Oleg Kachine : « J’aurais dû mourir. Medvedev m’a sauvé la vie »

« Après mon agression, vous aviez quatre des plus grands professeurs de Russie qui opéraient quatre parties de mon corps simultanément. »


Oleg Kachine est célèbre pour s’être fait rosser de coups alors qu’il rentrait chez lui en novembre dernier. Le film de son agression pris par les caméras de surveillance avait alors fait le tour du monde. Il revient sur cet évènement mais aussi sur son enfance, son travail de correspondant au journal Kommersant, sa relation à la Russie ou avec le président Medvedev dont l’intervention lui a sauvé la vie. Rencontre.

Oleg Kachine : « J’aurais dû mourir. Medvedev m’a sauvé la vie »
Oleg Kachine

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance à Kaliningrad.

Oleg Kachine : Ce que je vais vous dire peut paraître banal mais mon enfance s’est passée pendant la Perestroïka, j’étais pionnier en 1990 et ai fini ma carrière de pionnier avec cette même institution. J’avais pourtant juré, en tant que pionnier, fidélité au Parti communiste. C’était bien sûr une parodie parce que tout autour les révolutions anti-communistes faisaient rage et on était conscient que ça finirait.

LCDR : Des souvenirs particuliers de cette période ?

Oleg Kachine : Oui, dans la cour de récréation, j’étais en maternelle, j’avais six ans, nous parlions de Gorbatchev et de Eltsine, ces sujets étaient plus fréquents à cette époque que les sujets « d’enfant » et cette discussion s’est poursuivie quand les parents sont venus nous chercher. Un enfant a dit que Lénine était mort et un autre a dit : « On ne peut pas dire que Lénine est mort, il est sacré ». Mon père a alors dit à la mère de ce garçon : « Vous racontez n’importe quoi, ma femme ne raconte pas ça à notre enfant ». Je me souviens que ça me fit du bien d’entendre ça.

« Ces vieux universitaires qui discutent autour d’un champ d’un roman qui vient de sortir… »

LCDR : Des souvenirs de vacances ?

Oleg Kachine : : Nous passions nos étés dans la région de Stravropol dans une cité universitaire où  mes grands-parents vivaient. J’ai écrit un petit roman, La Russie dans le derrière (Editions Ad Marginem), qui décrit ces vieux universitaires discutant autour d’un champ d’un roman qui vient de sortir…

LCDR : Quelle était la profession de votre père ?

Oleg Kachine : Il était responsable du service électrique de l’aéroport de Kaliningrad. Il a compris, à trente-trois ans, qu’il avait passé sa vie en vain, et a obtenu un diplôme d’électricien de la Marine. Il est donc devenu marin sur le tard et voulait absolument que je le devienne moi aussi. Je n’avais pas le choix : j’ai fait le Lycée marin puis l’Académie de Marine !

LCDR : Comment en êtes-vous arrivé au journalisme ?

Oleg Kachine : En 1998 sortait le film canadien Pump up the volume, l’histoire d’un ado qui se cherche dans une ville nouvelle, crée une radio et devient célèbre. Eh bien moi, j’ai commencé à écrire des éditos anonymes pour la Komsomolskaïa Pravda de Kaliningrad, j’ai écrit des articles sur le fait que Staline était bon, que l’URSS était parfaite ! Ce qui a occasionné de grandes discussions au sein de leur rédaction ! J’ai été éditorialiste à dix-huit ans !

LCDR : Puis…

Oleg Kachine : Je me suis embarqué et j’ai écrit pour un autre journal sur la vie des marins mais quand j’ai fini l’académie de Marine, en 2003, je suis venu à Moscou et ai été recruté par Kommersant.

« Le problème du journalisme n’est pas dans la relation entre censure et liberté d’expression mais entre le journaliste et son sujet »

LCDR : Qu’aimez-vous particulièrement dans le journalisme ?

