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Anna Pinguina : « La terre du Kouban vous donne sa force, celle de Moscou vous mange »

Anna Pinguina écrit et interprète ses chansons, mélange de musiques populaires russes, caucasiennes, balkaniques portées par une voix brisée par l’émotion. Rencontre entre deux concerts à Moscou.

Photo : Ekaterina Grigorieva

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Anna Pinguina : Je l’ai passée au Kouban. Beaucoup de gens disent que la terre y est forte, parce que tout y pousse. Alors qu’à Moscou la terre vous mange.

[lcdr] : Comment ressentez-vous cette force ?

Anna Pinguina : Elle influence les gens. Peut-être parce que j’y suis née, c’est un élément qui me nourrit, peut-être que n’importe qui peut dire la même chose pour sa patrie. Ma création, mes œuvres sont nourries de cette terre. J’ai commencé à chanter, à créer sur cette terre, je chantais déjà quand ma babouchka me promenait en poussette, je devais avoir moins de deux ans et avais alors une voix de basse, tout le monde me prenait pour un garçon !

[lcdr] : Une fois sortie de la poussette ?

Anna Pinguina : À trois ans, on m’a montré comment fonctionnait un tourne-disque et ma vie s’est alors mise à tourner autour de lui: je chantais et apprenais à reconnaître les premières, deuxièmes, troisièmes voix.

« À onze ans, j’ai créé mon premier groupe»

[lcdr] : Puis…

Anna Pinguina : Puis une période où j’allais au palais des Pionniers, c’était une enclave où on pouvait faire de la création de haute qualité. À onze ans, j’ai créé mon premier groupe, je jouais de la basse et je chantais. C’est à ce moment-là que j’ai compris que ça ne m’intéressait pas d’interpréter des chansons populaires écrites par d’autres, ça ne me parlait pas. J’ai alors compris qu’il fallait que je chante quelque chose que je crée moi-même, que je m’explose le cerveau.

[lcdr] : S’exploser le cerveau ?

Anna Pinguina : Oui, à quatorze ans, j’ai écrit ma première chanson. Puis j’ai commencé des tournées dans d’autres villes, dans des festivals locaux, jusque vers 16 ans.

« En écoutant de la musique populaire, j’ai eu comme un déclic »

[lcdr] : Quels étaient les thèmes de vos chansons ?

Anna Pinguina : Pas mes relations amoureuses mais mes sensations au contact de la nature, je me rappelle par exemple l’odeur des feuilles d’automne brûlées sur la route de Krasnodar. Plus tard, alors que j’écoutais une chanson populaire, j’ai eu comme un déclic, comme une onde liée à la terre, à la nature, aux traditions, j’ai attrapé cette onde et elle m’a portée toute seule.

[lcdr] : Pensez-vous que ça ait un lien avec vos origines ? 

Anna Pinguina : Mon grand-père était militaire et ma mère aimait beaucoup chanter mais comme ils déménageaient tout le temps, ils n’ont jamais pu avoir un piano. Mes grands-mères chantonnaient mais ça ne m’impressionnait pas, probablement des chansons cosaques. Heureusement pour moi, je n’ai pas d’origine cosaque et n’aime pas la musique de guerre, je n’aime rien de tout ce qui est lié à la guerre, la mentalité de la guerre qui est proche de la mentalité de la prison.

[lcdr] : Que pensez-vous de la musique russe ?

Anna Pinguina : Quand on dit la musique russe, il y a beaucoup de musiques différentes. En fait, chaque région subit l’influence de ses régions limitrophes et plus on rencontre de mélanges, plus la musique est intéressante. Je me suis intéressée à la musique balkanique, la musique du Caucase, de l’Arménie ou de la Géorgie, la force d’expression de la musique caucasienne est très grande, pourtant dans le monde, on ne la connaît pas du tout.

[lcdr] : Pourquoi à votre avis une telle force d’expression ?

Anna Pinguina : C’est aussi une question de terre, tout revient à la terre, partout au Caucase, tu trouves une belle nature. Je suis née au pied des montagnes caucasiennes, à Armavir ou « ville des vents ». La sensation que tu éprouves sur une montagne, quand tu regardes les villages qui t’entourent, c’est difficile à comparer avec quoi que ce soit, tout est tellement différent, grand, libre.

« Ce ne sont pas les paysages du Kouban qui ont formé l’âme russe »

[lcdr] : La Russie et vous ?

