Il est temps de nettoyer la Terre des ours

Moscou a initié en 2012 un programme fédéral de développement de la zone arctique russe jusqu’en 2020, qui prévoit notamment une large campagne de nettoyage des anciennes bases militaires soviétiques de la région


La fin de la Guerre froide a marqué le retrait de la présence militaire des grandes puissances de l’Arctique – de Terre-Neuve côté américain et de l’archipel François-Joseph côté soviétique – mais pas de leurs déchets. Désireuse de corriger cette erreur du passé, Moscou a initié en 2012 un programme fédéral de développement de la zone arctique russe jusqu’en 2020, qui prévoit notamment une large campagne de nettoyage des anciennes bases militaires soviétiques de la région. Situé à 900 km seulement du pôle Nord, l’archipel François-Joseph est le premier territoire à avoir bénéficié de ce grand ménage. Quel est le bilan de cette politique écologique après deux ans de travail ? Le Courrier de Russie s’est entretenu avec Anatoli Chevtchouk, chef de file du projet de nettoyage de François-Joseph.

L'archipel François-Joseph. Crédit : Dasha Slykova, youtube.com
L’archipel François-Joseph. Crédit : Dasha Slykova, youtube.com

Le Courrier de Russie : À quel type de pollution faites-vous face sur l’archipel François-Joseph ?

Anatoli Chevtchouk : L’archipel est constitué de 200 îles, mais nous ne travaillons que sur six d’entre elles : la Terre d’Alexandra et les îles Graham Bell, Hooker, Rudolf, Hofmann et Heiss. La situation écologique des autres ne présente aucun danger réel pour l’environnement. Au début des années 1990, les divisions de l’armée soviétique, qui y étaient présentes depuis les années 1950, ont reçu l’ordre de quitter les lieux. Les hommes et les armements ont été évacués, mais tout ce qui était lié à la vie quotidienne a été abandonné sur place. Lorsque nous avons commencé nos études, en 2011, nous avons identifié près de 385 mille barils d’essence de 200 litres, 800 réservoirs, 240 véhicules, huit avions et 291 habitations abandonnées. Soit 30 sources de pollution différentes ! En d’autres termes, tout ce qui était nécessaire à la présence de forces armées dans des conditions difficiles. Quand nous sommes arrivés la première fois, le plus surprenant était le contraste entre le paysage magnifique – la mer, les icebergs – et le décor environnant… tous ces barils, ces maisons en ruines. C’était vraiment déstabilisant.

LCDR : Comment procédez-vous au nettoyage ?

A.C. : De la même façon que nos collègues américains et canadiens. Nous nous occupons en priorité de tous les éléments présentant un danger pour l’environnement. En premier lieu, il s’agit des combustibles et autres produits pétroliers (essence, fioul, kérosène, etc.). Bien que la grande majorité des barils et réservoirs aient été vidés à l’époque, il reste un dépôt d’environ 10 % au fond des tonneaux. Avec le temps, le fer rouille et se fissure, et ces liquides se déversent dans le sol ou la mer. Nous recueillons ces produits dans des tankers, qui les emportent dans des usines de traitement. Puis, nous nous attaquons à la ferraille : elle est coupée et compressée, puis envoyée sur le continent, de la même façon, afin d’être retraitée. Quant au reste, soit nous le brûlons, soit nous le laissons.

LCDR : Que faites-vous des véhicules abandonnés ?

A.C. : Beaucoup restent sur place et deviennent des pièces de musée. Énormément de techniques de l’époque sont aujourd’hui des antiquités, et serviront pour le développement futur du tourisme polaire. L’archipel a un réel potentiel touristique, puisque plusieurs de ces îles ont connu les premières expéditions polaires. On y trouve énormément de traces d’anciens campements : il ne s’agit pas seulement d’expéditions scientifiques russes, mais aussi italiennes, américaines, danoises et suédoises. Il y a encore d’anciennes habitations et des monuments du passé. C’est un lieu historique important pour la recherche polaire.

« Les conditions de travail sont très dures »

LCDR : Quelles sont les principales difficultés des opérations de nettoyage dans ces zones arctiques ?

A.C. : La principale difficulté est que le travail se déroule sur des îles. Il faut quatre jours pour rejoindre l’archipel en bateau depuis Mourmansk ou Arkhangelsk, et l’espace y est très limité. Environ 200 personnes travaillent – soit autant de gens à loger et nourrir, et dont le travail doit être organisé. En somme, il faut créer ex nihilo de nouveaux campements fonctionnels. La deuxième difficulté est évidente : nous travaillons dans la zone arctique, ce qui signifie que les conditions de travail sont très dures, notamment à cause de la fonte des glaces. Dans le meilleur des cas, on peut nettoyer trois mois par an : de fin juin-début juillet à fin septembre. Enfin, il y a les ours polaires, qui sont environ 2 000 à vivre sur l’archipel. S’ils sont d’apparence inoffensifs, il y a des incidents chaque saison et des ouvriers sont blessés.

LCDR : À combien le projet de nettoyage de l’archipel est-il évalué ?

