#ImpactJournalism : Quand la protection de l’environnement se met au service du social

« Ce qui me plaît ici ? Le fait de me sentir responsable »


Le père Jean-Marie Chami n’est pas un prêtre libanais comme les autres. Derrière son visage rond et sa bonhomie, se cache un homme de religion « écolo », qui a su mettre la protection de l’environnement au service de l’aide à l’insertion.

Le père Jean-Charles Chami. Crédits : Anne Ilcinkas
Le père Jean-Charles Chami. Crédits : Anne Ilcinkas

Jean-Marie Chami, 53 ans, n’a pas toujours été un homme de religion. Avant d’être curé de l’église Notre-Dame de l’Annonciation, à Zokak el-Blatt, un quartier ouest de Beyrouth, il a suivi une formation d’architecte. Et encore avant, entre 15 et 21 ans, il était même athée –  jusqu’à ce qu’il
« retrouve la foi de manière inattendue, lors d’un séjour en France ». L’un des dadas du père Chami est le recyclage, qu’il a commencé à pratiquer, à titre individuel, chez lui et dans son bureau à l’église. Puis, il a rencontré un groupe de malentendants et est devenu leur aumônier. « Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone de personnes malentendantes qui voulaient organiser un concert. Cet appel était prophétique », explique-t-il. Mais le prélat ne s’arrête pas à cette initiative. En 1999, naît L’Écoute, une association à but non lucratif visant à subvenir aux besoins des personnes malentendantes en difficulté.

À travers L’Écoute, le père Chami tente une expérience : allier écologie et travail social. « Recycler, oui. Mais pour l’humain d’abord, pas seulement pour l’environnement et la nature, insiste-t-il. Sinon, on passe à côté de l’essentiel. » Une philosophie inscrite dans le slogan de l’association,
« Ensemble pour le recyclage de l’énergie humaine », dont la mission pourrait se résumer à la formule : entendre tout le monde, mais écouter les plus démunis.

Aujourd’hui, les deux piliers de l’association sont rassemblés dans un hangar de Hadeth, dans la banlieue-est de Beyrouth. L’atelier emploie 17 volontaires de différentes nationalités. Il n’est pas strictement réservé aux malentendants : des personnes souffrant d’autres formes de handicap physique ou psychique, ou simplement en difficulté sociale, s’y activent également.

Dans ce local, inauguré en décembre dernier, les volontaires trient les matériaux non-organiques récupérés auprès des 1 200 clients (entreprises et particuliers) de L’Écoute, qui dispose de 200 points de collecte à travers le Liban.

L'atelier de recyclage du matériel électronique. Crédits : Anne Ilcinkas
L’atelier de recyclage du matériel électronique. Crédits : Anne Ilcinkas

« Chaque jour, nous revendons des produits triés, en général à des usines qui recyclent le papier, le plastique et le métal », explique le père Chami. L’affaire tourne bien, mais le fruit des collectes – bouteilles et sacs en plastique, ou encore ferraille – continue de s’empiler dans l’atelier, du sol au plafond. En avril, le père Chami attendait, dans les semaines à venir, une machine servant à compresser les bouteilles en plastique, afin d’améliorer le travail.

Dans un coin de l’atelier, trois volontaires sont également chargés de désassembler du matériel électronique. En effet, à côté de son activité de recyclage traditionnel, L’Écoute s’est lancée dans la réutilisation des produits électroniques : une « spécialité de la maison ». « On nous dit que nous sommes des pionniers en la matière. Je ne peux pas en être sûr, mais si c’est effectivement le cas, nous nous en réjouissons », note le prêtre, qui s’excuse de gesticuler en parlant : « une habitude contractée à force d’employer le langage des signes avec les volontaires malentendants… »

Imprimantes, ordinateurs, appareils électroménagers, téléviseurs… : tout est démantelé avec minutie par les volontaires. Le travail n’est pas sans risques, car des substances toxiques peuvent se dégager lors du démontage. Les fils de cuivre, les bobines et les vis métalliques sont revendus. Mais certaines pièces doivent être nettoyées pour prendre de la valeur, explique le prêtre.

Le Père Chami et le chauffeur, sourd, d’une camionnette de collecte. Crédits : Anne Ilcinkas
Le père Chami et le chauffeur, sourd, d’une camionnette de collecte. Crédits : Anne Ilcinkas

L’Écoute a réussi à créer un cercle vertueux. Sur le plan financier, d’abord : l’activité de recyclage, qui rapporte entre 9 000 et 11 000 dollars par mois, permet de financer le travail social. Quant au plan humain, le sourire des volontaires résume tout : « Voilà six mois que je travaille ici. Avant, je restais chez moi, confie Anthony, un jeune homme de 19 ans, souffrant d’infirmité motrice cérébrale. Aujourd’hui, je suis très heureux de travailler en équipe », poursuit-t-il, avec l’aide du prêtre, qui fait office d’interprète.

Ahmed, qui souffre de problèmes psychiques, travaille quant à lui sur les radios, les imprimantes, les téléviseurs… : « Ce qui me plaît ici ? Le fait de me sentir responsable », dit-il.

Autres bénéficiaires du programme : des réfugiés, comme Kwal, grand gaillard soudanais de 48 ans, qui frôle les deux mètres. « J’ai beaucoup voyagé depuis que j’ai été séparé de mes parents, raconte-t-il. Je suis passé par la Libye, l’Irak, la Jordanie… Au Liban, j’ai obtenu le statut de réfugié auprès de l’ONU. J’étais parmi les premiers à intégrer l’équipe de L’Écoute. »

Avec l’association, tout le monde sort gagnant : l’environnement, mais aussi les personnes en difficulté, qui retrouvent un but et une place dans la société.

Si la réussite est au rendez-vous, les obstacles demeurent. Aujourd’hui, les bénéfices sont presque totalement reversés aux volontaires : « afin qu’ils puissent vivre dans la dignité », insiste le père Chami. Le reste va aux frais de fonctionnement de l’atelier. Rien ou presque n’est réinvesti, surtout en ces moments de disette, poursuit le prêtre, qui ne perd toutefois pas espoir, l’association attendant des dons.

Autre problème : certains clients voudraient être payés pour le matériel qu’ils remettent aux volontaires de L’Écoute. « Partout ailleurs, les gens payent pour se débarrasser de leurs déchets ! », s’insurge le prêtre.

Mais ces obstacles ne suffisent pas à le décourager : « Il y a quelques années, tout ce projet aurait été impossible. Mais les choses changent, et il faut toujours aller de l’avant. Tout ce travail, c’est ce qui me fait sentir vivant – le fait d’être la voix des sans voix, les yeux des non-voyants. »

Pour en savoir plus :

Projet L’Écoutehttp://www.lecoute-ls.org/

Vidéos : https://www.youtube.com/user/LEcouteVisuelle