Oleg Kachine : Depuis que j’ai dix-huit ans, j’aime les reportages. Sans travail de reportage, l’éditorial ne signifie rien. C’est par le travail de terrain et la connaissance des faits qu’il faut commencer. Le travail de journalisme ne repose pas sur un débat entre censure et liberté d’expression, il repose sur la relation au sujet que l’on traite, si un journaliste écrit toujours sur le même sujet, il devient dépendant de ce sur quoi il écrit. J’essaye de ne jamais me limiter à un sujet. C’est aussi pour ça que je fais des reportages dans de nombreuses régions de Russie. J’essaye de ne pas avoir de newsmakers.

« La meilleure blague est celle prononcée par un visage sérieux »

LCDR : Comment décririez-vous votre style ?

Oleg Kachine : L’auteur est un observateur cynique, j’essaye d’imiter l’indifférence quand j’écris. La meilleure blague est celle qui est prononcée par un visage sérieux. J’essaye d’utiliser un style neutre pour provoquer l’émotion.

LCDR : Un sujet de prédilection ?

Oleg Kachine : J’aime écrire des reportages sur les enterrements, je ne devrais peut-être pas m’en vanter… Mais je deviens sentimental avec le temps, je sens mieux ce qui se passe, je viens d’écrire un article sur l’enterrement de l’actrice Gourtchenko et depuis quatre jours, je ne cesse de regarder des clips d’elle et d’en être très ému, je trouve incroyable de ressentir des émotions aussi fortes alors qu’elle n’était rien pour moi quand elle était vivante.

LCDR : Quel type de relation entretenez-vous avec la Russie ?

Oleg Kachine : Je suis né à Kaliningrad et quand j’avais onze ans, en 1991, Kaliningrad est devenue une enclave séparée de la Russie. Maintenant, quand quelqu’un part de Kaliningrad « en Russie », il doit passer deux frontières pour la rejoindre. Pour le reste, j’aime ce dialogue de film :

– Ce serait génial de partir, dit l’un des personnages.

– Oui mais il faudrait emmener le Baïkal, l’Altaï, les montagnes…

– Et que va-t-il rester ?

– Les policiers. Eh bien, j’ai la même attitude, je vais vers cette nature magnifique et ces gens magnifiques qui vivent dans un milieu hostile.

LCDR : Milieu hostile ?

Oleg Kachine : Je vais vous donner un exemple. L’hiver dernier, j’étais dans un café sur le lac Baïkal, il y avait là de jeunes hommes brumeux qui mangeaient des pelmeni, l’un d’eux a demandé une fourchette et la serveuse lui a répondu qu’il faudrait alors payer un rouble de plus. Il a sorti son pistolet et lui a dit : « une fourchette ou je tire ». J’avais vu juste avant la représentante de Greenpeace pour la région qui m’avait dit : « C’est formidable, avec l’usine qui va fermer, le tourisme va se développer ». Je suis touriste, je vois un type qui sort un pistolet dans un bar, c’est peut-être ça l’image de la Russie.

« Les Russes n’ont jamais vécu aussi bien matériellement que sous Poutine »

LCDR : Pourquoi une telle image ?

Oleg Kachine : Vous savez, les Russes n’ont jamais vécu aussi bien matériellement que sous Poutine. Mais le XXème siècle a provoqué des séquelles irrémédiables dans la conscience des gens. Le besoin de survivre – qui est ancien – a rendu les gens plus méchants après toutes ces guerres, ces famines, ces répressions, ces privations. Tout s’apprend par comparaison et ce qui paraissait odieux sous les Tsars paraît aujourd’hui beaucoup moins odieux vu tout ce qu’il s’est passé entre-temps…

« Aujourd’hui un petit fonctionnaire de village pense à l’immigration »

LCDR : Vous passez une grande partie de votre temps en reportage dans les régions russes, quelle est votre image du « loin de Moscou » ?

