Le premier tsar de Russie est sans aucun doute l’une des figures les plus controversées de l’histoire nationale.


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Jusque récemment, l’empreinte d’Ivan le Terrible (Ivan IV) dans l’histoire russe semblait ne soulever aucun doute : le premier tsar de Russie avait été un tyran sanguinaire, tristement célèbre pour avoir assassiné son fils aîné. Mais depuis l’inauguration du premier monument à sa mémoire, à Orel, à la mi-octobre dernier, et la préparation d’un second, à Alexandrov, la cote de popularité du grand-prince de Moscou pointe vers le haut. Et ce n’est pas du goût de tous. Le Courrier de Russie a enquêté.

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Monument d’Ivan le Terrible à Orel, en Russie. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Croix à la main, Ivan le Terrible chevauche, tournant le dos à la cathédrale de la Théophanie, dans le centre d’Orel. Dans son autre main, son épée pointe les berges de la rivière Oka, où il aurait établi la ville, il y a 450 ans. Les passants aiment se dire que c’est eux que le glaive montre, et ils sont très nombreux, en ce mercredi après-midi, à se soumettre à leur souverain – en faisant un selfie avec lui. « Le tsar aurait pu me punir pour ça, mais je le respecte tout de même. Il a fondé notre État », s’amuse une touriste, âgée d’une quarantaine d’années, venue spécialement de Moscou.

Il faut reconnaître que, sur ce coup, Orel a joué la carte de la nouveauté. Depuis la mort du souverain, en 1584, personne n’avait eu l’idée d’ériger un monument à la mémoire d’Ivan le Terrible. Jamais. Pour dire, le premier tsar de toutes les Russies est même absent du célèbre monument Millénaire de la Russie, construit en 1862 à Novgorod, retraçant mille années d’histoire russe.

« Que Dieu soit avec nous »

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De nombreux passants viennent se photographier avec Ivan le Terrible à Orel. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Qu’est-ce qui a donc poussé la mairie d’Orel à déterrer ces vieux fantômes ? Officiellement, le projet a été proposé et financé par la Fondation internationale pour l’écriture slave, une association à but non lucratif visant notamment à « promouvoir les monuments des cultures et traditions slaves », peut-on lire sur leur site. Une organisation des plus ouvertes, qui, à la question du Courrier de Russie de savoir « Pourquoi avez-vous brusquement voulu construire une statue du tsar Ivan ? » a répondu par un franc et direct : « Lisez l’Histoire, nom de Dieu ! »

Toutefois, l’Histoire prend ici des airs d’histoires… Les archives des séances du conseil municipal d’Orel révèlent par exemple qu’un certain Mikhaïl Sokolovski, représentant local de la fondation, a déclaré fin juin que le monument était un « cadeau à la ville » d’un montant de 25 millions de roubles (environ 360 mille euros). Selon les médias locaux, M. Sokolovski est surtout connu pour avoir purgé plusieurs années de prison… pour détournement de fonds. Il aurait aussi gentiment réglé, en 2016, les 2,6 millions de roubles de dettes du club de football local, selon NewsOrel. Enfin, l’homme, « injoignable » au téléphone, serait « un très bon ami » du gouverneur de la région, Vadim Potomski.

Ce dernier a d’ailleurs soutenu corps et âme le monument à Ivan, à tel point qu’on lui en attribue sans aucun doute l’installation. Car, à Orel, comme on dit, Potomski décide de tout. En poste depuis deux ans et demi, le gouverneur s’est bâti une image d’homme fort : judoka, président d’honneur de la Fédération de karaté, élu à 89 % des voix, omniprésent dans la presse comme dans les prises de décision… si ce n’était son appartenance au parti communiste, on serait tenté de le comparer à Vladimir Poutine. Potomski, en tout cas, n’a pas hésité à comparer récemment l’actuel président au premier tsar de Russie : « Nous avons un grand président, le plus fort des présidents, qui a forcé le monde entier à respecter la Russie, comme l’avait fait en son temps Ivan Vassilievitch ! »

Féru de comparaisons historiques, donc, le gouverneur ne recule devant rien pour justifier la nouvelle statue : « Pour moi, la Russie compte trois dirigeants éminents : Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Joseph Staline. Point. » Et n’hésite pas à franchir toutes les limites lorsque l’on aborde la question du meurtre du fils d’Ivan, allant jusqu’à affirmer qu’il ne serait pas mort des mains de son père, comme le disent les manuels scolaires, mais « sur la route entre Moscou et Saint-Pétersbourg » – qui n’a été érigée que 119 ans après la mort du tsar…

Pas étonnant que les habitants d’Orel, dans un premier temps, aient eu du mal à croire à ce show historique. « On pensait que c’était une blague. L’année passée, c’était un buste de Staline que la Ville voulait installer ! », se souvient Maria, la vingtaine. Mais la plaisanterie a rapidement pris des airs de croisade, et c’est sous les étendards de la Russie impériale (1721-1917) que la statue d’Ivan IV (1533-1584) a été inaugurée, en grande pompe, le 14 octobre.

