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Pourquoi Ivan était-il « Terrible » ?

Pourquoi Ivan était-il « Terrible » ?

Le Courrier de Russie a demandé à Igor Kouroukine, historien et spécialiste de la Russie du XIIe au XVIIIe siècles, de faire une petite piqûre de rappel en plein débat autour de l’apparition d’un monument à Ivan le Terrible à Orel.

Ivan le terrible
Ivan le Terrible dans le film Tsar de Pavel Lounguine. Crédits : capture

Le Courrier de Russie : Pourquoi Ivan IV est-il surnommé « le Terrible » ?

Igor Kouroukine : En réalité, il n’est pas surnommé « terrible » mais grozny, ce qui, en russe, est plus proche du sens « redoutable ». C’est tout à fait différent. Il n’est pas « horrible » mais « respecté », « craint ».

LCDR : Qui était donc Ivan le Redoutable ?

I.K. : De ce que l’on sait, Ivan IV était un homme talentueux, que l’on pourrait qualifier de « penseur politique » à son époque. C’était aussi un lecteur, ce qui en faisait un fin orateur et un écrivain. Il possédait une grande bibliothèque, collectionnait les pierres précieuses et jouait aux échecs. Mais dans le même temps, son plus gros problème résidait dans sa conception de la gouvernance. Il se voyait comme le tsar d’un grand État orthodoxe et, en tant que tel, estimait devoir y posséder tous les pouvoirs. Il ne cesse, dans ses écrits, de revenir à cette idée : un gouvernement qui restreint les pouvoirs d’un monarque est un mauvais gouvernement, et un pouvoir illimité est la condition sine qua non du bon développement d’un État. Pourtant, disait-il, en acceptant tous les pouvoirs, le souverain accepte de répondre des actes de tous ses sujets. Il se doit donc d’éduquer ces derniers – et par conséquent de les punir, voire de les exécuter. C’est ce qu’il a fait – et ce sans jamais demander l’autorisation du tribunal. Jusque-là, aucun souverain n’avait possédé un tel droit de vie et de mort en Russie.

Ivan le terrible Orel
Monument d’Ivan le Terrible à Orel. Crédits : Thomas Gras/LCDR

LCDR : Jusqu’où est allée cette folie ?

I.K. : Afin de justifier ce droit, Ivan IV a commencé à exécuter ses sujets, parfois sans raison. Pour la première fois, des exécutions publiques ont été organisées. Et il ne s’agissait pas seulement de couper rapidement la tête de quelqu’un. Les archives relatent des cas d’écorchement, de personnes bouillies vives… Il a également mené plusieurs opérations punitives contre la ville de Novgorod, où ses hommes de main, les opritchniki, ont massacré la population.

LCDR : On accuse également le tsar Ivan d’avoir crevé les yeux de l’architecte de la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, à Moscou, et surtout d’avoir tué son propre fils, Ivan…

I.K. : Concernant l’architecte, ce n’est qu’une légende. Aucun document ne le confirme. Pour ce qui est de son fils, que savons-nous ? Nous savons que le tableau d’Ilia Répine, réalisé à la fin du XIXe siècle, ne représente pas la réalité. Ivan n’a pas tué son fils de plusieurs coups à la tête. Pourquoi ? Premièrement, parce qu’il n’y avait aucun témoin ce jour-là, et qu’aucun document d’archive ne vient le prouver. Deuxièmement, en 1963, lorsque les scientifiques ont ouvert le tombeau du prince à la cathédrale de l’Archange-Saint-Michel de Moscou, le niveau de décomposition de la dépouille était tel qu’il était impossible d’étudier le crâne. Nous savons seulement de source sûre que le tsarévitch est tombé malade, qu’un « médecin » l’a soigné, puis qu’il a vécu une semaine environ avant de mourir. De quoi était-il malade, de quoi est-il mort ? Nous ne le saurons jamais. Tout le reste n’est que suppositions.

Répine Ivan terrible
« Ivan le Terrible » tue son fils est un tableau peint par Ilia Répine entre 1883 et 1885. Il est conservé à la galerie Tretiakov à Moscou. Crédits : Wikimedia

LCDR : Pourquoi ?

I.K. : Nous manquons d’écrits. C’est notamment dû au grand incendie de Moscou, en 1626, lors duquel la Maison des archives a brûlé. Nous possédons de nombreux documents sur le XVIIe siècle, mais très peu sur le XVIe.

LCDR : Ivan IV mérite-t-il ou non un monument, selon vous ?

I.K. : Il n’est ni le pire des tsars, ni le meilleur. Il a connu plus d’échecs que de succès durant son règne, à la différence, par exemple, de Pierre le Grand, qui a également exécuté de nombreuses personnes, mais dont le bilan historique est plus positif que négatif. Si l’on devait vraiment construire un monument à Ivan le Terrible, je ne verrais qu’Alexandrov pour l’accueillir. Là était sa résidence, alors que rien ne prouve qu’il soit même allé à Orel.

QUE LIRE, QUE VOIR SUR IVAN LE TERRIBLE ?

Pour l’horreur : le film Tsar de Pavel Lounguine (2009)
Pour les plus courageux : le film Ivan le Terrible de Sergueï Eisenstein (1945)
Pour les passionnés : Histoire de l’Empire de Russie de Nikolaï Karamzine, Nabu Presse (2014)
Pour les chercheurs : Le Dilemme russe : La Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine de Marie-Pierre Rey, Flammarion (2002)
Pour les curieux : Ivan le Terrible ou le métier de tyran de Pierre Gonneau, Tallandier (2014)
Pour les futuristes : le roman Journée d’un opritchnik de Vladimir Sorokine, chez Points (2010)

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