Boris Akimov : « Le monde pense que la Russie est ivre mais non, elle a la gueule de bois ! »

« J’aimerais que la Russie devienne une puissance écologique »


Après avoir été étudiant à Tacoma, dans l’État de Washington, laveur de voitures à Moscou, accompagnateur de Russes qui partaient s’installer au Canada, rédacteur en chef adjoint du Rolling Stone russe, journaliste chez Afisha et directeur artistique de la revue Snob, Boris Akimov a créé, en 2009, une chaîne de magasins de produits fermiers à Moscou, LavkaLavka, puis un restaurant éponyme en 2014. Boris Akimov soutient activement les fermiers locaux, leur mode de vie et leur production. Il fait la promotion de la vie rurale et du travail de la terre dans les médias et anime une émission à la télévision russe. Rencontre.

Boris Akimov. Crédit : LavkaLavka
Boris Akimov. Crédit : LavkaLavka

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Boris Akimov : Je suis né en 1978, d’un père scientifique et d’une mère artiste-peintre. Quand j’avais deux ans, ma mère a découvert un endroit, dans la région de Iaroslavl, et commencé à y vivre la moitié du temps, puis en permanence. Elle n’était pas née à la campagne, elle était fille unique d’une famille d’universitaires, mais cette vie la passionnait, elle avait dix-sept chats ! J’y passais moi aussi toute l’année, mais dès qu’il a fallu aller à l’école, je n’ai pu y passer que les trois mois d’été. Mon père aimait le Grand Nord russe, j’ai découvert avec lui les lacs Onega, Ladoga, que j’ai tellement aimés, à tel point que j’ai acheté une maison sur une île au milieu du lac Onega.

LCDR : Quels sont vos souvenirs d’enfance les plus prégnants ?

B.A. : Je me suis passionné très jeune pour l’histoire, je lisais des livres généralistes mais m’intéressais aussi beaucoup à celle de ma famille, je collectionnais les photos, les témoignages, à dix ans, je faisais mon arbre généalogique. Puis en 1992-93, je suis parti vivre aux États-Unis, d’un côté, je souffrais d’être séparé de ma famille, de l’autre, j’ai eu la chance de voyager, de découvrir New York, Boston, le Montana…

LCDR : Quelles impressions gardez-vous aujourd’hui de votre séjour américain ?

B.A. : L’impression d’espace et de mobilité propre aux Américains, et je crois que cette mobilité nous manque en Russie.

Nous vivons l’adolescence de l’identité nationale.

LCDR : Justement, quel regard portez-vous sur la Russie d’aujourd’hui ?

B.A. : J’éprouve des sentiments positifs, l’identité nationale a été détruite à l’époque soviétique et est en train de se reconstruire, c’est douloureux, c’est difficile, c’est une a-do-les-cence. Aucun pays n’a souffert autant que la Russie au XXe siècle. Le problème est que les autres pays pensent toujours que la Russie est ivre, alors qu’elle a la gueule de bois. Quand elle se met à prendre des décisions bizarres, on dit : « Elle est ivre » mais non, elle a la gueule de bois !

LCDR : Que faut-il faire, alors ?

B.A. : La seule possibilité est de résister à cette gueule de bois, il faut attendre et le mal de tête passera.

LCDR : Attendre combien de temps ?

B.A. : S’il n’y a pas de catastrophe, cinq ans environ. Il faut aussi que le monde comprenne que la Russie n’est plus en état d’ivresse alors que justement, le monde voudrait garder cette image. Il faut qu’un nouveau dialogue se crée. Je voyage beaucoup en Russie, je vois des fermiers et je vois qu’il y a beaucoup de gens qui s’associent au destin de la Russie, qui regardent l’avenir de façon optimiste, qui font passer l’intérêt du pays avant leurs intérêts personnels. Il y a dix, vingt ans, ces gens n’existaient pas. Bien sûr, certains disent dans les journaux que tout va mal, mais ces journalistes sont incapables de voir qu’on est en train de sortir de la gueule de bois, ils croient qu’il faut continuer à boire. 99 % des gens raisonnent par stéréotypes, ils estiment que Poutine est bien ou mal mais sont incapables de l’apprécier par eux-mêmes, peu de gens réfléchissent par eux-mêmes.

En 2000, Poutine disait que la Russie s’apprêtait à rejoindre l’OTAN si l’OTAN acceptait.

LCDR : Et vous, Poutine, vous en pensez quoi ?

