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Groupes de la mort : enquête sur la vague de suicides d’adolescents en Russie

Le 16 mai, le quotidien Novaïa Gazeta a publié une enquête sur une série de suicides récents parmi les adolescents en Russie. À l’issue d’un mois de recherches, la journaliste Galina Mursalieva a révélé l’existence, sur le réseau social russe VKontakte, de groupes consacrés au suicide, dont les créateurs inciteraient les membres à mettre fin à leurs jours. La journaliste fait état de 130 victimes de ces manipulations dans tout le pays entre novembre 2015 et avril 2016. L’enquête a eu un large écho et provoqué de très vifs débats au sein de la société russe. Nous vous présentons la traduction de l’article dans ses grandes lignes.

…Un des quartiers-dortoirs d’une ville du centre du pays. Une tour résidentielle à une seule entrée. Pour apercevoir le toit d’en bas, il faut s’éloigner de beaucoup et se tordre le cou. Nous prenons l’ascenseur jusqu’au 14e étage, pour arriver sur un balcon commun, fermé. Nous regardons en bas, tout en essayant de ne pas lâcher Irina des yeux. C’est elle-même qui s’est proposée d’être notre guide. Elle prend un air dynamique et affairé mais, à un moment, elle pâlit fortement et s’appuie sur le mur, pour ne pas tomber. Elle n’arrête pas de répéter que tout va bien. Irina, c’est la maman.

Nous avons du mal à la faire sortir de là, nous retournons à l’ascenseur.

— C’est ici, entame-t-elle, qu’un des habitants de l’immeuble l’a vue, ce fameux jour. Il a dit avoir vu une jeune fille avec un sac à dos quand les portes de l’ascenseur se sont ouvertes. Il lui a demandé si elle descendait. Elle a répondu non, expliquant qu’elle attendait une amie.

La fille d’Irina, Elia, n’a jamais eu d’amies dans cet immeuble [tous les prénoms des enfants et de leurs proches ont été changés, l’auteur connaît les vrais prénoms, ndlr].

Nous descendons, depuis le 14e étage jusqu’au 13e : là, les fenêtres, larges et hautes, s’ouvrent facilement.

C’est de là qu’Elia, âgée de 12 ans, est tombée en décembre de l’année dernière. On a retrouvé son blouson sur le palier.

Elle était dans un collège que l’on distingue bien depuis le balcon.

Irina étudie attentivement les inscriptions sur les murs, en silence. La fillette n’a laissé de lettre d’adieu nulle part, ni sur un papier, ni sur son mur virtuel sur le réseau social VKontakte. C’est peut-être ses dernières paroles que sa mère recherche aujourd’hui, sur les murs de béton.

« Votre fille est morte ! »

La chambre d’Elia : un canapé-lit avec, sur la couverture, une compagnie amicale de chats, oursons et chiens en peluche, et deux grandes poupées. Le mur au-dessus du bureau est couvert de récompenses et de diplômes : la fillette jouait du gousli et chantait très bien. Avec le groupe d’instruments traditionnels du collège, elle avait voyagé dans plusieurs pays. Sur le mur, encore, une horloge en forme de cœur et beaucoup de photographies d’enfance : la petite Elia rit aux éclats en se blottissant contre son père. Il y a des photos plus récentes, prises l’été dernier : un portrait de photographe, où la fillette s’efforce d’avoir l’air sérieux. Mais la gaieté ressort, comme des rayons de soleil s’engouffrant dans les fentes des rideaux : Elia était une fillette en pleine santé, joufflue, visiblement très aimée de sa famille. Elle avait tout le monde : son père, sa mère, sa grand-mère. Il y a quatre ans, elle avait même eu une petite sœur.

La petite est grognon : c’est le soir, elle veut sa mère, qu’elle n’a pas vue de la journée, mais Irina l’envoie « jouer avec papa ». Papa, c’est un ancien OMON (forces d’intervention spéciale de la police) de 40 ans, qui a pris sa retraite. Irina a 37 ans, elle travaille comme psychologue-orthophoniste dans un des centres pour enfants de la ville.

