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Dans la fabrique de cosmonautes

L’agence spatiale russe Roscosmos a lancé le 14 mars dernier une campagne de recrutement pour les aspirants cosmonautes. Après une formation de six ans, les heureux élus pourraient devenir les premiers Russes à marcher sur la Lune. Le Courrier de Russie s’est rendu au centre d’entraînement Iouri Gagarine, où tous les cosmonautes russes s’entraînent depuis 56 ans et où seront formées les nouvelles recrues. Reportage.

Lе cosmonaute russe Fiodor Iourtchikine et l’astronaute américain Jack Fischer se sont envolés pour l’ISS le 20 avril dernier. Crédits : Manon Masset/LCDR

Cachée au milieu de la forêt, à près de 25 km à l’est de Moscou, la Cité des étoiles est une véritable ville, avec écoles et cinémas. Mais c’est aussi et surtout un territoire secret, créé en 1960 et isolé du reste du monde durant toute la période soviétique, abritant, en son sein, le centre d’entraînement Iouri Gagarine, qui formait les cosmonautes soviétiques à l’abri des regards.

Aujourd’hui, la Cité des étoiles n’est plus gérée par l’armée. Elle est ouverte aux astronautes du monde entier ainsi qu’au public, bien que sous certaines conditions : les autorités russes examinent les demandes d’accréditation des journalistes étrangers durant 30 jours minimum.

Il faut franchir deux postes de contrôle pour accéder au centre d’entraînement. Seule une petite partie du complexe est accessible au public, dont la salle qui abrite la première station spatiale MIR. Mise en fonction en 1981, elle a été volontairement détruite dans l’atmosphère en 2001. « Plus de cent astronautes sont passés par MIR, dont plusieurs Russes, des Américains et des Français. Et de là, ils ont effectué environ 80 sorties dans l’espace », explique Oleg Zakharov, chef adjoint du centre de formation pour les jeunes, Cosmotsentr.

Transformée en musée et centre éducatif, la station accueille aujourd’hui un groupe d’écoliers, impatients de jouer aux cosmonautes. « Mais où se trouve la chambre à coucher ? », demande, intrigué, Vova, 8 ans, à bord de la station. « Les cosmonautes ne ressentant dans l’espace ni l’horizontalité, ni la verticalité, ils dorment debout, accrochés aux murs de la station, comme ils peuvent », répond Oleg, en désignant une pièce étroite, sans lit. « Mais ils arrivent à dormir ? »,interroge une autre élève, Olga, sceptique. « Bien sûr, ils ont pour repères le plafond, peint en clair, et le sol, foncé », poursuit Oleg, ajoutant que les conditions de vie dans la station MIR étaient relativement confortables. « À l’époque, il y avait même un bania, ici », précise-t-il.

Les enfants rencontrent ensuite Salijan Charipov, ancien cosmonaute russe d’origine kirghize et actuel directeur de la station éducative. « J’ai moi-même été formé aux vols spatiaux sur ce prototype, en tant que commandant de vaisseau », indique le cosmonaute, qui faisait partie de la mission STS-89 en 1998 et a également séjourné 192 jours à bord de la station spatiale internationale en 2004.

Sortir dans l’espace

Scaphandres dans la salle d’entraînement Vykhod-2. Crédits : Manon Masset/LCDR

Dans la salle d’entraînement voisine, Vykhod-2, consacrée aux sorties dans l’espace, se dressent deux scaphandres modernes à fière allure. « Le scaphandre est une sorte de mini-vaisseau spatial à lui tout seul », indique Dmitri Zoubov, instructeur de la salle.

On peut l’enfiler de façon autonome en dix minutes seulement : « On ouvre l’arrière du scaphandre, qui ressemble à une porte, puis on place les jambes et les bras. Enfin, on tire la corde, pour le fermer », poursuit l’instructeur.

L’engin, qui pèse entre 100 et 120 kg, permet aux cosmonautes d’évoluer dans l’espace jusqu’à dix heures. « Chaque scaphandre est aussi équipé d’une bande de couleur, rouge pour l’un et bleue pour l’autre, grâce à laquelle les opérateurs identifient les cosmonautes dans l’espace », précise-t-il.