Anna Pinguina : C’est une question compliquée, il y a des « moi » qui se disputent et qui donnent des réponses différentes, je vis en Russie mais la région où je suis née n’est pas la Russie, pas vraiment la Russie, ce ne sont pas ces paysages qui ont formé l’âme russe, la mentalité des gens du Kouban est très particulière ; ils sont conservateurs, hypocrites et rusés et en même temps, il y a cette hospitalité des peuples du Sud, comme en Géorgie ou en Arménie, où on te nourrit jusqu’à ce que tu ne puisses plus te lever, cette bonté très forte.

[lcdr] : Et le Nord ?

Anna Pinguina : Je voulais toujours vivre au Nord mais le véritable Nord je crois que je l’ai rencontré en France. Ici, nous avons des bouleaux, des sapins, des arbres que vous avez du mal à identifier. J’ai été très déçue par ce manque de mélange. Pour moi, la Russie, ce n’est pas le bouleau, c’est le platane. Je suis ensuite allée en Sibérie et j’ai compris pourquoi les gens en parlent tant, il y a une bonté, une mentalité des gens qui y vivent… la mentalité est formée par le paysage.

[lcdr] : Comment décririez-vous la mentalité sibérienne ?

Anna Pinguina : Au Kouban, les gens sont contents quand tu arrives mais très rapidement ils te demandent quand tu comptes partir. En Sibérie, on ne te dit rien à ton arrivée mais on ne te demande pas non plus quand tu veux t’en aller. Les Sibériens, je les aime beaucoup, ils sont plus simples et c’est quelque chose de plus calme et de plus confortable, ils sont plus discrets et ils te diront plus facilement ce qu’ils pensent.

« Je ne sais pas si je peux vivre en dehors de Russie »

[lcdr] : Et ces autres « moi » alors, quelle est leur relation avec la Russie ?

Anna Pinguina : J’ai pensé à émigrer, je n’ai pas encore trouvé ma place, je compte visiter des endroits qui deviendront peut-être mes endroits mais que je ne connais pas encore. Je ne sais pas si je peux vivre en dehors de Russie, j’ai fait des voyages de plusieurs mois par exemple en Espagne, notamment en Galicie qui m’a fait penser au Caucase…

[lcdr] : Et quelle est l’influence à votre avis de ces lieux sur vos chansons ?

Anna Pinguina : Je vais vous donner un exemple. En écrivant une chanson, j’avais pensé au fait que les lieux s’ennuient des gens qui y ont vécu. Je l’ai chantée en concert et une femme est venue me voir, elle était Géorgienne, avait quitté son pays, elle m’a dit que ma chanson lui avait rappelé ses années d’évacuation pendant la guerre, elle a commencé à pleurer et personne ne comprenait. Elle m’a raconté tous ses souvenirs, la guerre… sa patrie lui manque beaucoup, elle a compris tout ce que j’avais mis dans cette chanson. Vous voyez, les lieux s’ennuient des gens.

[lcdr] : Quelle est votre opinion sur la Russie d’aujourd’hui et de demain ?

Anna Pinguina : Je ne suis pas optimiste, je ne pense pas qu’un épanouissement nous attende. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ont peur pour leur avenir. On comprend que les deux chefs de l’État ne se comportent pas de la pire façon mais il n’y a pas d’équilibre entre la sollicitude de l’image extérieure des autorités et ce qu’il se passe à l’intérieur. En même temps, quelle attitude adopter ? On a d’une part des gens qui vivent sans l’électricité et de l’autre, toute sorte d’opportunités pour les jeunes, bien plus que dans beaucoup de pays occidentaux.

[lcdr] : Vous avez des regrets ?

Anna Pinguina : Le manque de courage, en musique mais aussi dans la vie en général. Les gens ont peur de dire les choses qui leur importent vraiment.

« Tu dois être contagieux par tes idées. Sans cette contagion, rien n’arrive »

[lcdr] : Et le courage dans la musique ?

Anna Pinguina : Je suis têtue mais j’ai l’impression que j’aurais pu aller encore plus loin, plus de gens m’auraient écoutée si j’avais été moins timide. J’ai peur au fond que les gens n’aient pas envie d’entendre ce que j’ai à leur dire. J’aime Slava Polounine qui dit : tu dois être contagieux par tes idées, répandre un virus, une maladie, tu es venu et ça commence à vibrer tout seul, sans cette contagion rien n’arrive.

Jean-Félix De la ville Baugé

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