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Lors de l’inauguration de la statue d’Ivan le Terrible à Orel le 14 octobre. Crédits : Alexandre Rioumine/TASS

« Quels que puissent être les ennemis qui nous auraient empêchés d’ériger un monument au premier tsar, nous ne nous inclinerons ni ne cèderons jamais. Nous sommes le grand peuple russe ! », a hurlé Vadim Potomski au micro lors de l’inauguration, face à un parterre d’invités de marque, tels Alexandre Zaldostanov, chef des bikers patriotiques Les Loups de la Nuit, ou Sergueï Kourguinian, leader du mouvement gaucho-patriotique russe Sout’ Vremeni. « Que Dieu soit avec nous ! », a conclu le gouverneur communiste.

Les « ennemis »

Anna Doulevskaïa, 25 ans, se souvient de cette journée avec amertume. La jeune femme, employée du théâtre pour les enfants et la jeunesse Espace Libre, fait partie de ces « ennemis » évoqués par le gouverneur. L’été dernier, elle est en effet parvenue, avec un groupe d’Oreliens mécontents, à faire annuler le projet initial de construction du monument, qui devait se dresser devant son lieu de travail.

« Ivan le Terrible est soupçonné d’avoir tué son fils et on veut construire un monument à sa gloire en face d’un théâtre pour enfants !? C’était trop pour moi », explique-t-elle.

Anna a d’abord créé un groupe d’opposition au monument sur les réseaux sociaux, avant d’aller manifester, seule, sur le parvis du théâtre. Son initiative a eu un effet boule de neige, et, le 18 juillet, un premier rassemblement de masse réunissait quelque 200 personnes sous les slogans : « Nous n’avons pas besoin d’un monument à un tyran ! » ou « Laissez l’espace face au théâtre libre ! ».

« Un monument reflète le cours de la politique actuelle – et je ne veux pas que mon pays prenne exemple sur le règne d’Ivan. Il a violé la Russie, l’a opprimée. En lui érigeant une statue, nous regardons vers le passé au lieu de nous tourner vers le futur », se justifie Anna.

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« C’est une zone protégée ! » Anna Doulevskaïa protestant contre la construction du monument à Ivan le Terrible devant le théâtre à Orel. Crédits : Gueorgui Zarkisian/FB

Ce petit groupe d’irréductibles a poursuivi ses actions tout au long de l’été face à une mairie plus déterminée que jamais. « Nous avons réuni des centaines de signatures contre l’installation de la statue, porté plainte à plusieurs reprises lorsque des travaux débutaient… mais l’administration municipale ne lâchait rien », se souvient la jeune femme.

Il faut dire que le théâtre Espace Libre occupe un lieu hautement stratégique. C’est là que la rue principale, Gostinaïa, se divise en deux. Selon la légende urbaine, le gouverneur aurait décidé de la future situation de sa statue sur un coup de tête, en passant devant en voiture.

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Projet initial du monument à Ivan le Terrible devant le théâtre Espace Libre à Orel. Crédits : MK

Et Ivan le Terrible aurait sûrement fini par s’y dresser sans l’intervention, fin juillet, de Iouri Malioutine, 87 ans, ancien député municipal. En bon fonctionnaire, le vieil homme a constitué un épais dossier de documents et plans attestant que toute construction était strictement interdite dans ce quartier historique – et obtenu le report du projet au tribunal.

« Je ne suis ni pour ni contre ce monument. Je m’oppose simplement à ce que les autorités municipales fassent ce que bon leur semble, sans souci ni de la loi, ni de l’opinion des habitants », commente-t-il.

Iouri Malioutine n’est d’ailleurs pas satisfait non plus du nouvel emplacement, lui aussi classé en « zone historique » à l’en croire, et a déjà déposé deux plaintes : la première exigeant que la mairie reconnaisse sa faute et la deuxième afin d’obtenir le démontage de la statue. Mercredi 2 novembre, toutefois, le tribunal d’Orel a rejeté la première affaire. Mais Iouri Malioutine garde le moral. «  Les autorités de la ville veulent nous détourner des vrais problèmes, mais j’ai confiance en la justice », assure-t-il.

Ivan le … ?

Aujourd’hui, toutefois, on imagine mal la statue plier bagage. La majorité de la population locale ne souhaite d’ailleurs pas son départ. Les habitants estiment majoritairement que « puisqu’Ivan est là, qu’il y reste, maintenant ! ». « Cela embellit la ville. Et puis, les dirigeants sont tous des tyrans », répond par exemple Vova, hipster âgé d’une vingtaine d’années, rencontré au comptoir d’un café à la mode.