Le plus impressionnant se trouve toutefois au plafond de la salle, où s’étend tout un réseau de tuyaux et de ponts suspendus, « unique au monde », relié aux scaphandres. « Ce système permet de simuler les conditions d’une sortie dans l’espace en régulant la gravité à l’intérieur de la salle », indique Dmitri.

Outre la formation des cosmonautes, le centre est aussi un laboratoire de recherche scientifique sur l’Espace. Dans la salle Vykhod-2, Dmitri mène depuis quelques années des expériences sur l’impact potentiel de l’atmosphère de Mars sur l’organisme humain. « Le travail sur Mars pose beaucoup de questions : on ne sait pas encore précisément de quel type de scaphandre l’homme aura besoin, ni même s’il sera capable de sortir sur la planète rouge après avoir passé un an en apesanteur [durée approximative du voyage vers Mars depuis la Terre, ndlr] », précise l’instructeur.

La pression du décollage

Le Soyouz est aujourd’hui le seul véhicule spatial capable d’assurer la relève de l’équipage permanent de l’ISS. Crédits : Manon Masset/LCDR

Toutefois, avant de pouvoir espérer aller un jour sur Mars – ce que Roscosmos exclut pour les 10 à 15 années à venir –, les cosmonautes doivent apprendre à piloter le vaisseau Soyouz. Dans la grande salle d’entraînement dédiée à l’engin, le premier modèle, conçu en 1960 et utilisé jusqu’à présent, règne en maître.

« Le Soyouz est le seul véhicule spatial aujourd’hui capable d’assurer la relève de l’équipage permanent de la station spatiale internationale, l’ISS », lance d’emblée Sergueï Vassenine, ingénieur sur le Soyouz.

Depuis que la navette spatiale américaine a cessé de fonctionner, en 2011, la Russie est effectivement la seule, avec ses Soyouz, à pouvoir envoyer des cosmonautes sur l’ISS et les rapatrier sur Terre. « Aujourd’hui, les astronautes du monde entier qui doivent aller travailler sur l’ISS viennent se former chez nous, sur le Soyouz », précise Sergueï Vassenine.

À l’intérieur du vaisseau, trois sièges sont disposés dans des bacs : les cosmonautes doivent s’y installer en position fœtale, les genoux repliés contre la poitrine. « C’est la position la mieux adaptée pour supporter les effets de l’accélération », explique l’ingénieur.

La plus petite des centrifugeuses, la TsF-7. Crédits : Manon Masset/LCDR

Pour s’habituer à ces effets, ressentis au décollage et à l’atterrissage, les cosmonautes s’entraînent dans une centrifugeuse. « Au décollage de la fusée, le corps humain subit une pression très forte et devient extrêmement lourd », reprend Alexandre Ioufkine, chef du département des centrifugeuses.

Sous le regard attentif d’ingénieurs et de médecins, le cosmonaute, installé dans la cabine, doit appuyer sur un bouton-poussoir dès que la centrifugeuse se met à tourner. « S’il perd connaissance à cause de l’accélération, il relâche le bouton – le médecin voit alors s’allumer une lampe rouge et signale qu’il faut arrêter la machine », poursuit l’instructeur.

Lors de ma visite, la centrifugeuse principale est temporairement hors service, et les cosmonautes s’entraînent dans un modèle plus petit. La piscine dans laquelle les cosmonautes apprennent à évoluer sur des maquettes grandeur nature de l’ISS comme s’ils étaient en apesanteur doit aussi être rénovée. Elle devrait toutefois être opérationnelle dès 2018, pour le début de la formation des aspirants cosmonautes.

Moins spectaculaire mais non moins essentielle, la préparation physique et psychologique constitue une étape importante de la formation des cosmonautes. Dans le département biomédical, l’épreuve universellement redoutée est celle de la chambre d’isolement.

La pièce, qui fait plus penser à une salle d’interrogatoire qu’à un local d’entraînement, n’a ni fenêtre, ni horloge. Cinq jours durant, les cosmonautes y sont enfermés, totalement coupés du monde : ils n’ont pas le droit de dormir et doivent résoudre des problèmes mathématiques. « L’’épreuve de la chambre d’isolement n’a lieu qu’une seule fois au cours de la formation des nouvelles recrues. Mais c’est suffisant pour qu’ils se la rappellent toute leur vie ! », assure le responsable du département, Alexandre Vassine.

