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Être marin en Russie : « Nous sommes des brutes à l’âme sensible »

Être marin en Russie : « Nous sommes des brutes à l’âme sensible »

La revue Bolchoï Gorod est allée rencontrer Igor Filitchkine, capitaine au long cours, marin depuis 46 ans. Il partage ses anecdotes sur le poisson, la vie en mer, les conditions spartiates à bord, les maladies sexuellement transmissibles et les femmes.

Quitter la terre ferme

J’ai toujours associé la mer à la liberté et la volonté de l’homme. Je savais que la mer n’a ni rail ni sentier, que c’est un immense espace empli de routes inexplorées avec, quelque part, de belles mulâtres vivant au milieu des palmiers. Autour de moi, tout était gris, et j’avais envie de couleurs, de m’échapper loin, loin de ma patrie soviétique.À dix-huit ans, encore étudiant, j’ai pris pour la première fois un bateau jusqu’aux îles Canaries. Nous avons quitté un port russe protégé de fil barbelé et de contrôles interminables pour débarquer dans un pays sans barrières, sans chaînes. À 300 mètres du quai, il y avait un immense bâtiment vert de cinq étages, c’était une maison de tolérance pour marins solitaires. En voyant tout cela, ma tête s’est mise à tourner. J’ai eu envie d’être plus souvent dans ce paradis de liberté - là où la CIA ne viendrait pas nous chercher et où les prostituées ne sont pas des espionnes. Bref, là-bas, tout le monde se foutait de nous.Alors, j’ai compris que je me trouvais dans l’autre monde, et que celui dont parlait la propagande soviétique inculquée à l’école était un vaste délire. Quelque chose dans mon cerveau a changé. J’ai pris conscience de la différence fondamentale avec les gens de l’autre monde. Nous, citoyens soviétiques, étions programmés sur l’idéologie, les jeunesses communistes, les valeurs morales et la paix, alors que les Américains n’étaient intéressés que par le business individuel et l’argent.

Le premier voyage

J’étais en période de formation sur un navire lorsque nous avons heurté des récifs à pleine vitesse, le troisième navigateur, alcoolisé, avait confondu les directions. Nous avons échappé au naufrage de justesse. Tout le bateau a été souillé de mazout, mille tonnes de pétrole ont coulé dans la mer, causant une perte financière considérable et une pollution terrible. Trois heures plus tard, des hélicoptères sont venus nous secourir. Nous sommes revenus bredouille à la maison.

Le quotidien du marin

À ma sortie de l’Académie navale, j’ai été affecté dans l’Extrême-Orient, à Sakhaline. La traversée a duré six mois, c’était un travail exigeant, pénible et salissant. Tout était organisé selon un emploi du temps précis : pêcher pendant quatre heures d’affilée,

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Mathieu Lemoine