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Attentat de Saint-Pétersbourg : Akbarjon Djalilov, un kamikaze ou une bombe vivante ?

Qui est Akbarjon Djalilov, l’auteur de l’attentat suicide dans le métro de Saint-Pétersbourg, le 3 avril dernier, qui a coûté la vie à 15 personnes ? Le quotidien RBC s’est rendu dans sa ville natale d’Och, en Kirghizie, pour tenter d’en savoir plus. Reportage.

Attentat saint-Pétersbourg
Akbarjon (à gauche) le jour de l’attentat et (à droite) à Saint-Pétersbourg. Crédits : collage.

« Calme, pacifique et ne manifestant pas d’intérêt particulier pour la religion » : c’est ainsi qu’Akbarjon Djalilov est décrit par sa famille, ses voisins, ses amis et ses professeurs, interrogés par RBC.

Un bâtiment anonyme de plain-pied, des dalles qui s’effritent au sol, des enfants jouant à proximité : jusqu’en 2009, Akbarjon vivait ici, dans le quartier de Touran.

Les voisins décrivent les Djalilov comme une famille aimable et sans histoires. La maison est encore habitée par l’oncle d’Akbarjon et ses deux épouses, Surayyo et Yorkinoï, qui, derrière la porte, retiennent difficilement leurs larmes. Ces derniers jours, presque tous les membres de la famille ont été interrogés par la police et les services secrets kirghizes (GKNB).

L’oncle, Khasanboï, ne veut pas croire à la mort de son neveu : « Je garde l’espoir que mon neveu chéri m’appelle et me salue… Nous discuterons de la vie et du travail. Je ne crois pas qu’il ait fait ça de lui-même… Ils ont profité de sa bonté et de sa docilité. »

La famille est unanime : Akbar n’a jamais pratiqué la religion, du moins quand il vivait à Och. Les imams et les fidèles des mosquées des alentours ne se souviennent pas de lui, il ne faisait pas le namaz à la maison et n’allait pas à la prière du vendredi.

Fatima Kadyrjanova, enseignante, qui a eu Djalilov à l’école de la sixième à la troisième, est aussi bouleversée que les membres de la famille.

« Nous avons tous été choqués d’apprendre que notre ancien élève s’était fait exploser à Saint-Pétersbourg. Akbarjon ne pratiquait même pas l’islam ! C’était un élève moyen, discret et parfois obligé de faire l’école buissonnière pour aider ses parents. Ces derniers s’intéressaient à ses études et venaient aux réunions avec les professeurs, mais nos seules remarques à l’égard de leur garçon concernaient son piètre niveau en orthographe et ses absences injustifiées. Il y avait bien des voyous à l’école, mais Akbarjon n’en faisait certainement pas partie ! »

À l’école, on se rappelle que le jeune homme pleurait parfois, lorsque les professeurs levaient la voix sur lui. Il aimait le football, l’informatique et le russe, et apprenait avec plaisir des poèmes. « Il avait de mauvaises notes en chimie et en physique », précise l’enseignante, qui imagine mal son ancien élève fabriquer une bombe seul.

Och Kirghizistan
Och au Kirghizistan. Crédits : Flickr

Aucun de nos interlocuteurs n’a souvenir d’une quelconque insolence de la part d’Akbarjon Djalilov. Il n’a jamais, non plus, attiré l’attention des services de sécurité kirghizes.

« C’était un garçon de bonne famille ; il n’a pas de casier judiciaire. Les habitants d’Och ont été choqués en apprenant la nouvelle. Djalilov vivait en Russie depuis quelques années : l’erreur vient donc des services de sécurité russes – du FSB et de la police ! », s’est emporté Zamir Sadykov, porte-parole de la police d’Och, interrogé par RBC.

Selon la sécurité kirghize, le terroriste présumé a effectivement pu nouer des contacts dangereux précisément en Russie, ce qui expliquerait pourquoi sa famille n’en a pas eu connaissance. « Ces dernières années, il n’est revenu à Och que pour de brefs séjours, et il est peu probable qu’il y ait rencontré des extrémistes. Plus vraisemblablement, cela s’est passé en Russie », estime ainsi l’interlocuteur de RBC au sein du ministère kirghize de l’intérieur.

Période pétersbourgeoise

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Akbarjon à Saint-Pétersbourg. Crédits : réseaux sociaux

À l’instar de nombreux jeunes originaires d’Och, Akbarjon a commencé à travailler à la fin du collège, sans terminer ses études secondaires. Mais il n’est pas resté longtemps dans sa ville natale.