Elle est assise au bureau de sa fille Elia et a allumé son ordinateur. Elle pleure dès qu’elle se met à parler. Irina raconte que, ce jour-là, comme d’habitude, elle était venue réveiller sa grande fille pour l’école. Elia a demandé « Mam’, tu me laisses dormir encore 10 minutes ? » D’accord. Ensuite, quand la fillette s’est levée, elles se sont mises d’accord : elles sortiraient de la maison ensemble, déposeraient la plus petite à l’école maternelle, puis iraient à l’école, puisqu’Irina avait justement rendez-vous avec la prof principale. On était à la fin du premier trimestre, et Elia, qui n’avait toujours eu que des « Très bien », s’était mise à avoir des « Moyen », voire « Passable ».

Irina était déjà en train d’habiller la petite quand Elia est sortie de l’appartement comme une flèche, enfilant son manteau en chemin.

— Mam’, Nastia m’a appelée.
— Mais, on a dit qu’on irait ensemble…
— Non, j’peux pas. Nastia m’attend.

Nastia était la meilleure copine d’Elia, et elles allaient souvent ensemble à l’école. Sa mère ne s’en est donc pas étonnée outre mesure.

Irina a emmené la benjamine à l’école maternelle, puis est allée au collège. Elle est entrée dans la classe de la grande. Voyant Nastia, elle lui a demandé : « Mais où est Elia ? » Celle-ci l’a regardée avec des yeux emplis de terreur, elle tremblait comme une feuille et n’arrêtait pas de répéter : « Je ne sais pas ! » Sa terreur s’est transmise à la mère.

— Comment ça, tu ne sais pas ? Vous n’êtes pas arrivées ensemble ?
— Non, je ne sais pas, je ne l’ai pas vue aujourd’hui.

Irina s’est mise à interroger les autres camarades de classe de sa fille – personne n’avait vu Elia. Elle lui a téléphoné – pas de réponse. La prof principale est entrée dans la classe et a entamé la conversation par cette phrase étrange :

— Vous comprenez que nous sommes en train de la perdre ?

À ce moment, le portable qu’Irina avait encore dans les mains a sonné : la chanson du dessin animé Le petit mammouth. C’était Elia, c’est elle-même qui avait fait correspondre cette sonnerie, dans le portable de sa mère, à ses appels. Le soulagement : enfin.

— Ma petite fille, où es-tu ?
— Ce n’est pas votre petite fille, c’est le médecin du SAMU. Votre fille est morte.

Nous nous taisons. Il se passe peut-être deux minutes avant que nous ne parvenions à ramener Irina à la conversation. Nous demandons : Qu’est-ce qui a précédé tout cela ? Irina n’avait-elle pas remarqué des changements dans l’attitude de sa fille ? Que lui est-il arrivé ?

Réveille-moi

Il y avait bien eu des changements, mais ils ressemblaient à des problèmes d’ados ordinaires : Elia était tombée amoureuse d’un camarade de classe – comme trois autres de ses amies proches. Mais c’est avec elle qu’il était sorti, puis ils s’étaient violemment disputés. Elia se trouvait grosse, elle ne mangeait quasiment rien d’autre que des salades.

Ces derniers mois, la fillette avait tout le temps sommeil, alors qu’elle ne se couchait pas tard. Irina vérifiait : elle entrait dans sa chambre une heure après le coucher, puis deux heures – sa fille dormait. Mais quand elle venait la réveiller le matin, Elia n’arrivait pas à se lever. Elle manquait de plus en plus souvent l’école à cause de ça.

Aujourd’hui, Irina comprend ce qui se passait en réalité : il y a un groupe sur VKontakte (aujourd’hui fermé) qui s’appelle Réveille-moi à 4h20. Il compte 239 862 abonnés.

