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Quand le monde parlera russe

Selon les dernières estimations, 14 millions d’enfants et adultes dans le monde apprennent le russe comme langue étrangère, soit 12 fois moins qu’à l’époque de l’Union soviétique. Mais les Russes ne désespèrent pas, et ne baissent pas les bras : outre les programmes déjà en place de promotion du russe à l’international, un nouveau projet ambitieux est actuellement en cours d’élaboration – un réseau de centres culturels de pointe réunis sous le label de l’Institut Pouchkine, qui, à l’instar des Instituts Goethe pour l’allemand ou Cervantès pour l’espagnol, devra permettre au russe de retrouver son ancien prestige sur tous les continents. Le journal en ligne Lenta.ru se penche sur la question et sur l’évolution de l’apprentissage du russe dans le monde au fil du temps.

Crédits: 4bp / Blogspot
Crédits: 4bp / Blogspot

Le russe a atteint le faîte de son expansion à la fin des années 1980, au pic de la puissance de l’Union soviétique. Alors langue officielle de l’ONU, de l’UNESCO, de l’Organisation mondiale de la Santé et de dizaines d’autres organisations supranationales, le russe était parlé par près de 350 millions de personnes.

L’apprentissage du russe – comme langue du principal ennemi potentiel – s’est renforcé en Occident à partir de la fin des années 1940. On en a alors introduit l’enseignement au programme de 38 universités américaines et de toutes les grandes écoles canadiennes, il était étudié dans absolument tous les pays d’Europe occidentale. Comme langue de l’allié, on a commencé d’apprendre le russe à compter de la fin des années 1950 en Asie sud-orientale, au Proche-Orient et en Afrique. À la veille de l’effondrement de l’URSS, près de 24 millions d’écoliers dans 91 pays du monde apprenaient le russe comme langue étrangère. Le russe était une discipline universitaire en soi dans 36 pays et constituait la principale spécialité de plus d’un million d’étudiants.

La perte de son statut de grande puissance a signifié également, pour la Russie, une baisse de l’intérêt pour sa langue. Au cours des 15 années qui ont suivi 1991, le nombre d’individus qui le parlaient est passé de 350 à 270-280 millions. La disparition du russe des programmes pédagogiques est encore plus significative. En France, par exemple, 28 500 collégiens et étudiants apprenaient le russe en 1985. En 2003, selon les données officielles, ils étaient dix fois moins, soit un peu moins de 2000.

Aux États-Unis, le nombre de thésards spécialisés en « études russes » est passé de 593 en 1991 à 340 en 2011. Les études slaves, en volume de financements publics, ont cédé la place au cours de la dernière décennie aux recherches sur le Proche-Orient, l’Amérique latine et l’Asie orientale. Et depuis 2013, le département d’État américain a tout à fait coupé les vivres à l’enseignement du russe et aux études sur la politique et la culture de la Fédération de Russie.

Dans la majorité des pays européens, la quantité de collégiens et étudiants apprenant le russe a atteint son point le plus bas à la fin des années 1990. En Allemagne, le russe est une matière scolaire pour 150 à 170 000 jeunes, en Grande-Bretagne, pour environ 10 000, et en Autriche, pour 4 000 collégiens. Dans les autres pays d’Europe, le russe est devenu une discipline uniquement universitaire.

On observe à peu près la même évolution dans les pays du bloc soviétique. Dans les ex-satellites de l’Union en Europe orientale, l’enseignement obligatoire du russe à l’école secondaire a été aboli à la fin des années 1980-début des années 1990. Même les pays ayant conservé le système socialiste – type Vietnam, Cuba ou Laos – ont dû s’adapter à la nouvelle donne géopolitique. Avec la chute de l’URSS, les États socialistes ont été privés des financements réguliers du grand allié, et se sont rapidement désintéressés de sa langue. « Aujourd’hui, le nombre de Vietnamiens étudiant le russe est de plusieurs dizaines de fois inférieur à ce qu’il était au cours des décennies précédentes », déplorait il y a trois ans, lors d’une conférence de spécialistes de la langue russe, le vice-président de la chaire de russe de l’université d’État de Hanoï, Vo Quoc Doan.

Des écoliers soviétiques des années 1980. Crédits: eva.ru
Des écoliers soviétiques des années 1980. Crédits: eva.ru

Dans les anciennes républiques de l’Union, où vivent tout de même 25 millions de citoyens russophones, le russe n’est pas en bien meilleure posture. Presque tous les pays ayant obtenu leur indépendance en 1991 sont passés de façon totale ou partielle à un système d’enseignement public en langues nationales. Parmi les anciennes républiques de l’URSS, seule la Biélorussie a déclaré le russe seconde langue officielle. Au Kazakhstan et en Kirghizie, si le russe a un statut de langue officielle, la majorité de la population ne l’emploie pas dans la communication quotidienne. En Ukraine, malgré son statut de langue régionale, le russe se voit activement évincé de la sphère éducative : au cours des 20 années post-soviétiques, la part de collégiens apprenant exclusivement en ukrainien est passée de 45-48 % à 83 %.

Au cours des deux dernières décennies, le russe a, en pratique, perdu le statut de langue de communication internationale. Selon les données du projet linguistique américain Ethnologue, il a perdu sa quatrième place mondiale – devancé par les 380 millions de personnes parlant l’hindi comme langue maternelle ou seconde et les 350 millions d’arabophones.

Une école primaire moscovite vue par Henri Cartier-Bresson en 1954.
Une école primaire moscovite vue par Henri Cartier-Bresson en 1954.

