Loudmila Poutina : « Vladimir m’avait à l’usure »

Loudmila Poutina n’a accepté de parler de sa vie privée à un journaliste qu’une seule fois. L’heureux élu fut Oleg Blotski, auteur de l’essai Vladimir Poutine : la voie vers le pouvoir, publié à Moscou en 2002. Le livre n’a pourtant pas pu être lu par tous les Russes intéressés – il été rapidement retiré de la vente. On en trouve cependant quelques extraits sur Internet, que nous avons traduits pour vous.


Loudmila Poutina n’a accepté de parler de sa vie privée à un journaliste qu’une seule fois. L’heureux élu fut Oleg Blotski, auteur de l’essai Vladimir Poutine : la voie vers le pouvoir, publié à Moscou en 2002. Le livre n’a pourtant pas pu être lu par tous les Russes intéressés – il été rapidement retiré de la vente. On en trouve cependant quelques extraits sur Internet, que nous avons traduits pour vous. 

Vladimir Poutine et sa femme Loudmila
Vladimir Poutine et sa femme Loudmila

Sur l’absence de coup de foudre

Je me souviens très bien de ma rencontre avec les parents de Vladimir. Il venait de s’acheter un magnétophone « Rossia », c’était le dernier cri à l’époque, et il nous avait invités chez lui à l’occasion, deux de ses amis et moi. Je suis allée dans la cuisine, et sa mère, Maria Ivanovna, était là. Nous avons commencé à toutes les deux, et à ce moment-là Alexeï [un ami de Poutine, qui avait présenté Vladimir et Lioudmila, ndlr] est arrivé et lui a demandé : « Alors, vous la trouvez comment ? » « Celle-ci est pas mal, avait-elle répondu. Mais Vladimir a déjà eu une autre Lioudmila, qui était très bien aussi. »

En entendant ça, j’avais failli pleurer. Je ne vous le cache pas, les propos de sa mère m’ont vraiment blessée, j’étais profondément vexée.

Nos relations, avec Vladimir, n’ont pas toujours été radieuses, mais elles étaient stables. Elles avaient aussi ce côté étrange : pendant deux mois, tout allait bien, et soudain, c’était le début d’une mauvaise période, jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre.

Pour parler franchement, je dois dire qu’avec Vladimir, ça n’a pas été le coup de foudre. Pour la première fois de ma vie, j’ai aimé peu à peu. Je me suis habituée à lui, j’ai fini par l’aimer.

Sur l’usure

Je n’arrivais jamais en retard aux rendez-vous, Vladimir – tout le temps. Pour lui, avoir une heure et demie de retard, c’était normal. Mais même en le sachant, je n’arrivais pas à ne pas venir à l’heure. Je me disais chaque fois : et si aujourd’hui, il était là à l’heure.

Et me voilà, dans le métro, à attendre. Le premier quart d’heure, ça va, un demi-heure, passe encore. Au bout d’une heure, il n’est toujours pas là. Là, j’ai carrément envie de pleurer. Mais passée une heure et demie, je n’éprouve plus rien. Il arrive, et je ne fais pas de scène. Je n’en ai plus la force. Vladimir m’avait à l’usure.

Il disait qu’il était retenu par le travail. Au travail, il était très ponctuel, en fait. Mais dans sa vie privée, il se relâchait. Et où, ailleurs, aurait-il pu se le permettre ?..

Sur sa droiture

Vladimir a toujours été direct, il faut le lui reconnaître, il n’a jamais voulu paraître autre qu’il n’est. Il ne s’est jamais vanté de son comportement ni de ses principes. Il ne disait pas, regardez : je suis comme ça et comme ça. Il l’était, c’est tout. Je comprenais qu’il était ainsi et ne changerait jamais. J’appréciais énormément sa droiture.

Je me souviens, nous sommes allés à une soirée, un jour, et j’avais dû me conduire avec un peu trop de désinvolture. J’avais dansé, ri, je m’amusais. Vladimir n’a pas du tout apprécié et m’a expliqué clairement que nos relations ne pouvaient plus durer. J’ai compris, alors, que je devais partir [de Leningrad, où ils vivaient, ndlr].

