|  
41K Abonnés
  |   |  

Aleksandr Serebrov : « J’ai brûlé mes poumons pour la conquête spatiale »

Aleksandr Serebrov est un des plus grands cosmonautes russes, longtemps détenteur du record du plus grand nombre de voyages dans l’espace. A soixante-sept ans, il revient sur ses rêves d’enfant, ses expéditions nombreuses, notamment avec des cosmonautes français, ses relations avec Eltsine, Poutine ou encore François Mitterrand.

Вы можете прочитать эту статью на русском языке : Александр Серебров: «Я сжег легкие ради космоса»

Aleksandr Serebrov : « J’ai brûlé mes poumons pour la conquête spatiale »

Le Courrier de Russsie : Parlez-nous de votre enfance.

Aleksandr Serebrov : J’avais un but précis, étant enfant, je rêvais de piloter un avion, un avion au- dessus de l’atmosphère. Je fabriquais des fusées, je lisais Jules Verne qui a volé jusqu’à la Lune depuis un canon…

LCDR : Ensuite ?

A.S. : Je suis donc entré immédiatement après l’école à l’Institut de physique et de technologie de Moscou, c’était juste après le vol de Gagarine… Je voulais voler dans l’espace, mais à l’époque tous les cosmonautes étaient militaires et je ne voulais pas devenir militaire. J’ai décidé de devenir ingénieur en astronautique et j’ai fait un bon choix. Rapidement ils ont commencé à envoyer des ingénieurs civils dans l’espace…

LCDR : Comment avez-vous été sélectionné en tant que cosmonaute ?

A.S. : En fait, à l’époque, je travaillais au bureau de Korolev, père du programme spatial soviétique, sur une thèse qui était très secrète, tout était secret à l’époque !, mais dont je peux vous parler aujourd’hui. Il s’agissait d’un vaisseau lourd pour pouvoir voler sur Mars, il fallait élaborer un isolant thermique qui résiste à 50 000 degrés celsius.

LCDR : Puis…

A.S. : Puis j’ai travaillé sur un projet de télescope spatial en 1979 et fait ainsi la connaissance des spécialistes du CNES dont Claudie Haigneré.

LCDR : Puis votre premier vol…

A.S. : En août 1982, nous avons fait un vol sur la station Saliout 7 puis un deuxième vol en avril 1983, juste après l’expédition des cosmonautes français dont Jean-Loup Chrétien.

LCDR : Quelle a été votre première impression sur les Français ?

A.S. : Bah… les Français cette fois-là n’avaient pas exécuté leur mission conformément à leur programme, nous nous sommes donc servis de leurs erreurs pour réaliser parfaitement la nôtre ! Et nous avons pu mettre au point des médicaments ultra purs.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.S. : Nous avons lors de cette expédition mis au point un système permettant de produire des médicaments 80 fois plus purs que ceux produits sur Terre.

LCDR : D’autres souvenirs d’expéditions ?

A.S. : Oui, par exemple lors de ma troisième expédition, en 1989, à laquelle j’ai d’ailleurs participé parce que je conduisais très bien la moto spatiale -sac à dos motorisé permettant de se déplacer dans l’espace-, je n’ai jamais conduit un avion mais en moto spatiale, j’étais le meilleur ! Et donc au cours de cette expédition avec Aleksandr Viktorenko, nous avons mis au point une méthode qui permettait, par un système d’électrolyse, de transformer de l’urine en
eau pure.

LCDR : Mais votre activité spatiale ne s’est pas arrêtée avec les expéditions ?

A.S. : Non, depuis 1988, je dirige l’association aérospatiale pour la jeunesse et, depuis 1995, je conseille des hommes politiques
dans le domaine spatial. J’ai commencé avec Boris Eltsine, je travaillais avec ses conseillers sur les projets de cosmodromes, de nouveaux engins, de station internationale notamment avec la participation des États-Unis, de la Norvège, de l’Ukraine et de la Russie. Aujourd’hui, je conseille le député à la Douma Alexeï Smoline. C’est le seul député aveugle au parlement, mais je peux vous le dire, il voit très loin…

LCDR : Quelles étaient vos relations avec Eltsine ?