Oleg Kachine : L’image la plus fréquente est une église en pierre qui devait être belle et qui est recouverte de graffitis ou plus d’église du tout. Il y avait une autre civilisation et les barbares sont arrivés, le barbare qui sommeille en chaque homme, c’est l’histoire du XXème siècle russe, les gens qui y vivaient ont liquidé tout ce qu’ils avaient. Je vais vous donner un exemple, il y a quinze jours à Stravropol, un fonctionnaire m’a invité à dîner chez lui, il est le chef de l’administration d’un village, il habite un cinq pièces dans une ville voisine avec un jacuzzi, deux toilettes, un fonctionnaire bien corrompu en quelque sorte… Et voilà ce qu’il m’a dit : « Mon fils a quinze ans, il étudie à Prague parce que la Russie n’a plus d’avenir. Tous mes ancêtres ont vécu ici, cette terre je l’aime mais ce n’est pas nous qui l’avons mise dans cet état. » Cet état d’esprit, je ne sais pas vers quoi il nous mène mais je le rencontre souvent. Avant, il y avait toujours l’espoir du mieux mais maintenant un petit fonctionnaire de village pense à l’immigration, beaucoup de gens y pensent alors qu’ils n’y avaient jamais pensé avant.

« C’est une catastrophe morale, il n’y a plus de notion commune du bien et du mal »

LCDR : Pourquoi à votre avis ?

Oleg Kachine : C’est une catastrophe morale. Les années 2000 sont une négation des années 90 mais ce qu’on veut c’est l’esprit des années 90 ; le paternalisme est vain, il faut vivre d’après la loi de la jungle. Les notions communes de bien et de mal n’existent pas, est bien ce que chacun fait, est mal ce que les autres font.

« Tout a basculé en 1993 quand Eltsine a montré qu’on pouvait tout faire pour garder le pouvoir »

LCDR : Cette catastrophe morale a-t-elle pour vous une consonance religieuse ?

Oleg Kachine : Pas du tout, cette orthodoxie est exagérée, il y a une petite minorité de gens qui croient, les églises vides sont nombreuses. Non, ce qui a basculé c’est le cadre du pouvoir, en 1993 quand Eltsine a dissous le parlement et en 1996 quand il a gagné les élections présidentielles de façon malhonnête. Les gens de pouvoir ont alors montré que tout était possible pour le garder et la société n’a pas trouvé de choses contre. L’espoir d’une société nouvelle est enterré.

« La Russie reste un empire non dissous, le système de dégradation impériale est bloqué. »

LCDR : Comment voyez-vous du coup l’avenir de la Russie ?

Oleg Kachine : Plus j’y réfléchis plus je crois que la Russie est un empire non dissous. La Russie a été un empire, Kiev a été sa capitale mais Kiev est maintenant à l’étranger et l’Empire n’existe plus, simplement le processus de dissolution est bloqué comme un ordinateur, le système de dégradation impériale est bloqué. La Russie comporte encore aujourd’hui des régions européennes comme Kaliningrad ou Saint-Pétersbourg et féodales comme le Daghestan et l’Ingouchie, ça annonce sa dislocation future.

Kaliningrad. Crédits : kgd.ru
Kaliningrad. Crédits : kgd.ru

LCDR : Vous avez d’autres exemples qui annonceraient cette dislocation ?

Oleg Kachine : Une fois j’étais à Novorossiïsk et j’ai écrit ensuite, comme une boutade, que quand la Sibérie serait indépendante de Moscou, j’espérais qu’il n’y aurait pas de visa pour les Moscovites et tout le monde l’a pris au sérieux. Sur les forums sibériens, les gens disaient : « Que cette séparation arrive le plus vite possible ». Prenez Sakhaline, cette île est prête à dire au revoir à la Russie parce que le pétrole qu’elle recèle lui permettrait l’autosuffisance. C’est malheureux, mais c’est la direction…

« En fait les Russes sont individualistes, ils ne connaissent pas leur voisin »

LCDR : Et les gens dans tout ça ?

Oleg Kachine : La Russie recèle des gens magnifiques : ils ont appris à vivre sans État. Plus personne ne croit dans la police, on craint autant la police que les brigands, souvenez-vous quand un policier a commencé à tirer sur les gens dans un magasin, quand j’habitais Kaliningrad j’ai été cambriolé par… un policier. Et pourtant les gens continuent à vivre. En fait les Russes sont individualistes, ils ne connaissent pas leur voisin et chacun a un réseau et ce sont l’ensemble de ces réseaux qui font la société russe.

LCDR : Selon vous, quand cette dislocation prendra-t-elle place ?

