Alain Boinet : « L’aide humanitaire, c’est prendre parti »

La conférence d’Alain Boinet se tiendra le mardi 5 avril dans les locaux du Courrier de Russie, à Moscou.


Mardi 5 avril, Alain Boinet, fondateur de l’ONG humanitaire Solidarités International, présente dans 20 pays, donnera, dans le cadre des Mardis, une conférence sur le thème « Afghanistan, Ukraine, Syrie… : les idéaux humanitaires à l’épreuve des balles ». Rencontre.

Alain Boinet et l'équipe de Solidarité Internationale au Liban. Crédits : Archives personelles
Alain Boinet, au centre, avec l’équipe de Solidarités International au Liban. Crédits : Archives personnelles

Le Courrier de Russie : Comment avez-vous décidé de vous consacrer à l’humanitaire ?

Alain Boinet : En 1980, j’étais directeur de la communication d’un grand groupe international à Paris. Puis, j’ai voulu m’engager dans une action utile aux autres, et j’ai commencé à voyager en Syrie et au Liban, pays qui connaissait déjà une guerre interne. J’ai voyagé également en Amérique du Nord, envisageant, à ce moment-là, de devenir grand reporter. Et à la fin de cette année 1980, lorsque nous sommes partis, avec quelques amis, apporter des secours aux populations touchées par la guerre en Afghanistan, j’ai finalement décidé de me consacrer à l’action humanitaire.

LCDR : Comment faisait-on de l’humanitaire, à l’époque ?

A.B. : Lors de ce voyage, nous avons franchi clandestinement la frontière afghane depuis le Pakistan et marché pendant des semaines pour atteindre les villages bombardés. Nous distribuions de petites sommes d’argent directement aux familles afghanes dans le besoin.

Nous n’avons alors été qu’une poignée, avec des médecins de Médecins sans frontières, à prendre le risque de traverser la frontière – sans autorisation, sans visa, sans soutien officiel et à nos risques et périls, pour aller porter secours aux populations au cœur du conflit en Afghanistan.

On nous prenait, au mieux, pour des idéalistes ou des aventuriers, car à l’époque, l’aide internationale s’arrêtait aux réfugiés qui se trouvaient au Pakistan et en Iran. Les organisations humanitaires n’intervenaient qu’avec l’accord des États ou des forces qui contrôlaient le territoire.

LCDR : Comment l’action humanitaire a-t-elle évolué ?

A.B. : Nous avons parcouru le monde pendant dix ans afin de promouvoir notre conception de l’aide humanitaire sans frontières, avant qu’une véritable révolution ne s’opère au point de modifier également les relations internationales.

Aujourd’hui, malgré les difficultés, il n’existe plus de territoires ou populations qui soient totalement fermés ou inaccessibles. Les associations humanitaires sont présentes même en Corée du Nord – un des pays les plus fermés du monde –, en Somalie ou au Soudan. Et l’aide humanitaire internationale s’est, par nécessité, systématisée et diversifiée.

Camp de réfugiés en Afghanistan en 2001. Crédits : James Hill/mjrhill.com
Camp de réfugiés en Afghanistan en 2001. Crédits : James Hill / mjrhill.com

LCDR : Quelles leçons tirez-vous, après avoir passé plus de trente ans dans l’humanitaire ?

A. B. : Un humanitaire doit avant tout être en empathie et en lien avec le malheur des êtres humains en danger. L’expérience m’a appris que l’essentiel est d’être proche des populations et de leurs représentants, tout en restant lucide et indépendant.

L’aide humanitaire obéit à trois principes fondamentaux : ceux d’humanité, d’impartialité et d’indépendance. Le principe de l’impartialité signifie que les secours sont apportés en réponse à des besoins vitaux, sans aucune considération politique, ethnique, religieuse ou autre.

Dans les pays en guerre, nous sommes confrontés à des combattants appartenant à des camps opposés, dont certains sont des bandits ou des criminels. Cependant, pour accéder aux populations en danger, nous devons parler avec tout le monde, ce qui n’est possible que si les forces en présence nous considèrent comme extérieurs au conflit.

LCDR : N’est-ce pas difficile d’être en empathie avec les populations en danger sans prendre parti ?

A. B. : L’aide humanitaire, c’est prendre parti. C’est être du côté des victimes, des personnes en danger et il s’agit d’un combat sans fin. Mais le couple empathie-neutralité n’est effectivement pas facile à vivre, et le plus complexe est de comprendre la logique d’un conflit, de le voir se dérouler et de secourir les uns et les autres en attendant que cesse la violence.

Quand vous êtes sous des bombes qui tuent des innocents, la tendance naturelle est d’être solidaire. En Afghanistan, par exemple, j’avais réellement l’impression d’être dans la résistance française durant la Seconde Guerre mondiale, sans pour autant ne jamais ressentir aucune haine envers les soldats soviétiques, et sans jamais confondre communisme et Russie. Depuis 15 ans et encore aujourd’hui, l’armée américaine et l’OTAN sont présentes en Afghanistan, où nous sommes toujours actifs.

LCDR : Jusqu’où cet équilibre est-il supportable quand on est face à un génocide – au Rwanda, par exemple ? 