A.S. : Excellentes, c’était quelqu’un de bien… je n’ai par contre que peu de considération pour ses successeurs. Il venait souvent ici jouer au tennis, parce que le terrain de la cité des cosmonautes était sans micro ! On l’a même caché ici, dans le sauna de la cité, quand le KGB de Gorbatchev le recherchait en 1991 ! « Eltsine n’était pas comme Poutine, lui, au moins, était à l’heure »

LCDR : D’autres souvenirs avec Eltsine ?

A.S. : Oui, un souvenir dont je suis fier, un jour nous étions tous les deux dans le sauna, après une partie de tennis, et je lui ai dit : « Boris Nikolaïevitch, vous savez, je pense qu’il faut arrêter la compétition spatiale avec les États-Unis, en fait il faudrait remplacer la compétition par de la coopération en créant une station internationale avec des Russes et des Américains ». Le lendemain, il jetait les bases de cette nouvelle coopération ! Je l’aimais bien, et lui au moins il était à l’heure. Pas comme Poutine. Il y a quelques mois, le comité pour les commémorations de Gagarine a été invité à la Maison blanche, il y avait là des académiciens, des cosmonautes… nous étions conviés à 15h mais Poutine n’est arrivé qu’à 18h15. Jamais Eltsine n’aurait fait une chose pareille, quand je le voyais, il me disait toujours au bout de dix, quinze minutes qu’il devait se rendre à un autre rendez-vous, même quand il s’agissait d’un rendez-vous à l’intérieur du Kremlin. Vous savez, le premier oukaz de Eltsine en tant que président fut pour l’éducation, le premier oukaz, ça vous montre ses priorités…

« François Mitterrand m’a demandé de boire du champagne »

LCDR : D’autres souvenirs avec les grands de ce monde ?

A.S. : Oui, avec votre président François Mitterrand. J’étais à l’Élysée pour ma remise de la Légion d’Honneur et je lui dis : « Mon Commandant », -je lui ai dit commandant parce que c’est le chef des armées-, « Mon Commandant, vous venez de me nommer au grade d’officier de la Légion d’Honneur mais la nomination à un grade est toujours porteuse d’obligations, quelles sont-elles ? », Mitterand m’a dit « Boire du champagne », j’ai dit : « D’accord, mon Commandant ! »

LCDR : Et avec des dirigeants russes ?

A.S. : En 1993, j’étais à Baïkonour pour ma quatrième – et dernière ! – expédition avec Vassili Tsibliev et Jean-Pierre Haigneré. J’étais en scaphandre derrière la vitre, il y avait là l’ambassadeur de France et le ministre de la Défense russe, Pavel Gratchov. Gratchov demande son grade au premier membre d’équipage qui lui répond : « colonel », au deuxième qui répond : « colonel » et à moi qui lui réponds : « Euh, je ne sais pas, je suis commandant je crois ». Et Gratchov de répondre : « Bon, ben tout le monde est colonel maintenant !». C’est comme ça que je suis devenu colonel !

« Un cristal de protéines le plus parfait au monde »

LCDR : Après toutes ces expériences avec des Français, quelle impression vous font-ils ?

A.S. : Mon pire souvenir avec un Français est mon vol avec Jean-Pierre Haigneré, il travaillait jusqu’à deux ou trois heures du matin tous les jours et, en tant qu’ingénieur embarqué, je devais toujours l’accompagner et surtout tout ranger une fois qu’il avait fi ni ses expériences ! Le programme lors de ce vol n’a pas été rempli à 100% mais à 110% ! Nous avons mis au point un système de sondage ultrason qui fut le premier à pouvoir établir un diagnostic du coeur, nous avons également travaillé sur un autre projet qui a permis de créer un cristal de protéines le plus parfait au monde, ce cristal a été créé sur la station Mir.