Je ne voulais pas le contredire, il avait parlé avec tant de détermination. Et je suis de ces gens qui comprennent le sens du mot, son importance. Je ne me suis pas sentie vexée, parce qu’il était honnête, il m’avait dit tout ça ouvertement, droit dans les yeux.

Je suis partie. Je ne le cache pas, j’étais malheureuse. Très malheureuse. Deux semaines plus tard, je rentre chez moi et je vois une petite note épinglée sur ma porte : « Oui, ma chérie. C’est moi. » Avec un numéro de téléphone.

Je me souviens que quand je l’ai revu, j’ai pleuré, je lui ai dit que je l’aimais, que j’avais besoin de lui. Puis, je l’ai raccompagné à l’aéroport. Mais le sort de notre couple était encore incertain…

Couple Poutine au Kremlin
Couple Poutine au Kremlin

Sur leur vie commune

Durant toute notre vie commune, Vladimir m’a toujours mise à l’épreuve – j’en suis convaincue aujourd’hui. J’avais toujours l’impression qu’il m’observait, qu’il voulait savoir quelle décision je prendrais, la bonne ou la mauvaise, si j’allais passer ses épreuves avec brio.

Je me souviens, en 1981, nous nous sommes mis au ski alpin. C’est lui qui avait proposé. Enfin, à vrai dire, il ne m’avait pas demandé mon avis. Pour Vladimir, c’était tout à fait évident : nous allions faire du ski alpin ensemble.

À l’époque, vous ne trouviez pas facilement une combinaison de ski dans les magasins, alors nous faisons sans. Nous étions habillés vraiment n’importe comment.

Nous allions skier à Kagolovo. Aujourd’hui, ces trajets me semblent simplement improbables. Il fallait prendre le tram, puis le métro, et enfin le train – une heure et demie de route en tout.

Nous n’avions pas d’entraîneur, il nous a fallu tout apprendre par nous-mêmes. Nous avons enfilé nos skis – et c’était parti.

L’équipement coûtait une fortune, les skis, les chaussures… Tout notre argent y passait, nous n’avions même pas de quoi aller au théâtre.

Vladimir a toujours eu des voitures. Quand nous nous sommes rencontrés, il roulait en Zaporojets. Puis il l’a vendue pour acheter une Jigouli IV. C’est avec elle que nous sommes partis en voyage de noces, avec des amis.

C’est là que j’ai découvert que, dans un groupe, Vladimir ne tenait pas spécialement à être leader. Il cédait facilement la place à quelqu’un de plus dynamique. Sacha, en voyage avec nous, était justement comme ça. C’est lui qui organisait nos journées à tous, et Vladimir suivait. C’est probablement pour ça que nous ne nous sommes pas disputés une seule fois au cours de tout ce voyage.

Lioudmila Poutina
Lioudmila Poutina

Sur leur mariage

Je l’ai épousé trois ans après notre rencontre, le 28 juillet 1983. À vrai dire, nous n’avons jamais célébré nos anniversaires de mariage.

Je n’avais jamais fait allusion au mariage, et pourtant, il était clair pour nous deux qu’il nous faudrait, à un moment, prendre une décision définitive : soit se marier, soit se séparer.

Vladimir n’aurait jamais supporté qu’une femme fasse pression sur lui. Quand j’évoquais le sujet, par hasard, Vladimir coupait court. Il considérait que c’est à l’homme de prendre ce genre de décisions.

Il m’a demandé en mariage dans les règles. Il m’a dit qu’il m’aimait et a proposé de fixer une date. Quoique de manière un peu artificielle, tout de même.

Nous étions chez lui, dans sa chambre, et voilà qu’il me dit :

–          Ma chérie, tu connais mon caractère. Je suis assez dur. Maintenant, il est temps que tu fasses un choix.

J’ai senti mon corps geler de l’intérieur… Je me disais que c’était peut-être la fin de notre relation. Mais je lui ai tout de même dit :

–          J’ai choisi. J’ai besoin de toi.