— Je ne sais pas comment ils réveillaient les enfants, mais le fait est que pratiquement tous ses passages sur des tchats de groupes appelant au suicide commencent précisément à 4h20 du matin, et se terminent à 6h, explique Irina.

Nous allons sur la page de ce groupe : nous voyons des photos innocentes de chiens husky et des conseils sur comment mettre de l’eyeliner. Et seulement ensuite, une invitation : Tu es une fille ? Tes amis t’ont trahie ? Ton mec t’a larguée ? Tu écoutes souvent des musiques tristes ? Alors rejoins le groupe « Les baleines voguent vers le haut ». Le tout semble si gentil et inoffensif…

— C’est aussi ce que j’ai pensé quand j’ai remarqué, environ deux mois avant ce jour terrible, qu’Elia s’était mise à dessiner souvent des papillons et des baleines, se souvient Irina. J’étais attendrie de voir qu’elle y arrivait si bien. Je me disais : tous ces talents qu’a ma fille… Pas une seconde, je n’ai pensé à quelque chose d’alarmant. Comment aurais-je pu deviner qu’il s’agit de leur symbolique, aujourd’hui : les papillons vivent une seule journée et les baleines s’échouent volontairement, se suicident… ?

On recense énormément de groupes VKontakte dont le nom mentionne le mot « baleine ». Outre Les baleines voguent vers le haut, dont nous avons parlé, on trouve La baleine cosmique, La baleine blanche, La revue de la baleine, La mer de baleines, L’Océan de baleines, La baleine volante, etc. Voici un extrait d’une publication sur l’un de ces groupes fréquenté par Elia, datée de deux jours avant sa mort : « Tu ne comprendras jamais ce que c’est que de vivre en étant si énorme, si imposant. Les baleines ne se demandent jamais à quoi elles ressemblent, ce que l’on pense d’elles. Les baleines sont plus sages que les gens. Elles sont magnifiques. J’ai vu des baleines voler. C’est incroyable… Tu sais ce qui pousse les baleines à s’échouer sur le rivage ? Le désespoir. »

Irina continue de se remémorer les changements survenus dans le comportement de sa fille au cours des derniers mois. Elle dit qu’un couteau a disparu un jour de la cuisine. La grand-mère l’a cherché trois jours durant, puis l’a trouvé dans la chambre d’Elia, […]

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Traduit par Julia Breen

Dernières nouvelles de la Russie

Société

L’inquiétante nébuleuse des centres de désintoxication privés en Russie

Le 28 novembre dernier, la directrice du centre de désintoxication Phénix, situé en banlieue de Moscou, a été mise en examen dans l’affaire de la mort, en octobre 2017, de l’acteur Dmitri Marianov, qui y était soigné pour sa dépendance à l’alcool. Une première en Russie. Les centres privés de « thérapie par le travail », pullulent dans le pays. N’étant pas considérés comme des établissements médicaux, ils sont très peu contrôlés. Patients privés de droits, enlevés en pleine nuit ou réduits en esclavage… les Izvestia ont mené l’enquête.Il aura fallu plus d’un an – et un travail de fourmi – pour traîner le centre Phénix devant les tribunaux. Après avoir épluché les relevés de communications téléphoniques de toute la petite ville de Lobnia, où le centre est situé, et mené des dizaines d’interrogatoires, les enquêteurs ont fini par établir la responsabilité de la directrice, Oxana Bogdanova. Mise en examen fin novembre, elle risque jusqu’à six ans d’emprisonnement.L’enquête a en effet établi que Dmitri Marianov aurait pu survivre s’il avait été pris en charge, dès le matin du jour de sa mort (le 15 octobre 2017) par un chirurgien vasculaire.Selon des sources policières, à son arrivée au centre Phénix, le 5 octobre 2017, l’acteur, âgé de 47 ans, présentait déjà des risques de thrombose veineuse. La direction de l’établissement le met pourtant sous injections d’halopéridol (antipsychotique) et de phénazépam (anxiolytique), pourtant censés être prescrits exclusivement par un médecin. De plus, les piqûres sont effectuées par d’autres patients, et non par des membres du personnel soignant…Dmitri Marianov. Crédit : IzvestiaLe matin du 15 octobre, alors que Dmitri Marianov se plaint de fortes douleurs aux reins et à la jambe, Mme Bogdanova refuse d’appeler le SAMU, affirmant que l’homme cherche simplement un moyen de s’enfuir du centre. En réalité, poursuivent les enquêteurs, il faisait une hémorragie interne, consécutive à une déchirure de la veine iliaque.On peut supposer que la célébrité du patient, « morceau de choix » pour les centres de ce genre, a joué, en l’occurrence, en sa défaveur : la directrice a probablement craint une « mauvaise publicité ».Enlèvements « sur commande »Mais c’est aussi la célébrité de Marianov qui a permis de révéler l’affaire. Les cas de personnes se retrouvant placées, contre leur gré ‒ puis quasiment « otages » ‒ dans ces centres de désintoxication privés sont, […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

