Jean Malaurie : « Le cœur de la Russie c’est sa Sibérie, sa fortune et son âme »

Jean Malaurie m’a accueillie chez lui à Dieppe, à 11h du matin et du haut de ses 91 ans, avec un verre de vodka orange, face à la mer du Nord aux couleurs de Turner. Quelques jours plus tôt, à l’ambassade de Russie en France, il recevait la plus haute distinction russe décernée aux étrangers : la médaille de l’Ordre de l’amitié, accordée par Vladimir Poutine. « Ma seconde patrie intellectuelle, c’est la Russie » : c’est par ces mots que Jean Malaurie avait choisi d’exprimer sa gratitude dans son discours ; avant de me confier, tout au long de la journée que je passais à ses côtés, ce qui l’anime.
Jean Malaurie a réalisé 31 expéditions arctiques, pour la plupart en immersion, seul. Il est le premier homme à avoir atteint, le 29 mai 1951, le secteur du Pôle géomagnétique Nord : « Je ne le savais pas, je l’ai appris dix ans après ! » confie-t-il. L'expédition était composée de deux traîneaux à chiens, Jean Malaurie avait son propre traîneau et était accompagné de l'Esquimau Kutsikitsoq.Jean Malaurie a dirigé la première expédition franco-soviétique en Tchoukotka sibérienne en 1990. Il est également le premier Occidental à découvrir, en août 1990, l’Allée des baleines, monument du nord-est sibérien d'esprit chamanique, ignoré jusqu'à son identification, en 1977, par l’archéologue soviétique Sergueï Arutiunov.Jean Malaurie a fondé en 1992, avec l’appui de François Mitterrand, puis, de Jacques Chirac, l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, école des cadres sibériens : la langue française y est la première langue étrangère, obligatoire. Il en est le Président d’Honneur à vie.
Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.Jean Malaurie : Mon père était un universitaire de la bourgeoisie catholique, ma mère d’origine écossaise. Je suis un parent éloigné de Maupassant, mais je tiens particulièrement à la partie écossaise : les Écossais sont des rebelles ! Mon enfance a été dominée par un lieu de naissance : Mayence, sur les bords du Rhin, en Allemagne. Je suis né en 1922, dans une année qui annonçait déjà la crise du traité de Versailles.LCDR : C’est-à-dire ? J.M. : L’Allemagne de 1918, il faut la surveiller. C’était l’idée du Maréchal Foch : on a donc occupé la rive gauche du Rhin. Étaient installés à Mayence les quartiers généraux de l’armée française, parce que Paris souhaitait créer une « république rhénane » : un land ami de la France. Tout comme les Belges. La fraternité était grande ; les Rhénans aiment d’autant la France qu’ils craignent la Prusse. Mon père était dans les services secrets pour faciliter la naissance de ce land tampon, tout comme la Sarre. Mais nous l’avons quittée le 1er juin 1930. On savait ce qui allait arriver : le nazisme n’était pas loin.
 Il faut apprendre à écouter celui qui a une pensée opposée à la vôtre
LCDR : Où allez-vous alors ? J.M. : Nous nous installons à Garches, où je fréquente le lycée. Je n’ai jamais aimé le lycée. Cette pédagogie où l’on vous oblige à comprendre – j’aime librement comprendre. L’université est également à repenser profondément. Si vous n’incitez pas l’étudiant à vouloir découvrir, il ne découvrira rien du tout. Il faut apprendre à écouter celui qui a une pensée opposée à la vôtre.LCDR : Où étiez-vous pendant la Seconde Guerre mondiale ?J.M. : Mon père est mort en 1939 : je l’ai vu vieillir très vite – après qu’il a vu le film sur les Jeux olympiques de Berlin, Les Dieux du Stade, en 1936. Dans ce film de Leni Riefenstahl, on pressentait la discipline d’une nation domptée, une dictature implacable. Je suis entré dans la Résistance le 1er juin 1943 ; je préparais le concours de l’École Normale supérieure. C’était une époque dramatique : Vichy collaborait avec l’Allemagne qui souhaitait faire en France comme en Pologne, c’est-à-dire rafler la main d’œuvre. On avait annoncé le Service du travail obligatoire, très méconnu car les Français en ont honte : il mettait à disposition de l’armée allemande pour deux ans de travail dans les usines. Pour moi, c’était intolérable. J’étais interne au lycée Henri IV. Les milieux autour de moi étaient pétainistes, la France avait peur. J’ai essayé de rejoindre le Maroc, mais j’ai échoué : j’ai raté de cinq minutes un premier rendez-vous avec la Résistance, qui était encore fragile. De Gaulle ? Il était loin et allié avec les Anglais ; les Français étaient alors très méfiants vis-à-vis de Londres. Londres a en effet pratiqué, pendant 20 ans après 1918, une politique d’appeasement funeste pour la France et l’avenir du monde. J’ai donc rejoint un autre réseau de résistance.LCDR : Que faisiez-vous ? J.M. : J’étais dans le Vercors, dans une école dite « de montagne » où j’avais, en principe, à enseigner la survie dans l’attente de parachutages d’armes, qui ont tardé. J’étais très recherché par la police. Ma mère, interpellée à plusieurs reprises, en est morte : elle m’avait interdit de revenir à la maison de peur que l’on ne m’arrête ; mais j’ai tout de même été à son chevet lorsque j’ai appris qu’elle était agonisante.

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Propos recueillis par Nina Fasciaux

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