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De la prison au théâtre : le fabuleux destin de Marina Klesheva

De la prison au théâtre : le fabuleux destin de Marina Klesheva

Marina Klesheva fit deux séjours en prison avant de devenir actrice de théâtre et de cinéma. Retour sur son enfance dans la banlieue de Moscou, les années 1990, la liberté…

Marina Klesheva
Marina Klesheva. Crédits : Andreï Vermishev/Teatr.Doc.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Marina Klesheva : Je suis née à Serpoukhov, dans une famille qui était comme toutes les familles russes ; ma mère avait une formation économique et travaillait dans l’imprimerie d’un journal, elle était communiste, la communiste des communistes ! Elle allait à toutes les manifestations et au premier rang !

LCDR : Elle y croyait ?

M.K . : Elle était trop juste, trop directe pour mentir, elle ne cachait rien.

LCDR : Et votre père ?

M.K . : Mon père était chauffeur de camion et comme tous les chauffeurs, il buvait.

LCDR : En conduisant ?

M.K . : Non… à la maison, il frappait ma mère, nous, il partait voir d’autres femmes et ma mère allait chercher directement son salaire.

LCDR : Pourquoi votre mère est-elle restée ?

M.K . : Nous étions deux enfants et nous devions avoir un père, ma mère était très conservatrice sur ce point même si elle-même avait grandi sans père.

LCDR : Vous dites qu’elle était « trop juste »… mais elle supportait cette situation ?

M.K . : Elle n’était pas juste, elle était forte, j’aurais fait une bêtise, elle aurait appelé la police.

« Ma grande sœur restait à la maison, et moi, j’étais dans la rue »

LCDR : Et vous, dans tout ça ?

M.K . : J’ai dû plus hériter de mon père, en tout cas le caractère… ma grande sœur restait à la maison, apprenait à tricoter et moi, j’étais dans la rue, ça s’est fait comme ça, à un moment, on a arrêté de se parler.

LCDR : Avec qui ?

M.K . : Ma sœur et ma mère.

LCDR : Quand ?

M.K . : À 16 ans, j’ai quitté la maison, ma mère faisait tout le temps des scandales, il était impossible de rester. Maman avait une voix très forte et voulait que tout le monde lui obéisse et puis je ne lui convenais pas, je ne lui ressemblais pas.

LCDR : Psychologiquement ?

M.K . : Avec l’âge, je me suis mise à lui ressembler physiquement, on a le même visage maintenant, de même pour le caractère, mais à l’époque, nous étions très différentes.

LCDR : Revenons à votre départ de la maison à 16 ans…

M.K . : Je n’ai pas mis longtemps à rencontrer celui qui allait devenir mon mari, nous avons vécu ensemble deux ans à Moscou, où j’ai accouché d’un fils… J’ai vécu six ans avec un mari alcoolique, il ne travaillait pas, il buvait, nous sommes allés vivre chez ma mère mais elle nous a mis dehors en disant que les cris d’enfant la gênaient, pour elle, c’était la honte. Ensuite, nous sommes allés vivre dans la chambre d’un appartement communautaire, mon père passait parfois mais mes parents n’existaient pas pour moi, ma mère payait le loyer au début et puis a cessé, enfin… moi aussi, j’étais un bon fruit.

LCDR : C’est-à-dire ?

M.K . : Discothèque, guitare, les soirées, la rue…

LCDR : Et avec votre mari ?

M.K . : Je n’arrivais pas à le faire partir de la chambre, je ne savais pas quoi faire, je n’allais pas demander à la police, je suis partie vivre chez une amie. Finalement, il est parti et je suis retournée dans cette chambre, ma grand-mère maternelle gardait parfois mon fils, ça devait être la seule personne qui m’aimait vraiment, elle me donnait des choses à manger, parfois on n’avait rien.

LCDR : Puis la prison…

M.K . :

LCDR : Pour quel motif ?

M.K . : La première fois, c’était pour vol.

« Des amis nous ont demandé d’aller récupérer le paiement d’une dette mais il n’y avait pas de dette… »

Marina Klesheva
Marina Klesheva sur scène. Crédits : Teatr.Doc.

LCDR : Qu’aviez-vous volé ?

M.K . : On n’a pas vraiment volé, des amis nous ont demandé d’aller récupérer le paiement d’une dette mais en fait il n’y avait pas de dette… C’était le soir, on a bu, on est entrés, on a pris un tapis, des verres, c’était un délit assez idiot.

LCDR : Quelle fut votre peine ?

M.K . : Quatre ans et demi.

LCDR : Pour des verres et un tapis ?

M.K . : Oui.

LCDR : C’est beaucoup…

M.K . : Le procureur a demandé un sursis pour moi, il a même envoyé un dossier à Moscou mais il n’a pas été entendu.

LCDR : Et comment s’est passé votre premier séjour en prison ?

M.K . : Regardez mon spectacle Lir-Klesh, j’en parle sur scène.

LCDR : Et à la sortie ?

M.K . : Plus d’adresse de domicile. Ceux qui avaient de la famille pouvaient encore en trouver une mais moi, je n’avais personne, mon père s’était remarié, ma mère ne voulait pas me voir à cause de ma réputation, elle n’est d’ailleurs jamais venue me voir en prison. J’ai appris qu’elle s’était tournée vers la religion alors qu’avant, on ne nous laissait pas entrer dans l’église parce que nous étions communistes. Elle estimait qu’elle n’avait pas été réélue à son poste de directrice adjointe de l’imprimerie à cause de ma réputation et c’est peut-être vrai.

LCDR : Pourquoi n’est-elle jamais venue vous voir ?

