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Anton Tsvetkov, le chef des Officiers de Russie

La nudité de Jock Sturges fait scandale à Moscou

Deux semaines après son inauguration à Moscou, l’exposition de photographies de l’artiste américain Jock Sturges, célèbre pour ses clichés d’adultes et d’enfants naturistes nus, a été fermée suite à un week-end de protestation populaire. Pédopornographie pour les uns, art pour les autres : la question divise. Décryptage.

Anton Tsvetkov
Anton Tsvetkov, chef des Officiers de Russie, à l’exposition de Jock Sturges le 25 septembre 2016. Crédits : Andreï Makhonine/TASS

« Sans gêne »

Le titre de l’exposition ne pouvait être mieux choisi. C’est sans gêne que Jock Sturges explique photographier des familles de nudistes américaines et européennes depuis plus de trente ans. C’est sans gêne que ses modèles ont posé, et avec leur autorisation qu’ils sont exposés. C’est aussi sans gêne que l’exposition moscovite a ouvert ses portes le 9 septembre, au centre de photographie des Frères Lumière. C’est encore sans gêne que le ministère de la culture russe a recommandé l’événement sur son site internet. Et c’est enfin sans gêne que l’exposition a annoncé sa fermeture exceptionnelle, le 25 septembre.

Mais c’est surtout sans gêne que l’affaire a commencé, samedi 24 septembre, lorsque la très populaire fitness-blogueuse Lena Miro (n°3 en Russie) a traité Jock Sturges de « vieux et gras pervers » dans une publication intitulée Une exposition pour les pédophiles à Moscou, appelant les autorités à réagir.

« Depuis quand la Culture moscovite soutient-elle la pornographie infantile ?! (…) Messieurs les représentants du pouvoir et de la Loi, où regardez-vous ? », a-t-elle écrit, illustrant ses propos d’une série des photographies les plus polémiques de l’artiste.

La torche enflammée, il ne restait qu’à la jeter sur le bûcher. Et les candidats ne se sont pas fait attendre. Le jour même, la sénatrice Elena Mizoulina – à l’origine des lois controversées contre la propagande gay, les gros mots sur Internet ou l’adoption d’enfants russes par des Américains – a déclaré que l’exposition était « une démonstration publique de matériels pédopornographiques », que les organisateurs avaient « dépassé les limites » et qu’elle allait demander au procureur général d’ouvrir « une enquête contre le centre des Frères Lumière ».

Quelques heures plus tard, la toute nouvelle déléguée aux droits de l’enfant, Anna Kouznetsova, prenait le relais. « C’est simplement terrible que l’exposition d’un auteur, dont le travail est considéré par Roskomnadzor [organe d’Etat chargé de surveiller les moyens de communication] comme de la pédopornographie, ait une place dans la vie culturelle de notre capitale », a-t-elle déclaré, indiquant à son tour que des discussions étaient en cours avec le Parquet.

Alors que la situation sentait de plus en plus le roussi, le centre des Frères Lumière tentait par tous les moyens d’éteindre les braises. Multipliant les commentaires dans les médias, la direction de la galerie a rappelé que l’exposition avait reçu le feu vert du ministère de la culture, été annoncée plusieurs mois à l’avance, et vue par environ 7 000 personnes en deux semaines sans soulever aucune plainte. « Ce n’est pas de la pédopornographie, a notamment martelé la directrice du centre, Natalia Grigorieva, sur les ondes de Govorit Moskva. Les photographies publiées dans les médias ne font pas partie de l’exposition. Les nôtres sont toutes présentes sur le site du centre. »

Samedi encore, Natalia Grigorieva était d’ailleurs persuadée que le feu s’étoufferait de lui-même. « Nous allons peut-être renforcer la sécurité mais l’exposition sera toujours ouverte et continuera de nous réjouir », affirmait la directrice.

Pipiphilie

Crédits : lumiere.ru
Sinead par Jock Sturges, 1995. Crédits : lumiere.ru

Sauf que, dimanche matin, l’affaire était déjà une vraie fournaise. Avant même que le centre n’ouvre ses portes, une vingtaine d’Officiers de Russie formaient déjà une chaîne humaine pour en bloquer l’accès. Minute… Officiers de ? L’« ONG » Officiers de Russie, fondée en 2009, est une organisation citoyenne regroupant des vétérans de l’armée ou de la police – plus de 100 mille membres selon eux – et assurant des « missions de maintien de la paix ». Ces cosaques des temps modernes ont mené diverses opérations, telles la chasse aux vendeurs illégaux dans le métro, la fermeture de magasins de fortune ou la garde d’un camp pour sans-papiers à Moscou.

À en croire leur chef, Anton Tsvetkov, le blocage du centre des Frères Lumière visait simplement, au départ, à faire la lumière sur l’exposition suite à la réception de « très nombreuses plaintes de la part de citoyens ».

« La directrice du centre m’avait contacté la veille, pour m’assurer que l’exposition ne comportait aucune photographie scandaleuse et m’inviter à venir le constater en personne. Nous nous sommes donc mis d’accord pour qu’ils gardent la galerie fermée jusqu’à notre arrivée et celle de la police, afin que nous étudiions les œuvres tranquillement. Je confirme que les photographies que les internautes m’ont envoyées n’étaient pas exposées. Pourtant, sur les 35 photos présentées, cinq ou sept portent tout de même, selon moi – et bien que je ne sois pas spécialiste –, un caractère pédopornographique. Finalement, la direction a accepté de fermer l’exposition sans discuter », a-t-il expliqué à Lenta.