Le russe se relève

Toutefois, les années 2000 ont vu un regain d’intérêt pour la langue russe. L’apprentissage du russe a cessé d’être un choix strictement idéologique pour acquérir une dimension pratique. L’exemple le plus évident en est sans doute la Chine. Le nombre d’étudiants, thésards et doctorants spécialisés en « langue russe » en République populaire de Chine a chuté dans les années 1990, comme partout, mais a commencé de remonter à des rythmes effrénés dès la toute fin du XXème siècle. L’Association chinoise des enseignants du russe indique que si les Chinois étaient 3 000 à étudier le russe en 1999, leur nombre a doublé en cinq ans pour atteindre finalement 12 000 personnes en 2008, et déjà 25 000 en 2011. La géographie de l’enseignement du russe en Chine montre que Pékin a fait le pari de la collaboration frontalière – les instituts supérieurs où l’on étudie le russe sont concentrés en Chine nord-orientale.

On observe une situation comparable en Finlande, où, depuis 2009, un programme d’approfondissement de l’apprentissage du russe à partir de la classe de troisième est en vigueur dans les régions sud-orientales du pays, frontalières de la Russie. « Dans certains pays, comme la Finlande ou l’Autriche, l’intérêt pour la langue russe est stable ou en hausse. La motivation, en ce qui concerne notre pays, est simple : la Russie est et restera notre voisin, et elle est toujours une puissance mondiale à la grande culture », a confié à Lenta.ru Arto Mustajoki, enseignant de langue et littérature russes et doyen de la faculté des sciences humaines de l’université d’Helsinki.

En Pologne, l’intérêt pour le russe est revenu « avec l’ouverture de la zone frontalière autrefois fermée avec Kaliningrad, souligne le professeur Lioudmila Chipelevitch, de l’université de Varsovie. Actuellement, cet intérêt va croissant, il est lié au fait que la nouvelle génération considère le russe sans a priori et s’efforce de s’en servir dans son activité professionnelle », poursuit-elle.

La langue des souverains

Aujourd’hui, la Russie considère comme une tâche d’importance étatique la promotion de sa langue et de sa culture nationales. Le thème fait débat chez les députés et les ministres, et en 2006, même le président Vladimir Poutine a commencé d’en parler. Lors des célébrations de la Journée de l’unité nationale, il a annoncé que « l’année 2007 [serait] l’année de la langue russe en Russie autant que dans le monde – partout où l’on connaît la langue russe, où on l’estime et où on l’aime ». Et la fin de l’année 2007 voyait déjà l’ouverture à Paris de l’exposition Le russe : première langue de communication dans l’espace, organisée sous l’égide de Lioudmila Poutina et de la Première dame française de l’époque, Bernadette Chirac.

Une école dans la région de Tambov, 1918. Crédits: http://life-in-ussr.ru/
Une école dans la région de Tambov, 1918. Crédits: http://life-in-ussr.ru/

Parmi les résultats de cette Année de la langue russe, il faut noter encore la création, en décembre 2007, de la fondation Rousskiï mir (« Monde russe »), dirigée par le politologue Viatcheslav Nikonov. « Une fondation a été lancée pour que la langue russe ne s’achève pas aujourd’hui », annonçait-il alors. Depuis, Rousskiï mir est devenue l’exécutrice informelle des initiatives étatiques visant à promouvoir la langue et la culture russes. À ces fins, précise le quotidien Kommersant, des fonds budgétaires lui sont alloués chaque année à hauteur de 500 millions de roubles. L’agence fédérale Rossotroudnitchestvo, fondée en 2008 et chapeautée par le ministère des affaires étrangères, conduit en parallèle un travail similaire. Elle possède huit filiales, 17 représentations dans les missions diplomatiques et 59 centres de science et de culture russes dans 76 pays du monde. L’agence a consacré 9,25 milliards de roubles à ses activités entre 2008 et 2013 ; et l’été dernier, indique Kommersant, la décision a été prise d’élargir significativement le financement de Rossotroudnitchestvo – jusqu’à 9,5 milliards de roubles par an.

Rossotroudnitchestvo dispose de quotas destinés aux étudiants étrangers dans les universités et grandes écoles russes. Depuis 2008, l’agence prend en effet à sa charge les études de près de 10 000 étrangers par an dans les établissements d’enseignement secondaire et supérieur de la Fédération. Leur chiffre réel est bien plus élevé – en plus de ces quotas, des étrangers étudient en Russie à leurs frais. Selon les données de l’UNESCO, la Russie occupe actuellement la sixième place mondiale en nombre d’étrangers étudiant dans ses grandes écoles et universités – ils sont plus de 129 000. En comparaison avec les États-Unis, toutefois, ce chiffre paraît modeste : ils sont plus de
684 000 étudiants étrangers à y vivre. Après l’Amérique viennent la Grande-Bretagne (avec près de 390 000 étudiants étrangers), l’Australie (271 000), la France (près de 260 000) et l’Allemagne (200 000).

Un autre programme est actuellement en cours d’élaboration pour la promotion de l’enseignement du russe à l’étranger, dont le travail est coordonné par le Conseil pour la langue russe auprès du gouvernement fédéral, créé le 5 novembre 2013. L’objectif de ce programme est de former un réseau de centres pédagogiques baptisé Institut Pouchkine, sur le modèle des Instituts Cervantès espagnol et Goethe allemand. Le conseil prévoit déjà, à l’étape initiale, l’ouverture d’environ 50 de ces centres : notamment en Finlande, en France, en Arménie et en Ukraine, ainsi qu’en Chine.

Julia Breen

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