Voix de Vladivostok

Qui sont les Vladivostokiens, et qu’est-ce qui les distingue des Sibériens ou des Pétersbourgeois ? D’où viennent-ils ? Comment parlent-ils ? Qu’est-ce que ça fait de vivre aussi loin de la capitale ? Quel est leur rapport à leur ville natale ? À quoi tiennent-ils le plus dans la vie ?… Les habitants de la ville baignée par les eaux de la mer du Japon se confient.

« La première fois que j’ai quitté Vladivostok pour l’ouest de la Russie, je m’attendais à voir des villes en bois peuplées de géants barbus », confie Konstantin Slessarev, 28 ans, gérant d’aires de jeux à Vladivostok. Konstantin est né et a grandi en Extrême-Orient, et son image du reste de la Russie lui vient des contes et légendes slaves. Le jeune homme avoue avoir été très surpris de découvrir qu’Irkoutsk et Novossibirsk n’étaient pas remplies d’isbas colorées mais d’immeubles soviétiques gris parfaitement identiques. « Je m’attendais à découvrir dans l’Ouest l’esprit russe, ce petit quelque chose qu’il est difficile de saisir chez nous. Mais bizarrement, j’y ai retrouvé le même pays qu’ici », explique-t-il.

Vladivostok est très loin de Moscou – 9 000 km de route, soit huit jours de train ou huit heures d’avion. Et pourtant, il suffit de sortir de son aéroport pour s’en convaincre : ici, c’est toujours la Russie. Les chauffeurs de taxi vous proposent leurs services à des prix moscovites – dans un russe irréprochable. Dans leurs voitures, on entend la suite de cette chanson que l’on a commencé à écouter dans le taxi pour Cheremetievo. Le paysage ressemble à s’y méprendre à celui des grandes banlieues de la capitale – on a l’impression d’avoir fait le tour du monde pour atterrir… au même endroit ! Les visages ne frappent pas par leur exotisme : ce sont des visages russes, comme on en croise par milliers à Moscou et ailleurs.

Le phénomène n’a rien d’étonnant : les deux millions d’habitants actuels de la région de Vladivostok (600 000 pour l’agglomération, 1 400 000 pour tout le kraï du Primorié) sont, en grande partie, les descendants des paysans russes et ukrainiens venus s’installer sur ces terres vierges à la fin du XIXe siècle.

En Russie, il y a l’Ukraine

L’histoire commence en 1883 : le 13 et le 20 avril, deux bateaux en provenance d’Odessa jettent l’ancre à Vladivostok, avec 1 504 passagers à leur bord – ce sont des paysans originaires de Tchernigov, en Ukraine, venus fonder les neuf premiers villages de la région.

À l’époque, la ville n’a que 23 ans : c’est un petit fort militaire, entouré d’une région très peu peuplée. Le tsar Alexandre III promet 109 hectares de terres à tout paysan qui se déciderait à s’installer en Extrême-Orient. Le Transsibérien n’existe pas encore : il faut voyager 45 jours en mer, et les bateaux ne partent que d’Odessa : ce sont les paysans ukrainiens des régions voisines du port qui sont les premiers séduits. Ils vendent leurs parcelles en Ukraine pour commencer une vie nouvelle, à des milliers de kilomètres de chez eux. Entre 1883 et 1905, 172 876 colons viennent s’installer en Extrême-Orient, dont 109 510 Ukrainiens, soit 63,4 % du total. Par la suite, l’afflux de paysans ukrainiens ne cesse de croître : en 1912, sur les 22 122 familles russes installées en Extrême-Orient, plus de 15 000 viennent d’Ukraine, soit 70 % . Selon les rapports des ethnographes de l’époque, les Ukrainiens recréent dans leur nouvelle patrie leur environnement habituel : on y retrouve les mêmes maisons blanches aux toits de paille de leurs villages d’origine, entourées des mêmes tournesols qui poussent autour de Poltava, par exemple. Les noms que les colons donnent à leurs villages trahissent un fort sentiment de nostalgie : ils s’appellent Kievka, Tchernigovka, Tchougouïevka, Slavianka… tous des noms rappelant les toponymes ukrainiens.

Mais cette nostalgie semble leur être passée rapidement : aujourd’hui, les habitants de Vladivostok, conscients de ces origines ukrainiennes, se considèrent néanmoins majoritairement comme russes et avouent ne plus entretenir de liens avec leur patrie historique. « Mes ancêtres venaient d’Ukraine mais je n’ai pas d’attaches dans ce pays. Je suis russe. Et j’ai aussi une forte identité régionale : je suis un dalnevostotchnik, un habitant de l’Extrême-Orient », nous a notamment confié Alexandre Kolessov, rédacteur en chef de la maison d’éditions Rubezh, qui publie des auteurs russes d’Extrême-Orient. C’est ce que disent aussi Yana Gaponenko, fondatrice d’une école d’art contemporain à Vladivostok, et Ekaterina Ichtchouk, qui travaille au département régional de la politique pour la jeunesse. Les deux femmes connaissent leurs origines ukrainiennes, mais répètent, en écho : « Je suis russe. » « Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis l’arrivée des premiers colons ukrainiens en Extrême-Orient, explique Ekaterina. Les gens ont eu le temps de s’assimiler complètement. »

Les chiffres confirment cette impression. Lors du recensement de 1917, 421 000 habitants s’étaient déclarés « ukrainiens » (33,9 % de la population). […]

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Inna Doulkina

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Arythmie : à voir pendant la Semaine du cinéma russe à Paris