Les actuels aspirants cosmonautes sont toutefois plus chanceux que leurs prédécesseurs, pour qui l’épreuve de l’isolement durait jusqu’à dix jours. « Depuis le premier vol de Gagarine, il y a 56 ans, le processus de formation a évolué. Les conditions se sont adoucies, et l’accent est davantage mis sur l’apprentissage technique », précise l’instructeur.

Examen final

Examen final à bord de l’ISS, reproduite à l’identique au centre Gagarine. Crédits : Manon Masset/LCDR

Les entraînements des cosmonautes sont secrets, mais la presse peut assister à une partie des examens finaux auxquels se soumettent les équipages avant de s’envoler vers la station spatiale internationale.

Aujourd’hui, c’est au tour du Russe Fiodor Iourtchikine et de l’Américain Jack Fischer. Dans la salle d’entraînement, qui reproduit intégralement le segment russe de la station internationale, les deux hommes doivent prouver leur capacité à réagir à des situations d’urgence, comme un incendie.

« Au terme de la formation, les cosmonautes doivent connaître la station spatiale internationale comme leur poche, afin d’être en mesure, quand ils arriveront à bord, de se mettre immédiatement au travail », souligne Viatcheslav Skakoun, instructeur du segment russe de l’ISS, qui a suivi l’équipage tout au long de ses entraînements.

Lors de leur examen, les deux cosmonautes sont en contact permanent avec le centre de contrôle, situé à l’autre bout de la salle. Fiodor Iourtchikine doit procéder à l’arrimage manuel d’un vaisseau-cargo, nécessaire en cas de problème avec le pilote automatique. « OK pour l’enclenchement du pilote manuel, engagez la seconde phase et démarrez l’arrimage », ordonne l’examinateur.

Après les épreuves techniques et avant les épreuves des situations d’urgence, les journalistes sont invités à quitter la salle. Quelques jours plus tard, nous apprenons que Fiodor Iourtchikine, qui en est à son cinquième vol spatial, et Jack Fischer, pour qui c’est le premier, ont réussi les épreuves avec brio – et s’apprêtent à s’envoler pour la station spatiale internationale.

En vidéo, visite du centre Iouri Gagarine à Moscou

À bord de l’ISS

Le 20 avril, le Russe Fiodor Iourtchikine et l’Américain Jack Fischer ont rejoint l’ISS pour prendre la relève de l’astronaute américain Shane Kimbrough et des deux cosmonautes russes Andreï Borissenko et Sergueï Ryjikov, revenus sur Terre le 10 avril dernier après six mois à bord de la station. Iourtchikine et Fischer rejoignent, sur place, le Russe Oleg Novitski, l’Américaine Peggy Whitson et le Français Thomas Pesquet, à bord de l’ISS depuis le 19 novembre dernier.

Et la relève ?

La Russie compte actuellement 31 cosmonautes opérationnels, dont la moitié a déjà été dans l’espace alors que l’autre moitié s’y prépare. Cependant, face à la reconversion professionnelle imminente d’une partie d’entre eux et à l’âge avancé d’autres, Roscosmos a décidé de lancer sa 17e campagne de recrutement, afin d’engager dix cosmonautes supplémentaires.

Tout citoyen russe âgé de moins de 35 ans, pesant moins de 90 kg et mesurant moins d’1m90, possédant un diplôme supérieur d’ingénieur ou d’aviation et une expérience de travail de trois ans minimum, peut postuler à la formation. Les personnes possédant une double nationalité ou ne disposant que d’un permis de séjour sur le territoire russe n’en ont pas le droit.

Les candidats retenus suivront une formation de six ans, à l’issue de laquelle ils vivront les dernières heures de l’ISS, dont le fonctionnement a été prolongé jusqu’en 2024, participeront aux premières expériences menées avec le nouveau vaisseau spatial russe Federatsia, qui doit remplacer le Soyouz d’ici 2023, et surtout prendront part à « l’objectif Lune » que s’est fixé la Russie pour 2031.

La dernière campagne de recrutement de Roscosmos remonte à 2012. Il s’agissait du premier recrutement ouvert aux civils, les aspirants cosmonautes étant jusqu’alors recrutés exclusivement parmi les pilotes de l’armée ou les ingénieurs du secteur spatial.

Manon Masset

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