LCDR : Quelle langue parliez-vous ?

A.S. : Tous les Français embarqués avec nous parlaient russe.

LCDR : Vous allez souvent en France ?

A.S. : Oui, assez souvent dans le cadre de mon travail. Tiens, la dernière fois, nous étions en bateau mouche, l’un de nos amis cosmonautes a regardé son portable et nous a dit que nous étions pile sous le passage de la station spatiale, nous aurions presque pu la voir par le toit en verre !

LCDR : Quel est votre regard aujourd’hui sur la conquête spatiale russe ?

A.S. : Nous avons perfectionné le vaisseau Soyouz et créé un vaisseau pouvant transporter six personnes. Nous sommes le seul pays à faire voler un réacteur nucléaire dans l’espace et nous avons sur nos épaules l’avenir de la station internationale, puisque les États-Unis ont annoncé qu’après le dernier lancement de leur Shuttle, ils arrêteraient. Nous faisons évidemment aussi beaucoup de recherches dans le domaine des vols habités, le système de navigation globale, les satellites de télécommunication. Vous savez qui a lancé le premier satellite de communication ?

« C’est l’URSS qui a lancé le premier satellite de communication »

LCDR : Non.

A.S. : Eh bien c’est l’Union Soviétique ! en 1967, qui a ainsi permis de relier Moscou à l’Extrême-Orient russe.

LCDR : Quels sentiments nourrissez-vous à l’égard de la Russie ?

A.S. : J’aime la Russie, je ne veux aller vivre nulle part ailleurs même si avec mon cerveau, je pourrais vivre aux États-Unis ou en Israël. Je suis très critique vis-à-vis de la situation politique et économique, et je pense que les deux administrations précédentes en sont largement responsables, mais que faire ?

LCDR : Quels sont les meilleurs souvenirs de votre vie ?

A.S. : C’est forcément lié à l’espace. Je pourrais parler de ma femme bien sûr, nous sommes mariés depuis 46 ans, je m’étais marié à 21 ans ! Mais mon plus grand souvenir, c’est quand j’ai vu la Terre depuis l’espace, j’ai pris un film d’ailleurs, d’une vingtaine de minutes, les Japonais m’en ont offert 150 000 dollars à l’époque. Maintenant il est en accès libre sur Internet… Je pourrais aussi vous parler de la chasse sous-marine à Cuba ou du ski dans le Caucase ou en Suisse, là aussi, c’est comme un vol. Je pourrais parler de la naissance de mon fils puis de mon petit-fils qui a sept mois… Tout ça laisse de très fortes impressions.

« Quand vous respirez l’air de la Terre après être allé dans l’espace…»

LCDR : Une autre impression marquante relative à l’espace.

A.S. : Quand vous revenez de l’espace et que vous sortez du vaisseau, vous respirez, vous respirez l’air de la Terre, un air froid, ou un air chaud d’été, l’air de la steppe, cet air est si pur, c’est incroyable, l’air de la station est pur aussi mais c’est un air d’usine. Mais il faut faire un voyage dans l’espace et revenir pour le sentir !

« Les dirigeants du monde d’aujourd’hui sont sourds parce qu’ils aiment l’argent rapide »

LCDR : Quels sont vos souhaits aujourd’hui ?

A.S. : La vie, c’est la famille, l’éducation. Je suis allé au forum de Davos en 1996 et j’ai parlé à ces gens, mais ils sont sourds parce qu’ils aiment l’argent rapide. Je leur ai parlé de l’énergie solaire, le soleil produit une énergie de quelques milliers de fois supérieure à ce dont la Terre a besoin, mais c’est un projet à long terme, le nucléaire a pris vingt-cinq ans, il en faudra trente, cinquante pour développer l’énergie solaire. Et nous sommes déjà en retard, parce que nos dirigeants aiment l’argent rapide, nous avons utilisé d’autres types d’énergie qui ont brûlé plus de 40 % des réserves en CO2 et modifié le climat. Il fallait déjà prendre des mesures il y a vingt-cinq ans…

LCDR : Pourquoi à votre avis le prestige des cosmonautes a-t-il diminué ?