En 2010, après la destitution du président kirghize Kourmanbek Bakiev, des affrontements entre Ouzbeks et Kirghizes ont éclaté à Och (selon le recensement de 2009, cette ville de 243 000 habitants est peuplée de 112 000 Ouzbeks et 100 000 Kirghizes ethniques). De nombreux représentants de la minorité ouzbek, originaires du sud du pays, dont les Djalilov font partie, ont alors demandé la citoyenneté russe au consulat et obtenu leur passeport selon une procédure simplifiée, a expliqué à RBC Taalaïbek Abdiev, consul honoraire du Kirghizistan à Saint-Pétersbourg.

Akram Djalilov, le père d’Akbarjon, a été le premier de la famille à obtenir la citoyenneté russe, avant l’adolescent lui-même, qui l’a eue en 2011 : il est relativement facile, pour un jeune de moins de 16 ans dont l’un des parents est citoyen de la Fédération, d’obtenir un passeport russe. Akbarjon Djalilov est ainsi devenu citoyen russe à 16 ans, sans jamais avoir obtenu de passeport de son pays natal.

Plusieurs vols directs font quotidiennement la liaison entre Och et Moscou. De très nombreux jeunes Kirghizes vont travailler en Russie pour subvenir aux besoins de leur famille et économiser en vue de leur mariage, explique à RBC Tahir Sabirov, représentant de la fondation ochoise Oulybka.

En février 2017, selon Medetbek Aïdaraliev, président du Service kirghize des migrations, plus de 600 000 travailleurs immigrés originaires de la république de Kirghizie vivaient officiellement en Russie. Il semblerait toutefois que leur nombre dépasse en réalité le million. Il s’agit principalement de jeunes gens, désireux de gagner leur vie. En 2015, le salaire moyen au Kirghizistan s’élevait à 13 000 som (180 euros), mais seulement à 8 700 som (120 euros) pour la région d’Och. Et trouver un emploi n’est pas des plus simples : le secteur affiche un taux de chômage de 10 %.

À Saint-Pétersbourg, Akbarjon a d’abord travaillé dans un garage, où, comme son père, il était carrossier. En 2013, il a été engagé par la chaîne de restaurants Sushi Wok et a travaillé à Vsevolojsk, près de Saint-Pétersbourg, selon une information dévoilée par les médias pétersbourgeois et confirmée, sur VKontakte, par Otabek Djouraïev, un ancien collègue du jeune homme.

« Je l’ai vu pour la dernière fois en 2014, a confié à RBC son vieil ami, Zaïntidine. Il m’a dit qu’il travaillait dans un bar à sushis. J’ai plaisanté en disant que c’était un comble pour un type qui n’avait jamais réussi à se faire cuire une omelette ! Mais il m’a répondu qu’on lui avait appris. »

Akbarjon était mieux payé en tant que cuisinier que comme carrossier. Au début, il envoyait chaque mois entre 10 et 15 000 roubles chez lui. Puis, lorsqu’il est devenu sous-chef : entre 15 et 20 000 roubles, se souvient Ahror, son petit frère, âgé de 17 ans.

Depuis son installation en Russie, Akbarjon revenait chaque année à Och pour les vacances. Toutefois, ce n’était plus le cas depuis quelque temps, raconte Ahror : « Quand il est revenu, en février, je lui ai demandé où il était les années précédentes. Il m’a dit qu’il faisait son service militaire en Russie. » Mais la famille ne dispose d’aucune preuve : ni photographies, ni numéro de l’unité où Akbarjon aurait servi.

Le journal turc Yeni Akit, citant des sources anonymes, a assuré qu’Akbarjon avait finalement été expulsé de Turquie le 17 décembre 2016, après y avoir vécu illégalement pendant plus d’un an.

Selon une source de RBC proche du gouvernement turc, Akbarjon serait arrivé en Turquie en novembre 2015 et y aurait passé 13 mois. « En décembre 2016, on lui a proposé soit de payer une amende importante, soit de quitter le pays en étant inscrit sur liste noire et interdit de séjour pendant cinq ans. M. Djalilov a choisi la seconde option. Il a dû s’adresser au consulat général de Russie pour repartir là-bas », explique l’interlocuteur de RBC.

Le jeune homme est retourné à Och en février 2017, et en est reparti début mars. « Il a passé 10 à 15 jours chez nous. Il voulait se reposer avant de retourner travailler. Pendant son séjour, il n’a pas fait de sortie particulière. Il jouait à des courses automobiles sur l’ordinateur – c’est un passionné de voitures », se souvient Ahror. Le départ de son frère n’a pas ressemblé à des adieux, autrement il aurait rendu visite à toutes ses connaissances, poursuit le frère. Certains membres de la famille n’étaient d’ailleurs même pas au courant de sa venue.

Ahror confirme que son frère, même lors de son dernier séjour, n’est pas allé à la mosquée, n’a pas fait ses prières et s’est conduit de façon tout à fait habituelle. Il n’avait pas emporté de livres suspects, et rien de significatif n’a été retrouvé, non plus, sur l’ordinateur familial. Akbarjon a même expliqué à sa famille qu’il comptait, en 2017, achever de construire une annexe à la maison de son père, retourner en Russie et y trouver une femme.

