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Anne Mondoloni. Crédits : D. R

Anne Mondoloni, directrice du Samu social de Moscou : «L’absence de regard fait mourir»

Anne Mondoloni dirige le Samu social de Moscou. Retour sur ses origines bulgares, sa découverte de la Russie, le processus d’« asphaltisation » des sans-abris…

Anne Mondoloni. Crédits : D. R
Anne Mondoloni, directrice du Samu social de Moscou. Crédits : archives personnelles.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Anne Mondoloni : Je suis née à Dieppe. Mon père travaillait à l’usine Alpine-Renault, il avait été expatrié en Bulgarie en 1968-69 pour monter une usine à Plovdiv et y a rencontré ma mère.

LCDR : Ils se sont échappés ensemble ?

A.M. : Non, elle est partie après lui en France en tant que touriste, dans un groupe, et elle leur a faussé compagnie, ils ont ensuite vécu à Dieppe.

« 50 % de ma génétique ont été mis de côté pour aboutir à une identité claire et française »

LCDR : Vous avez appris le bulgare ?

A.M. : C’étaient les années 1970, et le grand souci de ma mère était que je m’intègre, j’étais française et il n’était pas question de me parler bulgare. J’ai été élevée sans que le bulgare soit transmis, un peu comme si 50 % de ma génétique avaient été mis de côté pour me garantir une identité claire et française.

LCDR : Vous le regrettez ?

A.M. : Je le comprends, c’était une époque, l’objectif était la réussite scolaire et il fallait bannir tout ce qui pouvait y nuire.

LCDR : Puis…

A.M. : Je suis allée à Paris pour faire Sciences Po, j’ai – toutes proportions gardées – subi le « choc » Paris-province.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.M. : Il y a des codes à acquérir, une façon d’être. C’est difficile à dire… L’impression qu’il n’était pas bon d’être trop sympa…

LCDR : Puis…

A.M. : Je voulais faire l’ENA mais j’étais trop jeune, du coup j’ai fait HEC puis l’ENA et suis sortie à la Cour des comptes.

LCDR : Et vous arrivez en Russie en…

A.M. : 2013, ça a fait ressortir des impressions, des souvenirs… l’odeur du métro de Moscou par exemple, un mélange d’essence, de froid, de poussière, qui crée une odeur spécifique qui me rappelait la Bulgarie. Il doit y avoir quelque chose avec l’essence. La façon d’être des gens, aussi.

« Je retrouvais un humour sans sarcasme »

LCDR : Comme quoi ?

A.M. : Une forme d’humour, un humour sans sarcasme, sans ironie, des Russes, ce qui est reposant. Je retrouvais cet humour absurde et bienveillant que j’avais connu enfant en Bulgarie.

LCDR : Comment êtes-vous arrivée au Samu social ?

A.M. : J’avais envie de travailler à Moscou, j’ai fait passer mon CV à quelques personnes et on m’a proposé la direction du Samu social, mais la responsabilité que ça représente, le fait que je ne parlais pas assez bien russe… je ne me sentais pas d’accepter. Et puis, en mars 2014, j’ai assisté à une conférence de Xavier Emmanuelli sur son expérience auprès des sans-abris pendant trente ans, j’ai appelé le lendemain et j’ai commencé au printemps.

LCDR : En quoi consiste l’action du Samu social ?

A.M. : Il s’agit d’aller au-devant de quelqu’un qui n’est pas capable de formuler une demande. Il est victime d’un syndrome d’écrasement, toute son énergie est vouée à la survie, il faut aller au-devant de lui, c’est ça le cœur de notre action.

Quelqu’un qui est victime d’un accident de la route, on ne lui demande pas s’il veut de l’aide, c’est la même chose pour celui qui est écrasé socialement, il faut aller vers lui. La première étape de notre travail consiste donc à aller à la rencontre de ces gens et à les amener dans un centre d’hébergement. Le lendemain matin, ils voient un médecin et un psychologue qui leur proposent d’aller dans un centre de stabilisation mais tous ne peuvent pas.

