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Vera Milchina : « J’ai passé une partie de ma vie avec Chateaubriand »

Vera Milchina : « J’ai passé une partie de ma vie avec Chateaubriand »

Vera Milchina, l’une des plus grandes traductrices russes d’auteurs français, ayant une prédilection pour Chateaubriand et Balzac, vient de recevoir le Nouveau prix Pouchkine pour sa contribution au rayonnement de la culture. Rencontre.

Vera Milchina. Crédits : Dmitrii Ivanov
Vera Milchina. Crédits : Dmitrii Ivanov

Le Courrier de Russie : Pourquoi la France ?

Vera Milchina : J’ai rencontré la France par la langue française. Je n’ai pas peur de dire mon âge, je suis née en 1953. à l’époque, la plupart des écoles n’enseignaient les langues étrangères que tardivement mais certaines écoles spécialisées proposaient des études approfondies de langues étrangères dès le plus jeune âge. Mes parents voulaient que j’apprenne une autre langue et m’inscrivirent dans l’une de ces écoles qui se trouvait près de notre maison et avait une réputation excellente même si elle portait le nom de Romain Rolland, auteur pour lequel je n’ai que peu de considération. Elle proposait un très bon niveau de français, il y avait là des dames qui étaient peut-être allées en France une semaine dans leur vie mais qui le parlaient parfaitement.

LCDR : Puis…

V.M. : Mes parents étaient éditeurs, en russe « rédacteurs ». Mon père, Arkady Milchin, était le rédacteur en chef d’une maison d’édition très connue, intitulée « Livre » (Kniga); il a écrit plusieurs manuels d’édition qu’on utilise et réédite encore aujourd’hui. Ils espéraient tous deux que leur fille s’intéresserait aux mathématiques ou à la physique mais j’étais une fille apte aux sciences humaines, j’aimais la littérature, le théâtre… je n’avais aucun goût pour la physique ou la chimie et suis entrée à la faculté de philologie de l’Université Lomonossov. C’est un peu le destin de toutes les filles peu aptes aux mathématiques !

LCDR : Qui étaient les autres élèves ?

V.M. : Nous étions vingt dans la filière française, dix-huit filles et deux garçons. Mais après six mois, nos deux garçons sont partis dans la filière de littérature russe, il n’y avait plus que des filles ! « à Moscou on peut déjà écrire des thèses sur Chateaubriand ? »

LCDR : Quel a été votre cursus ensuite ?

V.M. : Je me suis intéressée d’abord à l’histoire littéraire. J’ai écrit ma thèse sur la réception de Chateaubriand dans les lettres russes dans la première moitié du 19ème siècle. A l’époque, c’est-à-dire au 19ème siècle, Chateaubriand a été très bien reçu en Russie mais sous l’URSS, il en allait autrement ; il était considéré comme faisant partie du « romantisme réactionnaire ». Je dois ici rendre grâce à mon maître de thèse qui, d’abord, m’a donné l’idée de ce sujet mais, surtout, s’il ne m’a aidé en rien, ne m’a jamais empêché de le traiter. Lui, un « grand chef », pouvait dire : nous avons besoin d’une thèse sur ce sujet. Pour vous donner une idée, quand je suis allée rencontrer l’un des plus grands spécialistes des relations franco-russes, en 1978, à Leningrad, il m’a dit, stupéfait :« à Moscou il est déjà permis d’écrire des thèses sur Chateaubriand ? »

LCDR : Comment vous est venu le goût de la traduction ?

V.M. : De ma volonté de partager l’admiration avec laquelle je lisais certains écrivains. Au début j’ai traduit pour moi, pour mes amis, par simple plaisir. J’ai traduit par exemple L’écume des jours de Boris Vian ou Exercices de style de Raymond Queneau, ou encore du Ionesco. Traductions de jeunesse, maladroites bien sûr, et qui sont restées inédites, mais qui m’ont donné le goût du métier. Quand j’ai écrit ma thèse, je voulais faire connaître Chateaubriand aux Russes, j’ai donc proposé à la maison d’édition Iskousstvo un choix de textes intitulé Esthétique du premier romantisme français, et sous cette couverture on retrouvait deux grands morceaux du Génie du christianisme – une bonne centaine de pages, et cela, en pleine époque soviétique, en 1982.Le livre parut dans des conditions amusantes : le manuscrit a été étudié en comité de rédaction alors que son membre le plus soviétique était malade… Quand il est revenu et a vu ce qu’on avait publié, il a dit qu’il serait mort plutôt que de l’autoriser !

