’une des raisons de la gigantesque panne de courant de 2005 à Moscou. »

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Couloir et communs d’une khrouchtchevka. Crédits : Jean Colet/LCDR

Marat Khousnoulline réplique dans Kommersant : « La position de principe de la Ville est de reloger les habitants dans des quartiers dépoussiérés, possédant toutes les infrastructures nécessaires. Les nouvelles normes de construction impliquent une configuration des quartiers complètement différente. Les rez-de-chaussée des nouveaux immeubles seront réservés à des centres médicaux, pharmacies et magasins. Des infrastructures de transport confortables seront développées […] Le maire nous a aussi demandé d’examiner tous les territoires adjacents aux zones de démolition pour créer des parcs supplémentaires. »

Valeri Telitchenko, député à la Douma de la capitale et président de l’Université d’État de génie civil de Moscou, confirme que la question écologique sera l’une des principales préoccupations au programme de Sobianine. « À l’inverse, ce n’était pas du tout une priorité du programme de Loujkov. Les déchets liés à la démolition ont été déversés directement dans les décharges. Non seulement ils y prenaient beaucoup de place, mais ils n’ont pas été retraités. Aujourd’hui, les technologies de recyclage sont au point, nous pourrons tout à fait traiter certains déchets de démolition d’une manière écologique », rassure-t-il.

Quant au financement du projet de démolition de Sobianine, dont les coûts sont estimés à 3 500 milliards de roubles – soit l’équivalent de deux budgets annuels de la capitale –, Marat Khousnoulline a annoncé à Kommersant que la mairie débourserait 300 milliards de roubles sur trois ans pour parrainer le programme. Selon un sondage du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), 80 % des habitants des khrouchtchevka soutiennent le projet de démolition. 95% des sondés se disent prêts à déménager, à condition d’être relogés dans le même quartier.

Lost in Moscow

Malgré tous ses inconforts, les khrouchtchevka font aussi des heureux. Irina Kouzmina, 35 ans, est nostalgique de son ancien « cinq étages ». « J’ai grandi dans une cour des khrouchtchevka où tout le monde se connaissait. Nous y vivions en grande famille. Les mères faisaient la cuisine tour à tour et, en rentrant de l’école, les enfants allaient ensemble dans un appartement manger la soupe. Près de notre appartement poussait un poirier, à l’automne, nous pouvions cueillir les poires par la fenêtre… Après la démolition de notre khrouchtchevka en 2011, nous avons emménagé dans un appartement de 76m2, dans le même quartier que Prospekt Vernadskovo [au sud-ouest de Moscou]. Mais l’ambiance de petit village qui est propre aux quartiers de khrouchtchevka, a disparu pour toujours avec la démolition. Elle me manque. Je me sens perdue entre les nouveaux édifices », confie Irina, nostalgique.

Quel est le contenu du projet de loi sur la démolition des « cinq étages » et le réaménagement post-démolition ?

Sergueï Zverev, président de la Commission de l’urbanisme à la Douma de la ville de Moscou, a indiqué que les lois concernant les démolitions seraient adoptées d’ici l’automne 2017. Le projet de loi prévoit :

– La simplification des démarches administratives, pour les habitants ainsi que pour les investisseurs immobiliers. L’ex-propriétaire d’un appartement démoli pourra par exemple obtenir les documents officiels nécessaires pour revendre son nouveau logement au bout d’un an seulement, au lieu de devoir attendre trois ans comme par le passé.
– Le développement d’une infrastructure complète (écoles, jardins d’enfants, aires de jeux et de sport, transports en commun, centres de soins, etc.) dans les nouveaux ensembles d’immeubles, adaptée au quartier.
– Les nouveaux logements attribués aux habitants des immeubles rasés seront situés dans les mêmes quartiers que les anciens ou des quartiers avoisinants.
– Le nombre de pièces et la surface ne diminueront pas. Les habitants pourront payer pour avoir plus de mètres carrés.
– L’intervention de la mairie de Moscou en cas de litige entre un investisseur immobilier et un particulier, autrefois exclue.