Alors, Vladimir me dit :

– Si c’est comme ça, je te demande en mariage. Je t’aime. Tu es d’accord ?

– Oui, je suis d’accord, j’ai répondu.

– Si tu n’as pas d’objections, j’aimerais que nous nous mariions le 28 juillet, dans trois mois.

Je ne me souviens pas si on a crié « Amer ! » [lors des mariages russes, les invités ont l’habitude de crier « Amer ! » : ils suggèrent que le vin est amer et que, pour l’adoucir, les jeunes mariés doivent s’embrasser, ndlr]. Ils ont dû le dire, pourtant. Je ne me souviens pas si nous nous sommes embrassés.

Ensuite, nous sommes allés en voyage de noces en voiture, jusqu’à Kiev. Je crois que nous sommes même allés au théâtre. Malheureusement, nous n’avons pas de photos de cette période. J’avais bien un appareil, avec une pellicule en noir et blanc, mais nous ne l’avons jamais développée, et nous avons fini par la jeter…

Mariage du couple Poutine
Mariage du couple Poutine

Sur son travail au KGB

Vladimir ne m’a jamais parlé de son travail. Quand je lui demandais : « Qu’as tu fait de ta journée ? », il répondait toujours : « On en a attrapé avant le déjeuner, et après, on en a libéré. »

Vladimir ne m’a même pas dit qu’il était officier du KGB. Quand nous nous sommes rencontrés, il a juste dit qu’il travaillait pour la police. C’est ce que j’ai cru pendant un an et demi. J’avais une amie, la femme d’un ami de Vladimir. C’est elle qui m’a dit qu’il travaillait pour le KGB. Je pense qu’elle a vendu la mèche parce que Vladimir le lui avait demandé.

Quand je l’ai appris, je n’étais pas vraiment folle de joie. J’ai compris qu’il ne me faisait pas encore tout à fait confiance. J’ai demandé ensuite à Vladimir si c’était vrai. Il a dit « Oui, c’est vrai ».

Un jour, nous nous étions mis d’accord, je devais l’appeler à 19h. Dans notre appartement communautaire, sur l’île Vassilievski, il n’y avait pas le téléphone, et je devais appeler d’une cabine. Je descends, il faisait nuit, je téléphone, il ne répond pas – je me dirige vers chez moi. Soudain, je vois un jeune homme qui me court après. La rue est vide. J’accélère le pas. Et lui se met à me crier :

– Mademoiselle, attendez, je ne vous veux aucun mal. Je souhaite simplement vous parler. Deux secondes, pas plus.

Je m’arrête. Il s’approche et me dit :

– Mademoiselle, c’est un signe du destin. J’aimerais tellement faire votre connaissance !

– Mais quel destin !?, je dis.

– Je vous en prie, donnez-moi votre numéro de téléphone.

– Je n’ai pas le téléphone.

– Alors, notez le mien.

– Je ne le ferai pas. Désolée, mais ça n’a rien à voir avec le destin.

J’ai tourné le dos et je suis partie.

Sur le moment, je n’ai pas songé une seconde que Vladimir puisse avoir quelque chose à voir là-dedans. Mais quand j’ai appris qu’il travaillait au KGB, je me suis souvenue de cette histoire… Je lui ai demandé plusieurs fois si c’était lui qui avait voulu me mettre à l’épreuve. Et chaque fois, il a trouvé le moyen de ne pas répondre. Jusqu’aujourd’hui, je m’interroge : était-ce un test, ou bien ce jeune homme voulait-il, simplement, réellement faire ma connaissance…

Cette façon de tester les gens, je ne trouve pas ça immoral. Il fallait bien qu’il se fasse une idée sur mes principes moraux. Qui sait : et si, après  le mariage, je refilais mon numéro au premier venu ?