14 janvier 2019
Économie

Coût de la vie en Russie : les hausses d’impôt prévues en 2019

Alors que les Russes voient leurs revenus réels chuter de façon constante depuis cinq ans, ils doivent se préparer à une nouvelle augmentation du coût de la vie cet hiver. En cause, principalement, les hausses de la TVA et du coût du carburant, qui vont se répercuter sur les prix de tous les produits de consommation courante. Le portail d’information News.ru passe en revue les mauvaises nouvelles.Avec l’entrée en vigueur, au 1er janvier 2019, de la hausse des taxes sur le carburant, la Chambre russe des comptes (dirigée, depuis mai 2018, par l’ancien ministre des Finances Alexeï Koudrine) s’attend à une nouvelle flambée des prix de l’essence et du diesel. Les taxes sont en effet passées de 8 200 à 12 300 roubles (de 107 à 160 euros environ) sur la tonne d’essence, et de 5 600 à 8 500 roubles (de 73 à 111 euros environ) sur la tonne de diesel.Essence, tabac, alcool…Si la Banque centrale ne prévoit qu’une augmentation de 4,5 % sur les prix du carburant au détail – soit d’environ deux roubles le litre – les experts, plus pessimistes, tablent sur le double. Quoi qu’il en soit, en pratique, cette hausse n’interviendra pas avant début avril : réunis à l’appel du gouvernement russe en octobre dernier, les dirigeants des grandes compagnies pétrolières ont accepté de geler leurs tarifs jusqu’au 31 mars. […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

9 janvier 2019
Culture

Zaporojets, la voiture qui valait mille bouteilles de vodka

À la fin du mois de novembre 1960, la première ZAZ 965 sortait de l’usine automobile Kommunar, dans la ville de Zaporojié, en Ukraine soviétique. Aujourd’hui pièce de collection, la « Zaporojets » devient rapidement le véhicule familial le plus vendu en URSS. Sofia Krakova (Gazeta.ru) revient sur l’histoire et les différents modèles de cette voiture « balèze et bon marché », adorée des Russes. Reconnaissable entre toutes, la ZAZ 965 est immédiatement surnommée « la Bossue » pour la forme de sa carrosserie, qui rappelle celle de sa grande sœur italienne, la Fiat 600. Pour le reste, tout l’en distingue : autre moteur, autre boîte de vitesses, autre suspension et pneus élargis. La Zaporojets ne compte pas plus de 27 chevaux sous le capot… ou plus exactement, sous le coffre – les bagages étant relégués à l’avant, à la place habituelle du moteur –, mais les plus téméraires réussissent à pousser leur « Zazik » jusqu’à 90 km/h. « Savez-vous pourquoi la Zaporojets a le coffre à l’avant ? Parce qu’à une telle vitesse, il faut surveiller ses bagages ! », affirme une blague de l’époque. Les Russes n’ont jamais cessé de « charrier » la ZAZ 965, n’épargnant ni son aspect extérieur ni ses caractéristiques techniques, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

14 décembre 2018

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