M.K . : J’étais dans une colonie expérimentale avec des journées pour les visites des familles mais personne ne venait jamais me voir. La directrice a vu que j’étais triste et a écrit à ma mère sans rien me dire, elle savait que j’aurais refusé. Elle ne me l’a dit qu’après, elle lui avait écrit : « Votre fille a changé », en espérant que ça la ferait venir, je me suis mise à attendre la réponse mais la réponse n’est pas venue. Je me suis dit que la lettre s’était peut-être perdue, c’était les années 1992-93, c’était n’importe quoi en Russie et bien sûr, à ma sortie je suis allée la voir, nous avons pleuré, je lui ai demandé pardon.

LCDR : Puis…

M.K . : Pendant quatre ans, j’ai travaillé sur le marché de Serpoukhov mais on n’avait pas de salaire, on ne gagnait de l’argent que si on arnaquait les gens sur le poids des marchandises mais arnaquer les babouchkas, c’est pas mon truc. Je ne gagnais rien et quand tu comprends que quelque chose n’est pas pour toi, il faut partir. J’allais au pôle emploi mais sans adresse sur mon passeport, je ne trouvais rien. Il fallait vivre à la fin des années 1990, au début des années 2000, on a constitué une bande et on faisait le marché, une bande criminelle, il y avait un protecteur et moi, j’avais mes activités.

LCDR : Quel protecteur et quelles activités ?

M.K . : C’était un protecteur et c’étaient toutes sortes d’activités, des marchés, des kiosques qui vendent des choses, rien de très grand, les années 1990, quoi !

LCDR : Vous faisiez quoi exactement, dans cette bande ?

M.K . : Pardon…

LCDR : Et puis ?

M.K . : D’abord, mes copains se sont fait condamner pour avoir exigé une commission de Biélorusses qui venaient vendre sur le marché. Et puis, une fille avec qui je travaillais a frappé une autre fille avec une carafe, il s’en est suivi deux blessures légères qu’on m’a imputées. J’ai pris 12 ans, peine lourde parce que j’étais récidiviste, il y a des gens qui prennent six ans pour meurtre et moi j’en prenais 12 pour quelques bleus. Des défenseurs des droits de l’homme se sont intéressés à mon cas mais la logique était : pour passer moins de temps en prison, il vaut mieux tuer !

Marina Klesheva interprète une de ses chansons sur scène : 

« Je n’avais pas d’argent pour faire appel »

LCDR : Vous n’avez pas fait appel ?

M.K . : Ni les défenseurs des droits de l’homme ni moi n’avions l’argent pour.

LCDR : Quel fut votre premier contact avec le théâtre ?

M.K . : Il y avait à la prison un atelier monté par les gens de Teatr.doc, nous avons monté Le Roi Lear de Shakespeare et j’étais le roi. À ma sortie de prison, je suis allée voir des spectacles au Teatr.doc, un metteur en scène m’a repérée et maintenant, je joue dans un spectacle qui raconte ma vie.

LCDR : Vous vivez aujourd’hui de votre métier d’actrice ?

M.K . : Oui.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel, dans une vie ?

M.K . : La liberté spirituelle, il faut qu’une âme soit libre.

LCDR : Vous êtes libre ?

M.K . : Dans notre système, ce n’est pas possible, c’est au théâtre qu’est ma liberté.

LCDR : Vous pensez au retour des valeurs ?

M.K . : C’est un cauchemar, une pression permanente, on dirait Staline.

LCDR : Vous avez des regrets ?

M.K . : Non.

LCDR : Des espoirs ?

M.K . : Aucun. J’ai cinquante ans, je commence tout juste à apprendre.

LCDR : À apprendre ?

M.K . : À apprendre la vie, une autre vie.

LCDR : La vie criminelle est-elle plus excitante ?

M.K . : Rien n’est attirant dans cette vie criminelle, je l’explique dans mon spectacle.

« Je n’étais que complexes »

Teatr.Doc.
Le théâtre documentaire Teatr.doc a été fondé à Moscou en 2002. La plupart de ses spectacles sont basés sur des interviews, des histoires de vies réelles. Les metteurs en scène entendent donner leur chance à des comédiens et auteurs débutants ayant des choses à dire et pensant que l’art doit être proche de la réalité. Crédits : Teatr.Doc.

LCDR : Avez-vous de beaux souvenirs de prison ?

M.K . : Le théâtre… le Bien dans ma vie a commencé avec le théâtre, toute ma vie, enfant, j’étais moche, sans talent, la seule chose que j’avais était l’oreille musicale, sinon, je n’étais composée que de complexes.

LCDR : Quelles sont vos relations avec vos parents, aujourd’hui ?

M.K . : J’ai essayé d’aller voir ma mère mais elle a refusé que je vive à Serpoukhov.

LCDR : Vous y vivez ?

M.K . : J’essaie d’y construire une maison, c’est la première fois de ma vie que j’aurai ma propre maison, sauf si l’État me la prend.

LCDR : Et votre fils ?

M.K . : Il s’est marié, j’ai une petite-fille, tout va bien. On lui avait dit que je n’étais qu’une voleuse et j’ai eu du mal à reprendre contact avec lui mais il est venu me voir il y a deux ou trois ans, et aujourd’hui, il m’aide à construire ma maison.

Lir-Klesh, one-roman-show de Marina Klesheva :

Prochaines représentations le 20 octobre et le 26 novembre, à 20h
Réservations au +7 (916) 653 09 89
Teatr.doc, Maly Kazenny pereoulok, 12, Moscou
www.teatrdoc.ru