Anton Tsvetkov, qui préside également la Commission de la Chambre civile russe chargée de la sécurité, a d’ailleurs jugé, dans un communiqué publié sur son compte Facebook le 27 septembre, que les autorités devraient « se pencher sur la publication de Lena Miro », soulignant qu’elle « avait un caractère provocateur et montrait des photographies de mineurs nus ».

Natalia Grigorieva, de son côté, atteste la version de Tsvetkov, souhaitant taire la polémique selon laquelle les Officiers seraient intervenus de leur propre initiative. « Nous recevions depuis samedi matin de nombreuses menaces. L’affaire était discutée dans toute la presse. Nous espérions qu’un quelconque organe public ou la police se manifeste et vienne voir l’exposition afin de faire taire les rumeurs. Mais aucun officiel ne s’est présenté. Sauf Anton Tsvetkov. Et nous l’avons invité à venir voir l’exposition de lui-même. Ce qu’il a fait, accompagné des membres de son organisation contre lesquels nous n’avons aucun grief », a-t-elle expliqué au Courrier de Russie.

Anton Tsvetkov, accompagné des membres de son organisation, est venu étudier les oeuvres de Jock Sturges, au centre de photographie des Frères Lumière :

La directrice confirme également que la décision de fermer l’exposition est bien venue d’elle, et non des Officiers. « Il y avait tellement de gens agressifs devant la galerie, dimanche. Je ne sais pas ce qui aurait pu se passer si nous n’avions pas fermé. Je suis tout de même responsable des œuvres », a-t-elle souligné.

La journée ne s’est en effet pas déroulée sans heurts. Avant que les portes ne se ferment, les journalistes, très nombreux ce jour-là, ont pu entrer, accompagnés du député municipal Igor Broumel et de son assistant, Alexander Petrenko, membre du mouvement nationaliste russe SERB. Ce dernier n’a pas pu se retenir longtemps de sortir une bouteille contenant un liquide, que la presse affirme être de l’urine, et d’en asperger une des photographies, ainsi que quelques reporters au passage. « Cette exposition offense les valeurs familiales et encourage la pédophilie ! », a-t-il hurlé, alors que des Officiers le ramenaient vers la sortie. Il a écopé, pour sa conduite, de sept jours de détention.

Natalia Grigorieva espère toutefois que cette fermeture n’est pas définitive, l’exposition étant censée durer jusqu’au 30 octobre. « Le Comité d’enquête doit conduire une expertise des photographies. Nous espérons qu’ils feront appel à des connaisseurs, qui expliqueront qu’il s’agit d’art. Car nous devons être blanchis de cet affront, de cette diffamation. Les chaînes télévisées continuent de nous attaquer. La blogueuse à l’origine de toute l’affaire doit être mise en examen. Je suis certaine qu’elle l’a fait sur commande, mais je ne sais pas de qui. Tout cela profite forcément à quelqu’un de haut placé, quelqu’un qui a intérêt à tromper les gens », conclut-elle.

« Sans embarras »

Crédits : lumiere.ru
Hanneke par Jock Sturges, 1995. Crédits : lumiere.ru

Parallèlement, Oleg Lipovetski, le directeur artistique du théâtre Ne To, à Petrozavodsk, a lancé sur les réseaux sociaux l’action #BezStesneniïa (« Sans embarras »), qui encourage les internautes à publier des nus d’artistes célèbres, tels Michel-Ange, Kouzma Petrov-Vodkine ou Picasso.

Si la campagne a obtenu une certaine résonance dans un premier temps, elle a toutefois été très rapidement ensevelie par les débats houleux autour de la question « Peut-on ou non montrer des corps d’enfants nus au nom de l’art ? ». La polarisation des opinions, sur ce thème, s’écarte largement des positions politiques traditionnelles. La Chambre civile russe compte d’ailleurs créer une commission spéciale chargée de l’art afin d’y répondre.

Jock Sturges, 69 ans, est un photographe américain connu pour ses photographies de familles, d’adultes, de jeunes gens et d’enfants le plus souvent nus, posant dans des environnements naturistes.

Ses photographies d’enfants nus, qu’il affirme être dénuées de toute connotation sexuelle, lui ont déjà valu des ennuis avec la justice américaine : en 1990, il a été accusé par le FBI d’enfreindre la loi sur la pornographie enfantine. Son atelier a alors été perquisitionné et tout son matériel ainsi que ses photographies ont été saisis. À l’époque, un comité de soutien s’est formé pour défendre l’artiste. Un an plus tard, les poursuites ont été abandonnées grâce au large soutien des communautés artistiques américaine et européenne. Depuis, ses expositions provoquent très régulièrement des réactions négatives dans le monde entier.

Thomas Gras

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  1. Il faut cesser l’hypocrisie.

    Tout le monde sais, plus ou moins à quoi ressemble un corps humain dénudé, jeune ou vieux, alors les montrer, dans de MAGNIFIQUES photos est bien de l’art et certainement pas de la pédopornographie. Ces photos sont juste magnifiques !

    On montre de la violence, des conflits armés, des scènes de tuerie et autres horreurs bien bien pire et personne ne dit rien ? Un corps nu est BEAU et d’autant plus photographié par un Maître en la matière !

    La Liberté d’expression et artistique est pourtant garantie et consacrée comme libert& fondamentale par les 3 (trois) déclaration des Droits de l’Homme ! Alors cessons la fausse pudibonderie, pudeur ou le puritanisme. Point Barre.

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