Je n’ai jamais protesté contre le travail de Vladimir. Le travail, c’est le travail. Mais il y avait une chose qui me fâchait, me blessait : Vladimir pouvait dire qu’il allait rentrer à neuf heures et ne pas venir. Et surtout, ne même pas appeler pour prévenir qu’il serait en retard. Pourtant, moi aussi, j’avais des projets pour la soirée. Peut-être pas aussi importants que les siens, mais j’en avais toujours. Et quand mon mari disait qu’il rentrait à neuf heures et qu’il ne rentrait qu’à minuit, je passais ces trois heures à l’attendre et à me tourmenter.

Je l’attends, je m’inquiète, je pense à lui tout le temps. Je m’énerve, puis je me vexe, puis je deviens triste. Toute cette gamme d’émotions… Jamais je n’ai appris à me distraire, à penser à autre chose. Je ne fais que l’attendre. Je ne sais pas faire autrement.

Sur leur fille Macha

Je me suis toujours soumise à tous les désirs de Vladimir. C’est lui qui m’a suggéré d’apprendre l’espagnol à la fac. Ensuite, il m’a dit : « Tu ferais bien d’apprendre à taper à la machine ». J’ai obéi. Je me suis inscrite à des cours de dactylographie. J’étais déjà en quatrième année à l’université. Et enceinte. J’attendais Macha.

À la naissance de Macha, je me souviens, j’ai appelé Vladimir pour savoir comment il voulait qu’on l’appelle. J’avais toujours voulu appeler ma fille Natacha. Une de mes amies s’appelait comme ça, j’avais toujours beaucoup aimé ce prénom. Mais Vladimir a dit : « Elle s’appellera Macha. »

Je me suis mise à pleurer. J’aurais tellement voulu l’appeler Natacha. Puis, j’ai compris que je n’avais pas le choix, que ma fille s’appellerait Macha, et point. Alors, je me suis dit : « Ça va, c’est aussi le prénom de ma tante que j’aime beaucoup. »

Trois jours après mon accouchement, Vladimir est parti en mission. Je me suis sentie soulagée – je n’avais plus à m’occuper de deux personnes, mon mari et ma fille, mais seulement de la petite.

Je me souviens, nous habitions à Dresde, au sixième étage, c’était mon septième mois de grossesse – j’attendais déjà Katia. Je monte chez nous, je porte Macha sur un bras et un sac de provisions sur l’autre. Et je vois un couple sortir de chez eux. Silence pesant. Le mari me regarde, l’air effaré. « Loudmila, tu ne dois pas faire ça ! ». Il attrape ma fille et mon sac de courses et monte le tout au sixième étage. C’est arrivé une fois, mais ces escaliers, je les montais trois fois par jour. Le voisin a dit plusieurs fois à Vladimir qu’il devait m’aider. Mais Vladimir a toujours pensé que la femme devait tout faire toute seule à la maison, c’était son principe. Et c’est pourquoi il ne prenait jamais part aux tâches ménagères.

La famille Poutine
La famille Poutine

Sur la cuisine

À vrai dire, je n’ai jamais aimé cuisiner.

Vladimir est quelqu’un de difficile à nourrir. S’il n’aime pas un plat, il ne mange pas. Et si ça lui plaît, il ne fait pas beaucoup de compliments. Il y a des hommes qui vous dévorent plusieurs assiettes de suite et n’arrêtent pas de dire Hmmm, comme c’est bon ! J’ai toujours rêvé d’un mari comme ça.

Un jour, Vladimir vient déjeuner. Je dresse la table. Il mange. J’attends, le cœur serré, sa réaction. Pas de réaction.

–          Tu la trouves comment, la viande ?, je finis par demander.

–          Un peu sèche.

Et moi, j’ai l’impression qu’on me coupe en deux. J’y ai mis tant d’efforts. Je suis allée l’acheter, cette viande, je l’ai cuisinée. J’ai mis tout mon amour dans ce plat. Et lui, il la trouve « sèche » !

J’ai fini par être complètement dégoûtée par la cuisine. Notamment parce que mon mari ne me faisait jamais de compliments. S’il trouvait un plat réellement bon, il se contentait d’un « pas mal ».

On connaît le proverbe : ne fais pas de compliments à ta femme, pour ne pas la gâter. Vladimir ne m’a jamais permis de me relâcher.