B.A. : C’est une personne qui s’est retrouvée dans des circonstances concrètes, des gens ont misé sur lui et la machine a tourné. Il a changé selon les circonstances… en 2000, il disait que la Russie s’apprêtait à rejoindre l’OTAN si l’OTAN acceptait, le pouvoir change fortement les gens. Poutine est venu pour répondre à une commande politique et sociale puis, peu à peu, ses intérêts ont coïncidé avec les intérêts géopolitiques du pays. Je ne crois pas en la politique, je n’aime pas cette idée que les intérêts d’un camp coïncident avec ceux du pays. La politique comme sphère professionnelle est un nid de parasites, un homme politique veut le pouvoir et veut le garder, qu’il soit l’élu des paysans, des mineurs ou des savants, il ne se bat pas pour eux, il fait en sorte d’obéir à leurs intérêts pour garder le pouvoir. Ni le système russe ni le système européen ne me satisfont.

LCDR : Quel est votre système politique idéal ?

B.A. : Pour faire bref, une monarchie populaire avec un pouvoir fort du citoyen grâce à un parlement composé de représentants locaux et syndicaux qui s’occupent des hôpitaux, de l’approvisionnement en médicaments, des écoles, des routes. Si vous parlez aux gens d’un même village, ils vont avoir des intérêts communs et en premier chef les routes, de même au sein d’une profession, il faut donc que ces communautés soient légitimement représentées au niveau fédéral et que leurs représentants fassent leur travail sur place, on s’appuierait sur des fermiers dans leur village plutôt que sur des gens à la Douma. Ce système a l’avantage de se préoccuper des intérêts personnels des gens, vous créez ainsi des communautés locales qui peuvent résoudre les problèmes sans l’intervention du pouvoir suprême.

LCDR : Comment votre idée est-elle accueillie par les Russes ?

B.A. : Par le sentiment que je devrais suivre un traitement psychiatrique, c’est pour ça que je me méfie.

LCDR : Avez-vous mis vos idées en pratique ?

B.A. : Dans ma campagne, on a tous les mêmes problèmes, la route, le déneigement… que nous pouvons résoudre par nous-mêmes. On montrera ainsi qu’un village peut être agréable à vivre, il faut avoir la volonté de vivre ensemble. C’est ainsi qu’est née l’idée du projet La grande Terre : créer un réseau social en faisant communiquer à travers le pays des gens qui ont rencontré, et résolu, des problèmes dans leur communauté territoriale ou professionnelle. Nous avons commencé à notre échelle, en permettant aux clients de nos magasins de contacter directement nos fournisseurs, ça fidélise les clients mais c’est aussi un outil de communication entre les habitants des villes et des villages, ça rapproche ces populations éloignées. Ce n’est pas un grand projet, nous n’avons pas encore les financements pour, mais nous espérons faire un pas vers un projet de grande envergure.

LCDR : Combien de personnes employez-vous aujourd’hui ?

B.A. : Cent dix dans les magasins et quarante dans le restaurant.

J’aimerais que la Russie devienne une puissance écologique.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel ?

B.A. : J’aimerais que l’économie russe repose plus sur les fermiers, que l’État les aide et que la Russie devienne une puissance écologique. Aujourd’hui, notre entreprise est un microbe sur le corps du pays mais, malgré tout, on a créé une affaire efficace et les représentants du pouvoir la regardent avec sympathie. Je veux que nos idées parviennent à un niveau plus élevé.

LCDR : C’est-à-dire ?

B.A. : Nous étions opposés aux OGM et venons d’apprendre que la Douma a reçu un projet de loi visant à l’interdiction des OGM en Russie, ce n’est pas grâce à nous mais c’est bien. La Russie peut être le plus grand pays sans OGM du monde, nous avons plus de 40 millions d’hectares de terre qui n’ont pas été utilisés pendant plusieurs décennies, qui n’ont jamais reçu ni pesticide ni insecticide.

LCDR : Vos regrets ?

B.A. : Il y a ceux dont je ne peux pas parler mais pour les autres, je regrette de ne pas avoir passé beaucoup plus de temps avec mon père, il est mort il y a dix ans et j’aurais aimé apprendre plus de lui, j’ai arrêté la natation quand j’étais enfant et je le regrette toujours ! Je voudrais déménager à la campagne et depuis deux ans, j’hésite, mes enfants vont à l’école à Moscou, je n’arrive pas à prendre cette décision.