#ImpactJournalism : Des toilettes vraiment propres

À l’occasion de la 3ème édition de l’Impact Journalism Day (IJD), 47 journaux à travers le monde publient le 20 juin 2015 un supplément spécial dédié aux projets innovants à fort impact social. Le Courrier de Russie y participe.


Un tiers de l’humanité n’a pas accès à des WC dignes de ce nom. Pour résoudre ce problème, une équipe de l’Eawag a mis au point des latrines d’un nouveau genre.

Les toilettes «Blue Diversion» dans le hall d'essai de l'Eawag, à Dübendorf, en Suisse.  Crédit: Eawag/EOOS
Les toilettes «Blue Diversion» dans le hall d’essai de l’Eawag, à Dübendorf, en Suisse.
Crédits : Eawag/EOOS

« Aujourd’hui, dans le monde, 6 milliards de personnes possèdent un téléphone portable, mais seulement 4,5 milliards ont des toilettes décentes. » En une phrase, Kristèle Malègue, coordinatrice de la Coalition Eau – une ONG qui milite pour l’assainissement de l’eau – résume la situation : un tiers de l’humanité n’a pas accès à des installations sanitaires adéquates et un milliard de personnes défèquent en plein air. « Ce manque, qui reste tabou dans la société, est un véritable scandale. Il induit de graves conséquences sur la santé des populations, la nutrition, l’éducation, l’économie et l’environnement, poursuit Kristèle Malègue. Chaque année, 1,5 million d’enfants décèdent des suites d’une maladie diarrhéique, provoquée par la consommation d’eau contaminée par des matières fécales. »

Christoph Lüthi, responsable du projet à l’Eawag, a tenu à ce que la production industrielle reste simple.  Crédit: Eawag/EOOS
Christoph Lüthi, responsable du projet à l’Eawag, a tenu à ce que la production industrielle reste simple.
Crédits : Eawag/EOOS

Afin de résoudre ce problème, des chercheurs suisses de l’institut de recherche sur l’eau Eawag et le bureau de design viennois EOOS ont créé des latrines d’un nouveau genre, baptisées « Blue Diversion », dans le cadre du concours «Reinvent The Toilet Challenge (RTTC)», organisé par la Fondation Bill & Melinda Gates. « Les toilettes à chasse d’eau, communément utilisées dans les pays industrialisés, semblent une solution idéale. Mais leur installation dans les pays en développement s’avère difficile. Dans beaucoup de lieux, les infrastructures – égouts et stations d’épuration – sont inexistantes. Et la quantité d’eau nécessaire pour tirer la chasse fait souvent défaut. Quant aux modèles à fosse, ils ont très peu évolué au cours de l’histoire et ne satisfont pas les exigences hygiéniques, souligne Christoph Lüthi, responsable du projet à l’Eawag. Nous avons voulu créer un type de WC totalement nouveau, qui ne nécessite pas d’infrastructures lourdes, tout en offrant une propreté irréprochable. »

Concrètement, Blue Diversion se présente comme des toilettes dites « à la turque » en plastique bleu, présentant deux trous : l’un pour l’urine et l’autre pour les fèces. « Cette séparation vise à faciliter l’élimination des pathogènes et à économiser l’eau », explique Christoph Lüthi. Grâce à un procédé de nitrification, les urines sont transformées sur place en engrais. Mais la grande nouveauté réside dans le circuit d’eau autonome intégré. « Nous avons doté nos toilettes d’une douchette permettant d’assurer le nettoyage du WC, mais aussi l’hygiène anale telle qu’elle est pratiquée dans grand nombre de pays, ainsi qu’un lavabo pour le lavage des mains, détaille Christoph Lüthi. À chaque fois que l’eau coule, une valve ferme automatiquement les réservoirs à urine et à fèces. Cela permet une récupération quasi-totale du liquide. »

Soumise à un traitement biologique interne, cette eau souillée est désinfectée par un filtre à membrane fonctionnant par gravité. Puis, un système d’électrolyse, alimenté par l’énergie solaire, produit du chlore et empêche ainsi la formation de bactéries indésirables. « Ce système breveté permet de traiter 1,5 litre par heure, ce qui est suffisant puisqu’au total, l’appareil contient 60 litres. L’eau produite est consommable, même si nous ne le conseillons pas, puisque cela oblige ensuite à remplir le réservoir, poursuit Christoph Lüthi. En utilisation normale, on ne perd qu’un à deux litres chaque semaine. »

Le modèle de latrines «Blue Diversion» s’éloigne aussi bien des solutions low-tech traditionnelles que des systèmes haut de gamme qui nécessitent une canalisation et un raccordement à l’eau.  Crédit: Eawag/EOOS
Le modèle de latrines «Blue Diversion» s’éloigne aussi bien des solutions low-tech traditionnelles que des systèmes haut de gamme qui nécessitent une canalisation et un raccordement à l’eau.
Crédits : Eawag/EOOS

En 2013, un premier prototype du Blue diversion a été testé avec succès en Ouganda, en collaboration avec l’Université Makerere. « Lors des essais à Kampala, les populations ont très bien accueilli l’appareil, raconte Christoph Lüthi. Cette première expérience nous a également permis d’identifier certains défauts. Depuis, nous avons réduit la hauteur de la toilette et amélioré l’hydraulique du système. » Un nouveau prototype est désormais en test à Nairobi, au Kenya, et Blue Diversion a remporté en 2014 le prix d’innovation décerné par l’International Water Association (IWA).

« Nous recherchons désormais des partenaires industriels et des investisseurs, afin de pouvoir produire une quantité d’unités plus importante, poursuit Christoph Lüthi. L’industrialisation permettra de diminuer le coût. L’objectif est d’atteindre un prix de vente de 500 dollars par appareil, pour une utilisation prévue de dix ans. »

Trop cher pour les pays concernés ? « Le manque de toilettes concerne particulièrement l’Afrique subsaharienne, où seuls 30% de la population ont accès à des sanitaires décents. Mais pas uniquement. En Inde, près de la moitié de la population est obligée de faire ses besoins en plein air ; et même en Europe, 20 millions de personnes sont encore privées d’installation de qualité, rappelle Kristèle Malègue. Un seul appareil ne réglera pas les problèmes de tous. En fonction des situations, il faut imaginer différentes approches. »

Blue Diversion pourrait ainsi se faire une place dans les régions reculées. « Les besoins se trouvent surtout en Afrique et en Inde, confirme Christoph Lüthi. Mais nous imaginons aussi que nos toilettes pourraient être utiles ailleurs, notamment dans les refuges de montagne ou les villages éloignés, qui n’auront jamais accès au réseau d’assainissement des eaux usées. Par ailleurs, le système de purification de l’eau que nous avons développé intéresse aussi certains pays, indépendamment des toilettes, parce qu’il produit de l’eau potable. »

En attendant, les chercheurs se penchent désormais sur la question des fèces. « Pour le moment, notre système ne permet que la transformation des urines en engrais. Les selles, elles, doivent être évacuées, ce qui pose problème en raison des pathogènes qu’elles contiennent, explique Christoph Lüthi. Nous travaillons donc sur un système permettant de brûler ces résidus solides qui, je l’espère, sera opérationnel d’ici à la fin 2015. »