LCDR : Pourquoi ?

A.M. : Parce que ces gens vivent en exil d’eux-mêmes, ils sont tellement désocialisés que tous les codes de la vie normale sont perdus, le rapport au corps, au temps, à autrui, à l’espace sont perdus. Le plus dangereux est la perte de la perception du corps, les gens vont avoir des blessures, des plaies infectées mais n’entendent plus les signaux du corps. Non seulement les terminaisons nerveuses sont abîmées mais leur psychisme les empêche d’entendre. Ils savent qu’ils ne vont pas aller voir le médecin, le signal est donc mis psychologiquement de côté.

« On ne peut pas choisir l’enfer »

LCDR : Qu’est-ce qui vous tient le plus à cœur dans votre travail ?

A.M. : Le fait que nous nous racontions des légendes pour nous déculpabiliser. Par exemple, la légende du choix, « ils ont choisi cette vie », et parfois ils se la racontent eux-mêmes pour survivre. Ça alimente la légende du clochard-philosophe, ça donne l’impression aux gens qu’ils ont choisi alors qu’on ne peut pas choisir l’enfer. Ça peut être le résultat d’un traumatisme d’enfance mais personne ne peut choisir la désocialisation profonde car elle est profondément mortifère.

LCDR : Vous parliez des phases de la désocialisation ?

A.M. : La première est une phase d’agressivité, de révolte, née le plus souvent d’un échec (dans la plupart des cas un divorce ; 70 % des sans-abris sont dans une situation de conflit familial) à la suite duquel les liens familiaux n’ont pas fonctionné. Le « sans-abrisme » est une maladie de l’urbanisation. À la campagne, il y a des filets de sécurité qui fonctionnent.

LCDR : Puis…

A.M. : Vient la phase de fixation, dépression pendant laquelle les gens se disent : « Je suis nul », « Je dois avoir un problème ». Puis la phase de retournement narcissique au cours de laquelle la personnalité se modifie pour survivre et se met à penser : « C’est mon choix, je suis bien comme ça, je n’ai pas besoin de votre société… » La dernière phase est une phase d’abandon, d’« asphaltisation », où la personne n’a parfois même plus la force de se tenir debout, on voit parfois des gens à côté de Kourskaïa qui sont recroquevillés en position fœtale. Ils sont exilés d’eux-mêmes, on ne peut pas leur dire « Allez travailler ! », ça requiert une expertise, comme pour soigner toute victime d’un écrasement.

LCDR : Quel type d’expertise ?

A.M. : Pour venir en aide à ces gens, il faut une expertise, une compréhension, une approche sociologique, psychologique, et si vous ne l’avez pas, vous allez passer à côté du sujet. C’est bien d’avoir bon cœur mais ça ne suffit pas.

On dit au Samu social de Paris : « Trois mois dans la rue, trois ans pour s’en sortir ». Il faut beaucoup de temps, de professionnalisme, c’est comme un plongeur qui est descendu à cent mètres, il faut des paliers de décompression pour qu’il puisse remonter à la surface. La personne doit faire des efforts tels pour s’adapter à la vie de la rue qu’elle est de plus en plus désadaptée à la vie normale et que le retour est très difficile.

LCDR : Qu’est-ce qu’il vous paraît essentiel de comprendre ?

A.M. : Ce qui nous paraît irrationnel est rationnel dans la logique de rue, par exemple le refus d’hébergement : si tu as acquis un bout de territoire dans la rue, tu préfères le garder plutôt que de le laisser à quelqu’un qui va prendre ta place. Ou l’alcool, qui est un des outils de survie dans la rue. Il est un moyen de socialisation en ce qu’il permet de surmonter ses inhibitions, il aide aussi à surmonter l’image dégradée que l’on a de soi-même.

LCDR : Comment se regardent les sans-abris ? Comment regardent-ils les autres ?