« J’aime la phrase longue »

LCDR : Qu’est-ce qui vous a plu chez Chateaubriand ?

V.M. : Pas le christianisme, j’ai toujours été athée et le suis encore aujourd’hui, non, c’est le style. Vous savez qu’on oppose le style long et court, long comme Chateaubriand, court comme Mérimée. J’ai traduit La physiologie du mariage de Balzac qui contenait la nouvelle de Vivant Denon, Point de lendemain, sommet de la phrase courte. Phrase courte que nous connaissons, nous, par Pouchkine. Stendhal se voulait court mais ne l’était pas tellement. Moi, j’aime la phrase longue, la phrase avec laquelle on doit travailler, dont on doit manier la syntaxe en traduisant.

LCDR : Pourquoi particulièrement la phrase longue ?

V.M. : Je suis née comme ça, je ne me compare pas avec mes auteurs, mais je suis aussi loquace, pour ne pas dire bavarde !

LCDR : Mais qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans le style de Chateaubriand ?

V.M. : Le choc des couches temporelles, c’est du Proust avant la lettre et Proust en était d’ailleurs conscient. Et le choc des archaïsmes et des néologismes ! Quand Chateaubriand est emprisonné pour quelques jours dans la maison du Préfet de police, il dit qu’il y a 250 ans, un autre « se pourmenait » dans ce jardin. « Se pourmener », c’est admirable. « La traduction c’est comme la vie conjugale »

LCDR : Quels sentiments éprouvez-vous envers le personnage de Chateaubriand ?

V.M. : La traduction c’est comme la vie conjugale, on passe beaucoup de temps à côté d’un auteur ; donc moi, j’ai passe une partie de ma vie avec Chateaubriand. Je sais que c’était un égoïste. De le fréquenter, je n’aurais pas voulu. Mais j’éprouve de la fascination pour son érudition, pour son art de manier la phrase, pour son ironie. Si on ne lit que René, on le voit comme un personnage triste les cheveux au vent mais avec les Mémoires d’outre-tombe, on le découvre tout autre. Vous savez, ici, on a ceux qui aiment Dostoïevsky et ceux qui aiment Tolstoï, avec les Mémoires d’outre-tombe en France, à ce que je sache, c’est un peu la même chose, il y a ceux qui aiment le début; l’enfance, Combourg (le château familial), la Syplhide (amante qu’il s’est inventée)… et ceux qui aiment la fin, comme moi. Ce qui rend Chateaubriand digne d’estime, c’est qu’il pouvait tout avoir et qu’il a tout renié, quand il n’a plus pour vivre que sa pension de Pair de France, il prononce le discours qui la lui fait perdre. Et c’est pour cela que Pouchkine l’admirait tant. Pouchkine parle de Chateaubriand dans un de ses derniers articles ; il dit que quand Chateaubriand vient avec son manuscrit chez l’éditeur, son manuscrit est à vendre mais pas sa conscience. Ce qui est étonnant chez lui, c’est que malgré son légitimisme, il est si ouvert à l’avenir, à l’avenir du monde, il a tant de choses à discuter même avec les républicains, vous savez que pendant la révolution de juillet, les étudiants criaient : « Vive la liberté de la presse, vive Chateaubriand ».

LCDR : Quel autre auteur français aimez-vous particulièrement ?

V.M. : Balzac aussi, il est un autre compagnon de ma vie, si j’ose dire. Je l’aimais comme une simple lectrice et j’ai vu que plusieurs des romans de sa Comédie humaine n’étaient pas encore traduits en russe. Sous l’Union soviétique, on cachait ses opinions royalistes et religieuses mais on l’éditait et on le lisait. J’ai découvert des écrits tout à fait passionnants de lui comme sa Monographie de la presse parisienne qui est une taxinomie des journalistes littéraires et politiques et qui colle à 70 % à la presse d’aujourd’hui. Il est très ironique lui aussi, maintenant je traduis un autre texte de lui, non signé mais reconnu par les spécialistes comme étant de lui : Code des gens honnêtes ou l’art de n’être pas dupe des voleurs, c’est une sorte de typologie des voleurs allant des petits escrocs aux Mavrodi de l’époque. « Rostopchine rédige son pamphlet anti-français en français ! »

LCDR : Quel regard portez-vous sur les relations entre la France et la Russie ?