A.B. : La réponse à cette question relève de la responsabilité personnelle. Il faut faire un choix et se dire qu’il y a mille et une façons d’aider et de protéger une population.

Parfois, notre simple présence, notre attention et nos convictions suffisent à sauver des gens. Nous pouvons également faire passer des messages, des informations, des contacts et témoigner des tragédies dont nous sommes témoins. Mais c’est certain : on n’arrête pas un génocide avec des humanitaires.

Lors de la guerre d'Irak en 2003. Crédits : James Hill/mjrhill.com
Lors de la guerre en Irak en 2003. Crédits : James Hill / mjrhill.com

LCDR : Quelles sont aujourd’hui les urgences humanitaires les plus importantes à travers le monde ?

A.B. : Solidarités International est active dans 20 pays confrontés à l’urgence, qu’il s’agisse des pays du Sahel, comme le Mali, la Centrafrique ou la Somalie, ou du Proche-Orient avec la guerre en Syrie. Ce pays, sur une population de 22 millions d’habitants, compte 4,8 millions de réfugiés et 7,6 millions de déplacés internes.

Mais l’urgence humanitaire, c’est aussi l’eau insalubre et les maladies qu’elle propage, qui tuent chaque année 2,6 millions d’êtres humains, dont un grand nombre d’enfants. Il s’agit d’une véritable hécatombe silencieuse qui fait plus de victimes que les guerres, le sida ou le cancer réunis. Depuis dix ans, Solidarités International a donc fait de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement sa priorité absolue.

LCDR : À quels défis l’aide humanitaire internationale doit-elle faire face aujourd’hui ?

A.B. : Nous sommes confrontés à une croissance exponentielle des besoins humanitaires dans le monde.

En 2014, les conflits ont entraîné le chiffre record de 60 millions de réfugiés et déplacés. Nous constatons aussi que les catastrophes sont plus nombreuses et affectent des populations plus variées, dans un monde qui comptera entre 9 et 10 milliards d’êtres humains en 2050. Le seul continent africain va passer d’un à deux milliards de personnes, avec une prééminence de la génération des moins de 20 ans.

Le constat des humanitaires internationaux aujourd’hui est que nous arrivons de moins en moins à répondre à tous les besoins des populations affectées par des guerres et des catastrophes. Le développement est une question humanitaire et géopolitique urgente, et nous avons un vélo pour courir derrière un TGV.

LCDR : Comment l’aide humanitaire internationale doit-elle évoluer face à ces défis ?

A.B. : Le système humanitaire international doit aujourd’hui se remobiliser, réfléchir pour gagner en efficacité et mobiliser plus de soutien. L’urgence est là, il nous faut l’assumer. Dans ce cadre, Istanbul accueillera, les 23 et 24 mai prochains, le premier Sommet humanitaire mondial, organisé par le secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon. Les participants – des représentants étatiques, des ONG, des collectivités, des entreprises du secteur privé, les agences des Nations Unies et le Comité international de la Croix-Rouge – réfléchiront à la façon de gagner collectivement en efficacité en améliorant les partenariats entre les divers acteurs et aux moyens de mobiliser des ressources financières supplémentaires indispensables.

Par ailleurs, les États doivent prendre des engagements, notamment pour mieux prévenir les conflits ou les régler pour éviter qu’ils ne dégénèrent, s’étendent ou se perpétuent.

LCDR : Que pensez-vous de la façon dont les autorités européennes gèrent ce qu’on appelle aujourd’hui la « crise des réfugiés » ?

A.B. : Sans entrer dans des considérations politiques, je trouve que les pays d’Europe et l’Union européenne ne sont pas à la hauteur des défis. Nous sommes dépassés par les événements alors que ces guerres en Syrie et en Irak ont des conséquences désastreuses pour ces populations et affectent les pays qui accueillent les réfugiés et les migrants, menaçant les relations intra-européennes.

L’Europe agit comme si le Proche-Orient se trouvait à l’autre bout du monde alors qu’il est à nos portes, que nous sommes voisins. Au printemps 2015, les budgets pour secourir les réfugiés syriens ont baissé, notamment en Jordanie ou au Liban. Ces coupes dans les budgets sont irresponsables et se ressentent sur le terrain.

Les membres de l’Union européenne manquent de stratégie au Proche-Orient et n’assument leurs responsabilités ni historiques, ni politiques, ni humanitaires. L’Europe, ce continent prospère et en paix, a pris de mauvaises habitudes : elle ne se rend pas compte que le reste de la planète ne vit pas comme elle et qu’il lui faut se préoccuper des affaires de ce monde qui nous rattrapent déjà et pourraient engendrer le chaos.

Alain Boinet. Crédits : Archives personelles

La conférence d’Alain Boinet se tiendra le mardi 5 avril dans les locaux du Courrier de Russie, à Moscou, rue Milioutinski 10/1, salle de conférences du 1er étage, métro Loubianka ou Tchistye Proudy.

Entrée gratuite.

Conférence en français, organisée en partenariat avec l’agence de voyages Tsar Voyages et suivie d’un apéritif

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