« Les juges oublient que leur principal objectif est de libérer les innocents »

Aujourd’hui, seuls 0,5 % des verdicts prononcés par les tribunaux et cours russes demandent l’acquittement. Iouri Pilipenko, directeur de la Chambre fédérale des avocats de la Fédération de Russie, se penche sur les origines de cette réalité dans un entretien pour Kommersant. Kommersant : De nombreux avocats russes confient n’avoir jamais obtenu l’acquittement pour leurs clients. Comment l’expliquez-vous ? Iouri Pilipenko : Toute profession suppose l’obtention de certains résultats. Quels sont ces résultats pour les avocats ? Un résultat important est l’atténuation de l’accusation. Si cette victoire passe souvent inaperçue, elle permet toutefois à l’accusé d’écoper d’une peine moins lourde que celle demandée par l’accusation.Aujourd’hui, le sursis est également perçu par mes collègues comme une victoire. Mais le résultat principal, effectivement, devrait être l’acquittement. Et normalement, les avocats devraient l’obtenir plusieurs fois dans leur carrière, sinon chaque année. Évidemment, cet état de choses irrite les avocats russes car ce n’est pas pour entendre en permanence prononcer la culpabilité qu’ils ont étudié, bûché et accumulé de l’expérience.Kommersant : Mais qu’est-ce qui est à l’origine de ce constat ?I.P. : Je vais vous raconter une histoire qui explique beaucoup de choses. De nombreuses personnes connaissent aujourd’hui Vladimir Kolesnikov. À l’époque soviétique, il était inspecteur et directeur de la police de Rostov. Après avoir personnellement arrêté Andreï Tchikatilo [tueur en série ukrainien, exécuté en 1994 pour le meurtre de 52 femmes, enfants et adolescents entre 1978 et 1990, principalement dans la région de Rostov, ndlr], il a vu sa carrière décoller et est devenu vice-ministre de l’intérieur, adjoint du procureur général, puis député à la Douma d’État. Il y a huit ans, alors qu’il discutait à la télévision nationale de l’indépendance des cours et des tribunaux, il a déclaré que notre procédure d’instruction était excellente, mais que nos cours et tribunaux n’étaient qu’un simulacre. Des instituts d’experts, qui ne sont là que pour contrôler le travail des juges d’instruction. Selon lui, le juge se contente de feuilleter les dossiers constitués par les inspecteurs et de voir si les pages sont correctement numérotées et reliées…Je suis resté bouche bée. Cette déclaration aurait pu être suivie par une réaction de la Cour suprême et de la Cour constitutionnelle, quelqu’un aurait pu s’indigner et expliquer à Kolesnikov qu’il faisait erreur. Mais personne n’a rien dit. Et vous savez, il a en quelque sorte été un oiseau de mauvais augure. On s’est mis à voir les avocats comme des gens empêchant les juges d’appliquer diligemment la loi. Parallèlement, les juges ont commencé à être nettement mieux disposés envers l’accusation. Et résultat : le pays prononce aujourd’hui moins de 0,5 % de verdicts d’acquittement.Si vous avez déjà assisté à un procès, vous savez comment cela se passe.

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Maïlis Destrée

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