V.M. : Je vous ferai deux réponses, une d’historienne et une personnelle. Historiquement, c’est assez évident : si les relations culturelles entre les deux pays ont varié selon les époques, elles ont toujours été très riches pour une raison simple ; nos deux pays furent liés pendant des siècles par une langue et une littérature, on parlait français en Russie, on lisait les auteurs français, la culture venait de France. Regardez Rostopchine – celui qui a fait, ou plutôt voulait faire, incendier Moscou – quand il rédige son pamphlet anti-français à Paris en 1823, il le fait en français !

« L’utopie culturelle, c’est mon rêve et mon plaisir »

LCDR : Et personnellement ?

V.M. : On a une éducation, un passé, un train de vie différents… et avec ça j’ai des collègues français que j’aime beaucoup, que je considère comme des amis. Quand je vais en France, ça commence souvent par une conversation sur Moscou, des questions touristiques, et puis, après cette conversation un peu obligée, il y a parfois un miracle. Quand le miracle se produit, et ce n’est pas toujours le cas, nous ne sommes plus des Russes ni des Français mais juste des gens… normaux, et on voit alors qu’on a les mêmes problèmes dans les universités, les études culturelles, le gouvernement, personne pour qui voter… ce ne sont le plus souvent que des éclairs, mais j’adore ces moments. Peut être que le passé culturel de nos deux pays y aide. Quand je vois que ma collègue française connaît notre matériel russe mieux que beaucoup de Russes, quand je me mets à parler de la Monarchie de Juillet à mes collègues français… il y a là une utopie culturelle qui me plaît beaucoup ; elle ne se réalise pas toujours, mais cela arrive. C’est ça mon rêve et mon plaisir.

LCDR : Et quel regard avez-vous sur la Russie d’aujourd’hui ?

V.M. : Triste. Pour moi, la période des années 90 a été la seule période où je pouvais m’unir à mon pays. Avant ces années-là, je vivais dans une émigration intérieure, expression inventée d’ailleurs par une femme de lettres française que j’aime beaucoup et dont je viens de publier un livre en russe, Delphine de Girardin, qui décrivait ainsi l’attitude des légitimistes vis à vis du gouvernement de Juillet. D’ailleurs, à cette époque soviétique, aller en France me paraissait aussi réel qu’aller sur la Lune, mon premier séjour en France, ce ne fut qu’en 1989. Pendant toutes ces années soviétiques, j’ai travaillé à la maison, personne n’avait aucun désir de m’embaucher. Il fallait donc trouver des traductions, des contrats moimême, dans ce sens j’étais préparée à la période qui a suivi. En 1991, j’étais fière de mon pays où on avait fait une révolution sans verser de sang.

« On ne balaye plus les ordures soviétiques »

LCDR : Pourquoi n’en être pas fière aujourd’hui ?

V.M. : Les idées de l’époque soviétique reviennent avec l’idéologie, la censure, l’hymne… Moi personnellement je ne souffre pas, on ne me défend rien, je lis les informations sur internet, j’écoute la radio Écho de Moscou, mais quand je regarde la télévision je vois une image un tout petit peu ou même très différente. Et quand on m’explique qu’à l’époque de Staline, c’était très bien, qu’on a été une grande puissance… moi, je ne peux ni ne veux oublier que cette puissance était bâtie sur les os des millions de victimes. Je me souviens de la liberté sous la Perestroïka et de tout ce qui a été fait pour balayer les ordures soviétiques des cerveaux des gens… c’était formidable, mais aujourd’hui les ordures reviennent. Parce que balayer, c’est une besogne continuelle, c’est comme à la maison, si tu ne balayes pas, ça devient vite un taudis. Et bien, avec les esprits, on voit que c’est encore plus urgent.