Oleg Kachine : J’ai trente ans. Je la verrai de mon vivant. Vous savez, elle est déjà en marche, dans les manuels d’histoire de la république du Tatarstan, il est écrit que la Russie a opprimé les Tatars mais qu’ils ont réussi à s’en libérer…

LCDR : Et que ferez-vous une fois qu’elle aura eu lieu ?

Oleg Kachine : Du journalisme ! Essénine a écrit après la guerre civile : « L’ouragan est passé, peu sont restés ». Si je peux parler après l’ouragan, je serai heureux de dire que je suis en vie. Vous savez la dislocation de l’URSS a fait couler le sang, celle de la Russie aussi. Dans le film de Léonid Parfionov sur Eltsine, vous voyez que des pays comme l’Estonie ont tout gagné à la dislocation de l’URSS mais cette dislocation a aussi entraîné le Nagornyï Karabakh ou le Tadjikistan. Oui, après tout ça, je serai heureux de vivre à Moscou et de continuer à écrire.

« Ce sont les Nachi qui m’ont agressé »

LCDR : Venons-en à l’agression dont vous avez fait l’objet en novembre dernier et qui a failli vous coûter la vie, vous évoquiez à l’époque trois pistes.

Oleg Kachine : Oui, j’avais évoqué le gouverneur de Pskov qui s’était vexé de ce que j’avais écrit sur lui et qui avait proféré des menaces à mon encontre, l’administration de Khimki et c’est vrai que beaucoup de ceux qui ont écrit sur la destruction de la forêt de Khimki ont souffert, puis les Nachi. Les deux premières pistes ne sont plus sérieuses. Il reste celle des Nachi.

LCDR : Pourquoi ?

Oleg Kachine : Écoutez, dans un roman policier, quand vous avez un meurtre dans un espace hermétique avec dix personnes dont neuf vieilles anodines et un ancien détenu qui a des armes, qui allez-vous soupçonner ?

LCDR : Les petites vieilles.

Oleg Kachine : Oui bien sûr ! Quand j’étais à la clinique, le juge d’instruction est venu m’interroger et je lui ai dit : ce sont des supporters de foot. Il m’a demandé pourquoi et j’étais incapable de le lui dire mais je sais que c’est eux, mes agresseurs se comportaient comme eux. J’ai beaucoup écrit sur eux, j’ai étudié les liens entre les Nachi et les groupes de supporters, je les connais, je sais comment ils agissent, comment ils se comportent. C’est sur ça que mon attitude se fonde.

LCDR : Vous avez déjà déclaré tout ça ?

Oleg Kachine : Oui, notamment dans mon interview à l’hôpital avec Parfionov. Et d’ailleurs, le fondateur du mouvement Nachi m’a intenté un procès en diffamation pour ces déclarations. J’ai confiance, justice sera faite, je veux savoir qui a fait ça et pourquoi et que ma réputation soit lavée. Sur le fond de l’affaire, je sais que ce qui m’est arrivé est dû à ce que j’ai écrit.

LCDR : Vous faites donc confiance à la justice et à la police dans ce cas ?

Oleg Kachine : Oui, vous voyez c’est un cas de paternalisme ! L’enquête concernant mon agression a été confiée à ce qui se fait de mieux en matière d’enquêteurs, le comité central d’enquête près le Parquet général, c’est ce même comité qui a enquêté sur les meurtres d’Anna Politkovskaïa et de Paul Khlebnikov.

« Sans Medvedev, je serais mort »

LCDR : Venons-en à vos relations avec Medvedev.

Oleg Kachine : Quand j’étais dans le coma, Medvedev s’est mêlé de l’affaire. S’il ne l’avait pas fait, je n’aurais pas eu droit au comité central d’enquête, je n’aurais pas été soigné comme je l’ai été, j’ai été soigné comme un président ! Après mon agression, vous aviez quatre des plus grands professeurs de Russie qui opéraient quatre parties de mon corps simultanément. Sans cette intervention, je serais mort.

LCDR : Cela ne vous gêne pas dans votre travail de journaliste ?

Oleg Kachine : Justement, je me sens une reconnaissance personnelle envers lui et j’ai démissionné du pool de journalistes accrédités au Kremlin, je lui dois la vie, j’ai renoncé à écrire sur lui.