Un sondage du centre russe de statistique Levada en date du 1er novembre confirme que 53 % des Russes soutiennent l’érection d’un monument à Ivan le Terrible à Orel, tandis que seuls 19 % des sondés se disent contre, et 27 % préfèrent ne pas répondre.

Néanmoins, ces 19 % se font entendre. Le 23 octobre, l’artiste Vladislav Goultiaev, 34 ans, a érigé dans sa ville de Kansk, en Sibérie, son propre monument au tsar terrible : un pieu ensanglanté symbolisant, explique-t-il, « cette époque où l’on tuait comme ça, pour le plaisir ». « En autorisant la construction de monuments à de tels personnages, on soutient tacitement les répressions, les tortures et les exécutions », dénonce-t-il. Le pieu a par la suite été démonté par les autorités municipales.

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Le pieu d’Ivan le Terrible à Kansk, en Sibérie. Crédits : V.Goultiaev/VK

Plus récemment, le 30 octobre, un activiste a recouvert d’un sac la tête d’Ivan, à Orel. Arrêté par la police, l’homme, un ouvrier de Iaroslavl âgé de 36 ans, a justifié son action par sa volonté de « soutenir les activistes locaux, défendre les historiens et la mémoire des victimes des répressions politiques », dont faisaient partie ses deux arrière-grands-pères.

Parallèlement, le sujet monopolise l’attention de toute la médiasphère russe, qui ne manque pas une occasion de revenir sur le tsar. « Qui est Ivan le Terrible ? », « Qu’a-t-il fait ? », « Pourquoi ? », « Pour ou contre ? », titre-t-on à tout va.

Chacun son histoire

Le Terrible effraie, passionne, divise – et pour cause. Le premier tsar de Russie est sans aucun doute l’une des figures les plus controversées de l’histoire nationale. Les manuels scolaires, basés principalement sur le travail de l’historien Nikolaï Karamzine, le présentent sous deux aspects : Ivan le réformateur et Ivan l’oppresseur. Le premier a entrepris de grandes réformes, notamment la création d’un système d’impôts, et conquis les territoires de Kazan et d’Astrakhan. Le second est le créateur de l’Opritchnina, ce territoire où il avait tous les droits et où il s’est adonné à de nombreux crimes et exécutions publiques contre la population par le biais de ses opritchniki, des cavaliers sans scrupules. Ivan IV est enfin présenté comme l’assassin de son propre fils, dont la mort a été immortalisée dans le célèbre tableau d’Ilia Répine, et l’initiateur du meurtre du métropolite Philippe II de Moscou.

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« Ivan le Terrible tue son fils » est un tableau peint par Ilia Répine entre 1883 et 1885. Il est conservé à la galerie Tretiakov à Moscou. Crédits : Wikimedia

Au sein de la communauté des historiens, le retour d’Ivan le Terrible sur le devant de la scène a profondément surpris, voire a été perçu comme une plaisanterie à l’annonce de ce futur monument d’Orel. « Il n’y a jamais mis les pieds !, s’exclame notamment Igor Kouroukine, spécialiste de la période s’étendant du XIIe au XVIIIe siècles, qui avoue ne pas bien comprendre ce désir d’ériger aujourd’hui des statues en l’honneur du premier tsar.

« Le règne d’Ivan IV a connu plus d’échecs que de victoires. Même s’il s’agit d’une personnalité charismatique, sa politique, et notamment la création de l’Opritchnina, a divisé et affaibli le pays – à la différence de ce que veulent faire croire certains politiciens d’Orel. Quant aux réformes de la période, le peu de documentation disponible ne permet pas de dire quel rôle exactement y a joué le tsar – alors que sa participation à la Terreur est prouvée !, précise-t-il, avant d’ajouter : Orel a certainement des personnalités plus dignes d’être célébrées. »

L’historien Andreï Iourganov, pour sa part, ne s’attarde même pas à rappeler le contexte historique. Car, estime cet expert de la Russie médiévale, ce n’est pas l’Histoire qui passionne les foules dans cette affaire. « Le monument d’Orel est un trompe-l’œil. Il est un hommage non au tsar mais à l’idée que le gouvernement a toujours raison, un mythe archaïque qui place le pouvoir au-dessus de tout. Dans cette lecture du monde, le gouvernement incarne l’identité suprême du peuple. Et l’objectif de ce retour d’Ivan est de réactiver ce mythe qui, transposé à notre époque, tend à faire passer le tsar pour un combattant contre l’Occident », soutient l’expert.

Conséquence ou non de cette polémique, la mairie d’Alexandrov, jadis capitale de la Russie d’Ivan, située à 120 kilomètres au nord de Moscou, a annoncé le 31 octobre le report à avril 2017 de l’inauguration de son monument au tsar terrible, initialement prévue pour le 4 novembre – pour cause d’« enneigement ». « Le monument est prêt mais nous allons attendre que la neige fonde », a déclaré la directrice adjointe de l’administration municipale, Elena Choulga, citée par TASS. L’hiver risque d’y être long.