La Semaine du cinéma russe vient d’ouvrir à Paris. Si vous n’aviez qu’un film à voir, optez pour Arythmie. Le réalisateur, Boris Khlebnikov, a réussi à faire un film dont les Russes parlent dans les cafés et aux arrêts de bus, qui les fait applaudir à l’issue de la séance et quitter la salle en pleurant. Arythmie est un film fidèle, juste et tendre sur la Russie d’aujourd’hui et ceux qui l’habitent. Un film dans lequel les Russes se reconnaissent et se disent : « Ça parle de nous ! » Au centre du récit : un jeune ambulancier. Tous les jours, Oleg va secourir chez elles des personnes ayant composé le 103. Ce numéro qu’en Russie, on appelle quand on a soudain mal, que l’on subit un traumatisme, une douleur aïgue – quand on a besoin d’aide ici et maintenant. Alors, une équipe d’ambulanciers vient chez vous, vous fournit les premiers secours et vous emmène à l’hôpital si besoin. Ce système de « Secours rapide » (Skoraïa Pomoch) a été créé en URSS en 1926. Sauf qu’il subit depuis quelques années des coupes budgétaires drastiques, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

9 novembre 2017
Opinions

Que reste-t-il de 1917 ?

Le centenaire de la révolution, en Russie, est tout sauf une grande fête. Certes, quelques indécrottables communistes défileront en brandissant des portraits de Lénine dans des rues portant son nom – chaque ville et village de Russie en comptant au moins une. Mais c’est tout. Le temps des parades et des festivités collectives est révolu. Voici douze ans déjà que le 7 novembre, jour anniversaire de la révolution, n’est plus férié en Russie. Le pouvoir semble tout faire pour zapper la date, passer au-dessus le plus vite possible – et tourner la page. Et c’est vrai que la date est gênante. Et qu’aujourd’hui, dans les hautes sphères, on ne sait trop qu’en faire. Même le plus grand musée russe, la galerie Tretiakov, a préféré s’abstenir de formuler une lecture claire de la révolution. L’exposition consacrée au centenaire de l’événement frappe par son absence de tranchant. La galerie s’est contentée d’aligner des œuvres peintes en 1917 par des artistes de différents mouvements – images de vie très éloignées des bouleversements historiques. Tout dernier instant de calme avant la tempête. Intéressant à observer mais n’offrant aucune clé pour la compréhension : que s’est-il vraiment passé en Russie en 1917 ? La révolution, en définitive, a-t-elle apporté plus de bien ou de mal au peuple russe ? A-t-elle été, pour l’humanité, un fléau ou une providence ? Que reste-t-il à retenir de cet événement décisif de l’histoire mondiale ? Faut-il le regretter ou saluer son avènement ? Toutes questions qui demeurent sans réponse pour les Russes aujourd’hui. Dans les sondages, seuls 11% d’entre eux déclarent considérer la révolution de 1917 de façon positive. 25% la qualifient d’injustifiable, et 57% n’ont pas d’avis définitif sur la question. Le pouvoir se garde bien, lui aussi, d’interpréter de façon précise les événements d’Octobre. Certes, l’événement est trop massif, trop important, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

7 novembre 2017
Culture

« Notre mission est la promotion de la littérature russe à l’étranger »

Depuis cinq ans déjà, la Russie soutient activement la traduction des auteurs russes en langues étrangères. Plus de 40 romans, nouvelles et essais ont déjà été publiés en français avec le concours de l’Institut de la traduction, basé à Moscou. Son directeur, Evgueni Reznitchenko, explique au Courrier de Russie comment l’institut sélectionne les projets qu’il soutient, et en quoi publier un jeune auteur peut être plus intéressant pour une maison d’édition qu’un grand nom. Le Courrier de Russie : Sur quoi travaille l’Institut de la traduction ? Evgueni Reznitchenko : Notre mission première est la promotion de la littérature russe contemporaine à l’étranger. Si nos classiques sont assez largement traduits, les auteurs actuels restent souvent méconnus dans les autres pays – et nous œuvrons à y remédier. Notamment en organisant, partout dans le monde, des manifestations visant à faire connaître la littérature russe contemporaine, mais aussi en soutenant des traducteurs et des éditeurs étrangers qui publient des auteurs russes. LCDR : L’Union soviétique avait un important programme de soutien aux traducteurs. Peut-on dire que vous vous inscrivez dans la même lignée ? E.R. : Oui et non. À l’époque soviétique, l’État embauchait des traducteurs étrangers, les faisait venir et travailler en URSS, puis publiait les ouvrages traduits et les envoyait de par le monde, aux sièges des partis communistes, qui devaient se charger de les distribuer. Mais en réalité, on ne sait pas ce qu’il est advenu de la plupart de ces milliers de livres. Aujourd’hui, nous travaillons tout à fait différemment : la Russie conclut avec des éditions étrangères des partenariats afin de mener des projets communs. Et chacun met la main à la pâte : nous finançons la traduction, et l’éditeur se charge d’assurer la publication et la promotion. Nous ne sommes plus la seule partie intéressée, comme autrefois. Dans la répartition des tâches actuelle, tous s’investissent, et chacun sort gagnant. LCDR : Comment sélectionnez-vous les projets à soutenir ? E.R. : Chaque année, entre le 1er octobre et le 31 décembre, des éditeurs du monde entier nous soumettent leurs intentions de publier des œuvres d’auteurs russes. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

31 octobre 2017