Luwrain : les non-voyants ont leur système d’exploitation

Luwrain offre aux personnes souffrant de déficience visuelle la possibilité d’accéder à des informations et des fonctions simplement et rapidement, quelles que soient leurs connaissances en informatique.


Lui-même atteint de cécité, le développeur russe Mikhaïl Pozhidaev a créé un système d’exploitation pour non-voyants gratuit, simple et compatible avec toutes les plates-formes.

Mikhaïl Pozhidaev. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Mikhaïl Pozhidaev. Crédits : Thomas Gras/LCDR

« A. E. E. Enter. Command. S. U. D. O. Enter… », épelle l’assistant vocal à mesure que Mikhaïl tape frénétiquement sur le clavier de son ordinateur. « Vous voyez, je ne suis pas moins rapide qu’une personne voyante », se félicite le jeune homme.

Mikhaïl Pozhidaev, 32 ans, a perdu la vue à l’âge de 17 ans à la suite d’un décollement de la rétine, alors qu’il s’apprêtait à entrer en première année d’informatique à l’université d’État de Tomsk, en Sibérie. « J’ai subi quatorze opérations chirurgicales, sans résultat », se souvient-il avec amertume.

Mikhaïl décide de marquer une pause dans ses études afin de s’habituer à sa nouvelle condition. Il réinstalle complètement son ordinateur et découvre les outils informatiques à la disposition des non-voyants, comme Jaws for Windows, qui lit les textes affichés à l’écran et permet de se déplacer dans un environnement de bureau traditionnel à l’aide d’un assistant vocal. De retour à l’université en 2002, le jeune développeur en herbe se rend toutefois compte que ces solutions ne sont pas adaptées à ses besoins. « Ces outils ne permettent pas de faire de la programmation informatique et imposent un rythme de travail beaucoup trop lent : ils contraignent à évoluer dans un environnement conçu originellement pour être utilisé avec une souris, ce qui n’est pas concevable pour une personne souffrant de cécité », explique-t-il.

L’objectif est que Luwrain soit accessible à un maximum de gens, peu importe leur situation financière.

Mikhaïl bascule donc vers le système d’exploitation GNU/Linux, qui lui permet de créer un environnement de travail personnalisé. Débarrassé des fenêtres et autres menus, le jeune homme regagne une vitesse de croisière satisfaisante, termine ses études en même temps que ses camarades de faculté en 2007 et soutient même un mémoire dans la foulée, en 2010. Son entourage, impressionné, lui souffle alors l’idée de rendre son programme accessible à tous.

Mikhaïl Pozhidaev. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Mikhaïl Pozhidaev. Crédits : Thomas Gras/LCDR

C’est ainsi que Luwrain naît de ses premières lignes de code, en 2012. Trois ans plus tard, l’esquisse de Mikhaïl est devenue un système d’exploitation à part entière. Il consiste en un écran de fond noir, sans artifices, et un menu principal proposant diverses catégories – actualités, bloc-notes, lecteur audio, etc. – accessibles d’une simple pression sur les flèches directionnelles du clavier. Le déplacement à travers l’interface est guidé par une voix artificielle en russe ou en anglais. « Luwrain offre aux personnes souffrant de déficience visuelle la possibilité d’accéder à des informations et des fonctions simplement et rapidement, quelles que soient leurs connaissances en informatique. La présentation audio permet d’en comprendre le fonctionnement en quelques minutes seulement, ce qui n’est pas le cas des autres interfaces, qui peuvent sembler totalement incompréhensibles pour des personnes nées aveugles et n’ayant jamais vu, par exemple, une fenêtre de leur vie », souligne l’informaticien.

Entièrement gratuit, Luwrain est disponible en accès libre sur Internet et peut être installé soit en tant que système d’exploitation principal, soit comme application sur Windows, MacOs et GNU/Linux. « L’objectif est que Luwrain soit accessible à un maximum de gens, peu importe leur situation financière », insiste le jeune homme, qui propose notamment d’installer son système sur un mini-ordinateur Raspberry, vendu aux alentours de 30 euros.

Nous devrions sortir une version finale pour la fin de cette année, mais il nous reste encore beaucoup de travail.

Pour autant, Mikhaïl ne cache pas que le projet pourrait avoir un aspect commercial, si des sociétés privées se lançaient dans la création de logiciels compatibles. « La licence Linux ne permet pas de commercialiser Luwrain. En revanche, nous pourrions ouvrir un magasin en ligne qui proposerait des applications téléchargeables pour non-voyants – un marché totalement vierge pour le moment », admet-il.

Si Mikhaïl se permet de dire « nous », c’est qu’il a été engagé, en février 2015, comme architecte informatique par le centre de certification moscovite Elektronnaïa Moskva afin de développer son projet. « Nous devrions sortir une version finale pour la fin de cette année, mais il nous reste encore beaucoup de travail », souligne-t-il. Avant cela, le jeune homme avait passé trois ans à contacter diverses organisations gouvernementales et privées russes et étrangères, essuyant refus sur refus.

« Personne ne voulait croire que j’essayais juste de faire quelque chose de bien. On entend tout le temps parler d’innovations, mais quand quelqu’un a vraiment un projet social innovant, les gens le prennent pour un fou ! », conclut-il.

Pourtant, la demande est bien réelle. Quelque 285 millions de personnes présentent une déficience visuelle dans le monde, dont 39 millions sont non-voyantes, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Près de 90 % de ces individus vivent dans des pays à faible revenu. La Russie recense environ 103 000 personnes non-voyantes.

Pour en savoir plus : www.luwrain.org