Ahror Djalilov et un proche de la famille ont confirmé à RBC l’identité d’Akbarjon sur les photographies de sa dépouille, publiées sur les réseaux sociaux après l’explosion.

« Les enquêteurs ont dit qu’Akbar était lié à l’Etat islamique. Mais il n’avait aucune raison d’être en contact avec eux. Il ne voulait de mal à personne, tout le monde l’aimait ! », affirme son petit frère.

métro saint-Pétersbourg
L’attentat du métro de Saint-Pétersbourg a fait 15 morts et une cinquantaine de blessés. Crédits : VK

Les Djalilov refusent toujours de croire qu’Akbarjon ait décidé de lui-même de devenir un kamikaze. Les proches du jeune homme sont persuadés qu’il a été contraint, par ruse, à prendre le sac à dos contenant la bombe, et que celle-ci a ensuite été déclenchée à distance. « Il aimait vivre et s’amuser. Il aurait été tout simplement incapable d’une chose pareille », a déclaré Ahror à RBC. Une source d’Interfax a également affirmé que le jeune homme aurait pu être utilisé comme « bombe vivante »

Selon un interlocuteur de RBC proche du dossier, les enquêteurs examinent actuellement cette version, selon laquelle Djalilov aurait été piégé. Le jeune homme s’apprêtait simplement à remettre le sac à quelqu’un d’autre, qui, lui, devait se faire exploser, explique l’interlocuteur de RBC.

Ahror Djalilov ajoute qu’Akbarjon l’avait encouragé plusieurs fois à aller, lui aussi, travailler à Saint-Pétersbourg dès qu’il aurait 18 ans, pour avoir « un bon salaire ». Et, malgré les événements, Ahror a confié à RBC qu’il souhaitait encore obtenir la citoyenneté russe et aller travailler en Russie.

Le djihadisme au Kirghizistan

Selon le chercheur kirghize Kadyr Malikov, depuis 2012, 600 Kirghizes seraient partis se battre en Syrie, selon les données officielles, et jusqu’à un millier selon les sources officieuses.

Les forces de sécurité mettant constamment à jour l’existence de cellules radicales à l’intérieur du Kirghizistan, les djihadistes intensifient le recrutement au sein des communautés immigrées – le terrain le plus fertile, note Kadyr Malikov. En Russie, en effet, la jeunesse n’est pas surveillée par leurs familles devient facilement victime de la propagande radicale. Les méthodes de recrutement des djihadistes tiennent compte de composantes psychologiques subtiles, et il suffit de quelques mois pour transformer un non-pratiquant en kamikaze, précise M. Malikov.

Les victimes des recruteurs sont généralement issues de familles modestes et n’ont pas reçu d’éducation religieuse. « Le Kirghizistan compte beaucoup d’établissements scolaires religieux, les médersas, et ils ne produisent aucun fanatique. Au contraire, ce sont ceux qui ne connaissent pas la religion qui deviennent des extrémistes », souligne Iskender Ormon, coordinateur de l’Institut de recherche et d’analyse kirghize Serep.

Les émigrés d’Asie centrale, en particulier ceux qui vivent en Russie, ont des difficultés à trouver du travail et un logement, poursuit M. Ormon. Cela les rend agressifs, leurs opinions se radicalisent de jour en jour, et ils deviennent des proies idéales pour les recruteurs, estime l’expert.

La crise économique et la dépression sociale sont aujourd’hui les principaux facteurs expliquant la radicalisation des citoyens d’Asie centrale en Russie, peut-on lire dans le rapport 2017 de l’association Search for Common Ground. L’auteur, le spécialiste des conflits Ikboljon Mirsaïtov, y analyse les méthodes de recrutement des djihadistes. La principale, à l’en croire, reste la rencontre « en face à face », dans les grandes villes. Les recruteurs trouvent leurs cibles sur les campus, les marchés, les chantiers et dans les mosquées. Ils disent généralement aux travailleurs immigrés qu’ils sont traités injustement en Russie et que, en tant que musulmans, ils méritent une vie meilleure et ne doivent pas permettre la souffrance des leurs.

Les recruteurs commencent par montrer à leurs cibles des films censés agir sur leurs émotions. Ensuite, poursuit le rapport, la victime, entraînée dans un processus, commence à chercher elle-même des informations. Elle se ferme, coupe les liens avec sa famille, qui lui semble tombée dans la jâhilîya (l’ignorance). Après quoi, la nouvelle recrue songe à participer à des opérations armées – c’est à ce moment précis, note l’expert, qu’elle se met à adhérer totalement au djihadisme et que tous ses doutes se dissipent. Il ne reste plus, alors, qu’à lui tracer un itinéraire pour l’envoyer rejoindre la zone de combat.

Traduit par Maïlis Destrée

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