A.S. : Parce que nous vivons dans une société qui veut de l’argent, qui proclame la gloire des chanteurs et des danseurs et tout ça se passe parce que la société n’est pas éduquée techniquement, tout ce dont nous parlons devrait être dans les journaux, mais on n’y parle que de pédophilie, de guerre et d’argent rapide. J’ai réalisé des entretiens au Japon sur ma vie de cosmonaute, le journal qui les publiait s’est vendu à deux millions et le livre à 30 000 exemplaires, ici on l’a tiré en russe à 2 000 exemplaires, eh bien une bonne partie m’en est restée sur les bras et maintenant je les donne. J’ai été interviewé sur une chaîne de télévision russe et vous savez la troisième question qu’on m’a posée, « Y-a-t-il une vie sexuelle dans l’espace ? » ça vous montre où en est notre société.

« Gagarine nous a tous appelés dans l’espace »

LCDR : Que pensez-vous de Gagarine ?

A.S. : Son apparition sur la Place rouge était comparable à la fête de la Victoire, il y avait un développement spirituel, un élan humain, on avait envie de s’affi rmer après toute cette guerre. Nous étions tous volontaires, on avait envoyé le premier spoutnik, on avait fait ce premier vol, un grand progrès pour toute l’humanité. Comme disait Neil Armstrong, Gagarine nous a tous appelés dans l’espace. Ça a occasionné une compétition entre la Russie et les États-Unis, mais permis aussi de grandes avancées technologiques. Que l’on abandonne aujourd’hui pour ne se consacrer qu’à l’instant. On oublie l’élan spirituel que Gagarine a représenté.

LCDR : Vous avez des regrets ?

A.S. : Non. Les Américains pour voler sur la Lune ont brûlé leur premier équipage, la conquête spatiale ne peut se faire sans risque, le progrès ne peut se faire sans victimes. Moi, j’ai brûlé mes poumons pour la conquête spatiale.

« Sans discipline, pas d’expédition »

LCDR : C’est-à-dire ?

A.S. : Lors de ma dernière expédition, nous avons reçu de la Terre l’ordre de nous servir d’une capsule d’oxygène pur, cet oxygène a brûlé mes poumons, je n’en ai plus qu’un tiers, mais comme le sport les avait considérablement développés, je peux encore vivre. Heureusement pour moi, je nageais, jeune, cent kilomètres par semaine et avais des poumons de 7,5 litres.

LCDR : Pourquoi avoir exécuté cet ordre ?

A.S. : C’était… la discipline, la discipline et nous l’avons fait. Sans discipline, il ne peut pas y avoir d’expédition. Nous savions que c’était dangereux, nous le savions, nous pouvions nous passer de cet oxygène mais nous avons exécuté l’ordre. J’en veux encore aujourd’hui à ceux qui me l’ont ordonné.

Propos recueillis par Jean-Félix De la ville Baugé

Dernières nouvelles de la Russie

Société

J’étais venu leur rendre leurs larmes : hommage aux victimes de l’attentat de Saint-Pétersbourg

L'attentat a fait 14 morts et une cinquantaine de blessés

7 avril 2017
Société

Plantu : « Critiquer Poutine, je continuerai, mais il faut sortir de la caricature »

« Jean, mais Jean, ça fait trois fois que tu dessines une bite. »

9 février 2017
Société

De la prison au théâtre : le fabuleux destin de Marina Klesheva

« J’ai cinquante ans, je commence tout juste à apprendre »

14 octobre 2016

Les commentaires sont fermés.