A.M. : À Paris, 30 % des sans-abris souffrent de troubles psychiatriques, ce qui veut dire que 70 % d’entre eux ont un jugement intact. En revanche, ils peuvent entretenir un récit sur eux-mêmes, un peu romancé, qui sert de socle à la pensée. C’est la « mythomanie résiduelle » : « Tout allait bien, ma femme est morte, j’ai tout perdu… » Ce récit sert aussi à la survie.

« La privation du regard est dommageable pour le psychisme »

LCDR : Et le regard des autres sur eux ?

A.M. : L’absence de regard fait mourir, la privation du regard est dommageable pour le psychisme. Ils ne sont plus regardés, on ne veut plus les regarder et, en même temps, on peut se dire que si on les regarde, notre regard sera source de malaise. Il y a un cumul de microtraumatismes ; l’absence de regard ou les regards de dégoût apportent encore des traumatismes et contribuent à cet écrasement, la représentation d’eux-mêmes est encore dégradée.

LCDR : Quelle est la solution ?

A.M. : Une relation horizontale, leur parler à égalité. Il faut être formé aussi, le Samu social dispense des formations qui me paraissent aussi utiles que les stages sur les premiers gestes d’urgence dispensés à la Croix-Rouge. Quand un sans-abri arrive dans un centre d’hébergement, idéalement, il faudrait qu’il soit toujours reçu par un médecin pour son corps, un psychologue pour son psychisme et un travailleur social pour comprendre sa situation sociale.

LCDR : Comment vous financez-vous ?

A.M. : C’est une bataille de tous les jours et j’y consacre une grande partie de mon temps. Nous essayons de créer un club des amis du Samu social, qui comporterait des gens qui nous aident financièrement et aussi qui comprennent ce que nous faisons, qui veulent s’impliquer et participer à notre gouvernance, par exemple.

Équipe du Samu social de Moscou, janvier 2015. Crédits : samu-social-international.com
Équipe du Samu social de Moscou, janvier 2015. Crédits : samu-social-international.com

LCDR : Qu’est-ce que ce travail a changé en vous ?

A.M. : Il y a un écueil : se dire que je suis bien, que je travaille pour les autres… J’ai beaucoup appris, compris, ça ôte un sentiment de culpabilité qu’on a quand on ne fait rien, c’est agréable de comprendre et de se sentir moins ignorant, on se sent moins coupable devant sa propre insuffisance et son manque d’élan.

LCDR : Vous croyez en Dieu ?

A.M. : Oui, mais le Samu social n’est pas une organisation religieuse.

LCDR : Qu’est-ce qui est essentiel dans une vie ?

A.M. : « L’essentiel est invisible pour les yeux » mais les rencontres que nous faisons tous les jours au Samu nous permettent de nous en approcher.

LCDR : Vos espoirs ?

A.M. : J’espère que le livre de portraits avec les photos prises par Olivier Marchesi et les récits de vie de gens passés par le Samu social sera publié cette année.

LCDR : Vos regrets ?

A.M. : J’aime bien les mots d’un scientifique qui disait : « Le regret est une deuxième erreur », donc pas de regret.

Jean-Félix De la ville Baugé

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  1. ‘L’impression qu’il n’était pas bon d’être trop sympa’ Dans nos sociétés occidentales, il vaut mieux être méchant que gentil.Etre gentil est une faiblesse , être méchant une qualité.

  2. Madame. Je pars a Moscou la semaine prochaine avec un grand sac de lunettes que j ai collecté en France. Je suis dans ma commune au C C A S et dans dives actions sociales. Je voudrai vous remettre ces lunettes et bien sur vous rencontrez serai un honneur pour moi .je resterai 5 semaines a Moscou .je suis seule donc disponible pour une rencontre , bien sur si vous acceptez. Recevez madame mes salutations très respectueuses
    Mme LE Mignot
    Adjointe à la mairie d’Ermenonville 60 France

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