A.C. : Nous en sommes, aujourd’hui, à un montant global de 8,5 milliards de roubles (environ 130 millions de dollars) pour la période 2012-2020. À titre de comparaison, les États-Unis ont prévu un budget de 2,1 milliards de dollars pour nettoyer l’Alaska entre 1981 et 2020, les Canadiens comptent dépenser 600 millions de dollars pour un programme sur 15 ans, et les Norvégiens prévoient environ 8 millions de dollars pour nettoyer l’île Jan Mayen sur huit ans. Mais la vraie question est moins d’ordre financier que territorial. Les États-Unis ont à nettoyer l’Alaska, un territoire continental abritant des compagnies pétrolières, qu’ils peuvent solliciter. Alors que nous, nous nettoyons un archipel situé loin des côtes.

Travaux de nettoyage sur la Terre François-Joseph. Crédit : sevmorgeo.com
Travaux de nettoyage sur la Terre François-Joseph. Crédit : sevmorgeo.com

LCDR : L’armée participe-t-elle au programme de nettoyage ?

A.C. : Non, ce n’est pas sa fonction. Si elle avait à l’époque reçu l’ordre de tout emporter, il n’y aurait peut-être plus rien aujourd’hui sur ces îles. La Russie ne fait pas exception : les Américains et les Canadiens ont eux aussi laissé des dégâts lors de leur départ des zones arctiques. L’époque était ainsi, et il est désormais temps de nettoyer. Certains militaires russes, de leur propre initiative, commencent cependant à nettoyer, surtout sur l’archipel de Nouvelle-Zemble, un peu plus au sud, où des essais nucléaires avaient eu lieu sous l’URSS.

LCDR : Plus globalement, quelle est la situation écologique dans l’ensemble de la zone arctique russe ?

A.C. : Tout le Grand Nord exige des études détaillées, et nécessitera un travail de nettoyage à l’instar de celui en cours sur l’archipel François-Joseph. Beaucoup de déchets sont encore présents, occasionnés non seulement par l’armée soviétique mais aussi par des expéditions de chercheurs, des fermetures d’aéroports… Nous avons relevé des centres de pollution de la région de Mourmansk à la Tchoukotka et identifié environ 20 projets majeurs. On évalue à quelque 100 000 tonnes le volume de déchets à retirer. Il s’agit de carcasses de bateaux abandonnés, particulièrement dans la région de Mourmansk, de déchets de construction et d’anciennes bâtisses abandonnées. Il y a également une importante concentration d’éléments dangereux, notamment des mines marines qui flotteraient encore, des déchets radioactifs présents dans des sous-marins coulés et d’autres explosifs, toujours stockés dans des navires gisant au fond des mers du Nord. Notre tâche est de poursuivre nos études et d’éliminer chaque élément polluant.

LCDR : Quel est l’impact du réchauffement planétaire sur l’activité de nettoyage ?

A.C. : Il a une influence, bien sûr. Prenez le cas des barils : les faibles températures permettent de conserver ces objets dans un état gelé, c’est-à-dire que rien ne bouge. En se réchauffant, le baril se détériore et crée une pollution, donc un danger pour l’environnement. On observe le même processus avec les déchets ménagers ou les constructions.

« Tout programme de développement est dangereux pour l’écologie »

LCDR : Le programme fédéral de développement de l’Arctique ne risque-t-il pas d’être dangereux pour l’environnement ?

A.C. : Tout programme de développement est dangereux pour l’écologie. Par définition, le développement signifie influer sur le milieu environnant. J’estime néanmoins que la situation ne pourra pas être pire qu’avant. Car le programme fédéral prévoit également, à côté de l’écologie, un aspect socio-économique pour le développement des villes de la zone arctique russe : amélioration de la politique territoriale, construction d’infrastructures de transport (aéroports, routes, chemins de fer), etc. Ces communes sont très difficiles à organiser. Les températures extrêmes ne permettent pas de les gérer comme sur le continent. Les villes ne possèdent souvent pas non plus les moyens techniques nécessaires, qui ne sont jamais arrivés sur place. La gestion des ordures, grand problème de l’Arctique, se résume encore à la création de décharges. En fait, il n’y a pas d’autres options parce qu’il est très difficile de construire des infrastructures de traitement des déchets.

LCDR : Personnellement, comment voyez-vous le futur de l’Arctique ?

A.C. : L’Arctique russe est un territoire que nous contrôlons depuis longtemps, et ses perspectives d’avenir sont très importantes. Sur le plan des ressources naturelles [la région arctique disposerait de 22 % des réserves en pétrole et gaz non prouvées de la planète, ndlr] mais aussi de la logistique, avec le passage Nord. Sur ce plan, le réchauffement global est un atout pour nous, et je crois en ce passage. Mais il ne faut pas oublier que c’est de l’Arctique dont nous parlons : six mois de soleil, six mois de nuit, des températures très basses en hiver… Il est essentiel de se demander à quel point les gens sont prêts à y vivre. Le programme fédéral est prévu jusqu’en 2020 – nous en dresserons le bilan à ce moment-là.