Gay malgré lui

« Je pense que si on allait poser la question aux Moscovites dans la rue, beaucoup seraient d’accord avec la tenue d’une Gay Pride, mais les administrations moscovites et russes se braquent car la Gay Pride incarne trop de libertés d’un coup »


Le 29 mai dernier, Moscou a vécu sa première Gay Pride sans arrestation ni violence. Rencontre avec l’un de ses participants (ou presque).

Beau parleur aux épaules carrées, Augusto est tout ce qu’il y a de plus italien. En janvier dernier, à la recherche d’un stage en Russie, il prend contact avec Nikolaï Alekseev, président de l’association Gay Russia qui organise la Gay Pride moscovite. Seul problème, Gay Russia est une organisation fantôme en Russie. N’ayant pas l’autorisation de s’enregistrer auprès des autorités, elle est réduite à la clandestinité. Et pour Augusto, pas d’association officielle, pas de visa. Notre sympathique Italien se voit donc contraint de trouver un stage dans une organisation plus « sérieuse », mais compte bien profiter malgré tout de son temps libre pour militer un peu. C’est ainsi qu’il devient quelques mois plus tard, sans vraiment s’y attendre, la vedette de la Gay Pride 2010.

« Je suis Européen et j’ai honte »

La Gay Pride, dans de nombreuses villes du monde, c’est avant tout une fête, un joyeux rassemblement débridé d’homos et d’hétéros venus se vanter de leur ouverture d’esprit et faire la nique à une poignée d’irréductibles homophobes sous une pluie de capotes gratuites et de flyers aguicheurs. Mais à Moscou, l’ambiance est tout autre : depuis 2006, la manifestation se résume à des affrontements entre militants et anti homos, avec arrestations à la clé. C’est pourquoi cette année, l’association Gay Russia a changé de tactique en faisant le choix de la diversion : un rendez-vous officiel et un contre-ordre pour les initiés. Le jour J, devant la délégation de l’Union Européenne, lieu du faux rendez-vous, une centaine de miliciens et presque autant de journalistes sont réunis autour de Nikolaï Alekseev, seul à les recevoir – tous les militants ayant suivi le contre-ordre. Tous, sauf un : Augusto qui, à défaut d’être gay lui-même, est engagé pour la cause des minorités sexuelles, et ne comprend pas pourquoi personne d’autre que lui n’a fait le déplacement. Le jeune étudiant en science politique ne se dérobe pas pour autant et, une petite affiche à la main sur laquelle est simplement indiqué « Je suis Européen et j’ai honte », fait face aux caméras de télévision qui, faute de pouvoir se braquer sur la Gay Pride attendue, sont toutes dirigées sur lui. A la question : « Que faites-vous là si vous n’êtes ni Russe, ni gay ? », il répond avec beaucoup de sang froid et encore plus d’accent italien : « Je refuse de vivre dans un monde où une partie non négligeable de la population n’est pas libre de vivre comme elle l’entend. » Face à lui, Alekseev, stupéfait, regarde la scène qui tourne à la farce, journalistes et OMON* ne sachant plus très bien ce qu’ils font là. Et comme si la situation n’était pas suffisamment grotesque, sur le pont situé derrière eux, des couples de jeunes mariés « traditionnels » sont en train de se faire photographier. Le rire monte au nez des miliciens, alors qu’au même moment, à l’autre bout de la ville, une trentaine de militants pour les droits des homosexuels parviennent à défiler pendant près de dix minutes, descendant l’artère Leningradskiï prospekt sur 100 mètres. C’est la Gay Pride, la vraie, rapide certes, mais pacifique. C’est aussi une action commando pour les activistes qui, contrairement à Augusto, avaient reçu les bonnes instructions.

« A l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité », Andy Warhol

Pourquoi avoir choisi la délégation de l’Union Européenne pour la fausse parade ? Augusto a sa théorie : « L’Union Européenne est très présente en Russie, mais elle y fait du business et se moque des atteintes aux libertés qui y sont commises. Toutefois, il ne faut pas se tromper de coupable. Un appui de l’Union Européenne ne peut pas tout changer. Le changement doit venir de la société civile, car sans une initiative venant d’en bas, tout soutien de l’UE est inutile. »

La première Gay Pride moscovite a eu lieu en 2006 sans autorisation officielle et, avant cette année, elle avait toujours abouti à des arrestations. En mai 2009, l’association Gay Russia a saisi la Cour européenne des Droits de l’Homme pour protester contre l’interdiction systématique de la tenue de la Gay Pride à Moscou au motif que l’interdiction viole les articles 11, 13 et 14 de la Charte européenne des Droits de l’Homme, respectivement relatifs à la liberté de réunion et d’association, au droit à un recours effectif devant un juge même contre des membres officiels, et à l’interdiction de la discrimination. Gay Russia réclame 200 000 euros de dommages et intérêts de la part du gouvernement russe. Le verdict n’a pas encore été rendu. Quant à Augusto, il considère simplement que les gouvernements sont toujours en retard par rapport à la société. « Je pense que si on allait poser la question aux Moscovites dans la rue, beaucoup seraient d’accord avec la tenue d’une Gay Pride, mais les administrations moscovites et russes se braquent car la Gay Pride incarne trop de libertés d’un coup, et s’ils commencent à lâcher du lest dans ce domaine, ce sera pour eux le début de la fin. »